L'Anneau
Petit carnet de voyage
 
 
 
 
 
 

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(Aucune des photos et aucun des dessins présents sur ce blog n'est de moi)

 
Mercredi 3 octobre 2007

Texte sympa écrit pour Battle Arenas

Il suffisait de s’éloigner un peu, de passer deux portes vers le mur Ouest, pour parvenir aux quartiers d’Aeswen, celui qui se faisait appeler – et qui du coup était connu comme – le Lapinos.

Certains anciens le connaissaient et le respectaient, pour d’anciens faits d’armes, pour sa franchise et l’amitié qu’il donnait rarement, mais indéfectible malgré le temps passant. Certains jeunes par contre n’avaient jamais entendu parler de lui ou bien préféraient l’ignorer. Qu’importait !

Voilà bien longtemps qu’il logeait là dans les Arènes, plutôt discret malgré sa grande gueule. Il entraînait et chouchoutait ses gladiateurs depuis des années, les nourrissait avec la meilleure carotte qu’il soit, en fait celle qu’il faisait pousser sur les terres qu’on lui avait accordées, le Terrier du Lapinos. Un choix, une fatalité ? Peut-être fallait-il remonter un peu dans le temps pour comprendre…

 

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Autrefois vivait dans les Arènes le très renommé Rabbit Jacob, savant fou que les sages et superstitieux évitaient comme la peste. A juste titre, car boire les mixtures qu’il fabriquait dans son laboratoire secret apportait le plus souvent mort ou folie, et au mieux n’avait pas le moindre effet. Mais Rabbit Jacob avait travaillé toute sa vie sur cette ultime potion, celle par qui tous reconnaîtraient son incroyable talent. La vie du vieil homme touchait à sa fin lorsqu’il la termina enfin. Sans même attendre le moindre test, il en but une gorgée : il fallait absolument prouver son efficacité ! Il retrouverait sa jeunesse… Il en mourut dans la minute…

En ce temps, Aeswen laissait souvent traîner ses oreilles. Il avait entendu parler de l’invention du scientifique ; la création du combattant parfait, c’est ce que certains disaient. Prêt à tout, même à jouer le cobaye, il se rendit au laboratoire, mais personne ne fut là pour le recevoir. Poussé par la folie, il entra, trouva la potion, et s’enfuit avec.

Curieux, jeune et inconscient, si proche de découvrir la force qui sommeillait en lui, Aeswen n’hésita pas longtemps avant d’avaler quelques gouttes de la potion. Sa jeunesse et sa robustesse le sauvèrent d’une mort douloureuse, ou bien avait-il trouvé sans le savoir le dosage parfait ?

 

Les transformations furent lentes. Il vit son corps se déformer, de longues oreilles et longues dents pousser, et sa faim de carotte devint toujours plus grande. Le Lapinos était né, une race unique dans les Arènes…mais loin d’être le combattant ultime en fait. Aeswen trouva néanmoins des guerriers pour l’entourer. Des gladiateurs lui demandèrent d’encadrer leur entraînement. Aeswen les persuada de le rejoindre dans l’adoration de la Grande Carotte, de s’enivrer de Bilba Carotta… Il leur fit boire aussi de la potion, et ils mutèrent à leur tour, oubliant leur identité passée. Une rage de combat, de vaincre, de fureur et de gloire, les prenait et les grisait. Une fière équipe… les Lapinos !

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Le temps passe, les lunes tombent et renaissent, les jours et les combats se succèdent, toujours plus durs. En ce jour les Lapinos étaient craints. Tant d’entraînements… mais au final, pour arriver à quoi ?

Aeswen s’était assis sur la pelouse de son terrier, face au soleil couchant, appréciant les subtils changements de luminosité. L’orange envahissait le ciel à présent, c’était toujours un moment magique. Une voix sonna dans sa tête, plusieurs fois… dix fois pour être exact. Il était temps, ce jour qu’il attendait depuis si longtemps. L’aboutissement. Il était prêt. Il se leva d’un bond et héla ses compagnons. Ils se réunirent, les onze derniers Lapinos ; ils avaient été plus nombreux à une époque…

Aeswen parla d’une voix claire tendit que les dernières lueurs du jour disparaissaient :

 « Mes amis Lapinos ! L’attente est terminée, la Grande Carotte m’a parlé. »

L’incompréhension se lisait sur les visages sales de sueur et de sang de ces fiers combattants. Avait-il encore abusé de la Bilba ?

« L’énergie que nous déployons au combat, la terreur sur les visages de nos victimes, les hourras et les rêves des spectateurs… Toutes ces joies, toutes ces souffrances… Nos prières à la Grande Carotte ont au fil du temps rassemblé, galvanisé, ces émotions, les ont faites prendre vie. Les Lapinos se sont battus pour l’identification de leur race unique, ont défendu leurs valeurs. Comme vous le savez tous, les Arènes Eternelles récompensent ses braves. Humains, Ratlings, Reptants, Elfes, Gobelins,  Nains, Orcs, Minotaures, tous ont leurs champions, tous se battent pour la gloire. La nôtre arrive enfin ! Bientôt les Lapinos seront respectés au même titre que leurs confrères.

« Le temps de la réunion est arrivée. Nos entraînements interminables, nos milliers de morts et de résurrections, notre volonté de nous dépasser ; tout cela a porté ses fruits mes amis. Nous sommes prêts à devenir ce pourquoi nous étions destinés dès le commencement. Prenez mes mains ! La Grande Carotte a désormais une âme, âme que je vais recevoir et accepter. »

 

Les Lapinos comprirent la supercherie, mais trop tard. En cercle, éclairés par la seule lumière du soleil couchant, mais illuminés par l’entité que le rassemblement de leur conscience et de celles de tous leurs admirateurs – la Grande Carotte – ils n’eurent pas l’énergie suffisante pour se lâcher les mains et résister au rituel. Aeswen murmurait de sombres formules. D’abord ils sentirent quelque chose bouillir en eux. Le pouvoir de la potion avait attendu patiemment de trouver la force dont il avait besoin pour s’exprimer pleinement, et ce moment était arrivé. Dans un tremblement, les corps des onze Lapinos furent irrésistiblement attirés les uns vers les autres, au centre du cercle qu’ils avaient formé. Une colonne de lumière orange se dressa vers le ciel… onze étincelles rassemblées pour former une flamme unique. Alors que le soleil disparut derrière les murailles des Arènes, la colonne de lumière se réduisit jusqu’à devenir simple aura, vibrante. A l’intérieur, un Lapinos, grand et musclé, d’un blanc immaculé, le regard profond et les oreilles fièrement dressées… Aeswen avait bien changé. A ses pieds gisaient les corps inanimés de dix gladiateurs, autrefois des Lapinos eux aussi.

 

Aeswen laissa son regard se poser sur les choses qui l’entouraient. Il s’abaissa pour saisir l’une des armes qui se trouvaient à terre, et en serra fermement la poignée. Un rictus de satisfaction déforma son visage. L’instant d’après un frisson de plaisir parcourut son échine, tandis qu’il venait de ressentir l’énergie incroyable que dégageaient certains combattants. Cela provenait de partout. Comme il avait hâte de pouvoir les affronter !

 

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Lorsqu’Elis d’Aeron, Fendrill la Fée, Galtharak, Galthérion, Gortan, Guthruun, Lizardia, Melril Shamanka, Narcam Delanoë et Trevor Belmont se relevèrent, le premier sentiment qu’ils ressentirent fut un grand vide. Il leur manquait quelque chose, comme si on leur avait arraché une part de leur être… mais quoi ? Ils n’avaient pas oublié les combats, leur efficacité une arme à la main, les cris au cœur des Arènes. Mais pourtant, ce lieu dans lequel ils venaient de se réveiller ne leur rappelait rien. Une lueur d’inquiétude passa dans leur regard.

 

Narcam s’adressa à ses compagnons :

« Avons-nous été victimes d’une malédiction ? C’est comme si une partie de mes souvenirs m’avait été retirée, drainée… Je me sens vide. »

« Je ressens la même chose, ajouta Melril. Je n’aime pas ça du tout. »

« La seule chose qui compte pour moi, c’est la guerre ! gronda Guthruun. J’ai besoin d’un lieu pour m’entraîner et d’un maître d’arme. Je n’aime pas perdre mon temps.

« Un maître d’arme… n’en n’avions-nous pas déjà un ? dit Elis à voix basse, s’évertuant à rassembler ses esprits. »

« Faut croire que non ma belle ! piaffa Gortan. Ne restons pas là, il règne ici une atmosphère malsaine. »

« Un maître d’arme, c’est pas ça qui devrait être difficile à trouver dans les Arènes, rit Galthérion. Je suis prêt à parier qu’ils se battront pour nous avoir. »

 

Tous les dix sortirent du Terrier, et rejoignirent d’un pas sûr l’administration des Arènes.

Pendant ce temps

Alors que la nuit finissait de tomber, Aeswen alla boire une rasade de Bilba Carotta. Au contact du breuvage, la formidable énergie qui sommeillait en lui se réveilla brusquement, irradiant ses muscles, son cerveau, ses sens. Aeswen réalisa alors ce qu’était le Super Lapinos. Il comprit. Tout était-il écrit à l’avance ? Avait-il été le jouet du destin ? Il écarta ses derniers doutes, le regard dur. Il était le réceptacle de la Grande Carotte, et à présent serait acclamé comme un Dieu des Arènes Eternelles. Cependant il y avait un revers à la médaille : sans croyant un Dieu ne peut exister. Il allait devoir se battre encore et encore pour glaner l’énergie des spectateurs. Il allait devoir tuer sans relâche, sans le moindre remord, sans quoi son pouvoir s’étiolerait, et il dépérirait.

Aeswen quitta le Terrier à grande allure. Il n’y avait pas de temps à perdre, déjà il sentait décroître en lui ses réserves. L’Oracle ! Lui saurait quoi faire ! Tuer, tuer, tuer, tuer… tuer… N’importe qui, n’importe où, n’importe comment… pour le prestige uniquement, sa vie en dépendait.

 

Il disparut dans la nuit.

Mardi 11 juillet 2006

Dieu que le temps avait filé vite ! Je passai une main dans ma longue barbe blanche, et esquissai un rictus de satisfaction. Tout comme je l’avais imaginé ! Le rocking-chair se balançait doucement. Dehors les cigales chantaient sous un soleil de plomb. Je fermai les yeux pour me replonger dans un autre temps. Le rictus se métamorphosa en sourire ; c’était le bon temps ! 

 

Je revois chaque pièce jusqu’au moindre détail. Une maison somptueuse, grande, faite pour nous ! Il manque une étape… comment l’avions-nous eue ? Je ne m’en rappelle pas. Est-ce bien important, elle n’en devient que plus magique encore.

Le lierre formait des tâches vertes un peu partout, sinon peut-être aurait-elle ressemblée à un bateau. Ha ! la grande salle de bal, le parquet en chêne clair, les grandes fenêtres ouvertes sur les vignes ! J’aimais marcher sur le marbre blanc frais de la cuisine, toujours pleine de vie. J’arpente le double escalier qui reliait notre petit univers au reste du monde. Là-haut c’était chez nous, et de mémoire aucun étranger n'y fut ne serait-ce qu’une fois toléré. Les cinq chambres offraient des atmosphères différentes, et l’on s’y réfugiait pour méditer, se détendre, créer, s’aimer. Je me souviens des grands coussins bariolés et des bougeoirs de la chambre du fond, du charmant foutoir, des peintures et du lustre de la chambre du sud, du dojo qui sentait si bon, des deux grands lits blancs du « champ de bataille » et des plumes de traversin qui parsemaient son sol. La dernière chambre, toute en bois, avait les murs recouverts de livres et offrait la chaleur naturelle d’un petit chalet. L’hiver on s’y réunissait, blottis devant la cheminée, pour refaire le monde tous ensemble.

De multiples fenêtres de couleur filtraient la lumière de l’astre solaire ou du ciel étoilé pour faire du grenier une pièce irisée, un petit paradis curieusement toujours à la bonne température. C’était comme une ouverture vers un autre lieu, différente à chaque fois qu’on en poussait la porte. 

 

Le temps peut être arrêté, car moi je vis encore là-bas, avec eux !

Mardi 11 juillet 2006

Il marchait vite, par habitude, parce qu’il ne voulait être en retard, pour ne pas que la mort le rattrape ni que sa mélancolie l’emporte. La musique qui le séparait un peu des bruits de la ville était tout à la fois source de plaisir et de douleur, car bercé par sa mélodie il s’imaginait faire l’amour avec Elle. Rien n’avait d’importance, le voile de la fatigue comme une brume opaque, corrompu par un désir inavouable qui faussait tout. Mais jamais l’étincelle ne s’éteignait, patiente. Une note suffit. Le cœur se remit à battre, l’énergie se diffusa, et Elle redevint une force. Il comblerait cette distance, et il prendrait le temps nécessaire. Rien ne se mettrait en travers de leur chemin ! Ses yeux virent clair et il se promit de ne plus rechuter. Ainsi était-il : entier !

Jeudi 9 mars 2006

Métropolis résonnait des bruits habituels, mélange pas très subtil de vrombissements sourds et d’éclats plus stridents, le tout orchestré par un adepte un peu fou de cacophonie métallique et de choucroute garnie bien arrosée. C’était le centre et c’était samedi. Des haut-parleurs, par-dessus le brouhaha général, émettaient leurs jingles endiablés. Nul besoin de s’arrêter pour écouter, à force de matraquage tout le monde les connaissaient par cœur. En fait, absorbés par plus brillant et éclatant encore, les esprits s’étaient entièrement tournés vers les couleurs et les lumières papillonnantes, les guirlandes dorées et les vitrines enchantées. Finis les pastels, magie de Noël obligeait ! On ne savait plus trop pourquoi on faisait la fête, on buvait du champagne et on s’offrait des cadeaux, mais on profitait, et dans la bonne humeur. Une foule hétéroclite parcourait les rues depuis le début de l’après-midi, certains à la recherche d’une étincelle de génie ou d’une bonne surprise, d’autres profitant simplement de l’ambiance particulière qui régnait un peu partout. Des familles entières entraient et sortaient des magasins, formées de parents sur les nerfs mais néanmoins gais et d’enfants au paradis des jouets. Les populations à l’écart le reste du temps baignaient dans les mêmes euphories et supportaient les regards amusés des gens sans se formaliser. Géants et Nains, Mutants étranges, rappelaient la diversité du peuple terrien, et faisaient battre le cœur d’émotion. Par la Mana ! quel plaisir de marcher au milieu de toute cette joie. Il ne manquait qu’Elis dans sa main, à ses côtés, et tout aurait été parfait. Il l’imagina avec son tablier crème, en train de préparer le sanglier. Une bonne bouteille de vin rouge avait-elle dit. Pas vraiment différent, en tout cas d’apparence, mais certainement plus rare, Narcam était un Elfe, au visage impressionnant de beauté et de sagesse, au corps d’acier, dont les yeux gris-vert, rieurs en ce jour, perçaient tout. Ses oreilles, plus longues et foliacées, sa grande taille, sa majesté dérangeante, le démarquaient au premier regard d’un Humain type. Habillé léger et simple, il marchait d’un pas ample presque surnaturel entre les passants qu’il se contentait de frôler. L’enseigne « Chez Jonas » existait toujours ; comme la nuit tombait, il entra. 

Une légère odeur de bois et de raisin fermenté planait dans la cave et saisit Narcam à peine eut-il ouvert la porte. Bien sûr c’était bondé et ça piaillait chaudement, d’une note caractéristique au délicat charme du lieu. Le magasin regorgeait d’étagères, sans réelle organisation, formant un labyrinthe de bouteilles multicolores. Mais le spécialiste ne s’attardait pas dans cette zone avant tout marchande, il descendait au sous-sol pour flâner entre les grands tonneaux ou déguster un bon verre de vin. Plus sombre et silencieuse, la cave proprement dite offrait une tranquillité appréciable. Quelques personnes discutaient à voix basse autour d’une bouteille, dispersées sur quatre banquettes circulaires. Narcam souffla doucement, peut-être soulagé de se retrouver un temps débarrassé de la foule. Il laissa un vendeur venir à sa rencontre, un jeune homme aux joues rebondies et semblait-il bon-vivant. 

« Comment puis-je aider monsieur ? »

Son ton chaleureux et ses yeux pétillants mettaient tout de suite en confiance. Il posa amicalement sa main sur l’épaule de l’Elfe et l’invita à se diriger vers le cœur de la pièce.

« Je cherche un excellent rouge pour accompagner du gibier, un sanglier cuit sur la broche pour être précis. »  

Le front exagérément froncé, le jeune homme réfléchit un instant, son regard suivant le cours de ses pensées jusqu’à s’arrêter sur une étagère précise.
 
« J’ai ce qu’il vous faut : Palionar Goéland, 2346. Servez-le à la température de la pièce. Pour un résultat garanti, je vous conseille d’accompagner votre sanglier de quelques légumes doux. »
 
Une bouteille toute simple abritait le liquide vermillon, très fruité à n’en pas douter. Narcam dût se forcer pour détacher son attention de ce choix parfait.
 
« Monsieur veut-il le goûter ? »
« Inutile. Avec ce vin, notre repas de ce soir sera divin. Je vous remercie. »
Le vendeur vit ses pommettes s’empourprer un peu plus encore, et souhaita un joyeux Noël à l’Elfe qui remonta payer son acquisition. 
 
La simplicité désarmante de Narcam tranchait – jurait presque – avec son essence elfique. La prétention n’avait pas dévoré ce visage qui ne subissait pas les marques du temps. Une paix toute naturelle s’en dégageait et personne n’aurait envisagé la briser. Chacun de ses gestes et mouvements troublait par sa légèreté et sa spontanéité. Ses doigts jouaient mécaniquement avec les infimes variations de l’air déplacé par le flot des passants, mêlant son propre thème à la mélodie. Ce sourire de bien-être ne le quittait pas. Une chevelure marine de jeune homme d’affaire au sortir de la douche, perchée à deux bons mètres du sol, finissait de rendre le tableau charmant.
Voir un individu s’envoler ou disparaître sous ses yeux aurait sûrement amusé la galerie, mais Narcam avait passé l’âge pour ce petit jeu. La douce lumière de la ferme où l’attendait Elis se trouvait à plusieurs centaines de kilomètres de la capitale. L’art de la magie rendait de précieux services il fallait l’avouer, cependant trouver un endroit calme dans toute cette agitation n’allait pas être évident ; avec un peu de chance tout au bout de la grande avenue… D’innombrables véhicules sur répulseurs, leurs phares perdus dans de grandes volutes de fumée, décollaient et gagnaient les voies de circulation. Bien plus haut le soleil couchant se reflétait encore sur un tunnel à poussée continue. L’angle d’un immeuble à la cime couverte de nuages servit de support au regard de l’Elfe pour redescendre jusqu’au-dessus des arbres, où, sous une grande arche éclairée d’un pâle rose, une immense télévision murale diffusait par intermittence actualités, publicités visuelles, et une vue panoramique du quartier, fourmilière d’illuminations. Concentré sur l’écran géant, il mit plusieurs minutes pour parvenir à se localiser parmi la multitude.

Un éclair de lumière sortit Narcam de sa distraction, intense au point de l’obliger à se protéger les yeux de son avant-bas, et suivi dans l’instant d’un coup de tonnerre étrangement lointain et d’un courant d’air chaud. Un agréable frisson le parcourut de bas en haut, mais le sourire qui germait sur son visage se transforma en surprise totale. Son aura n’avait pas attendu d’ordre pour se dresser. L’Energie s’écoulait librement en lui comme du café brûlant, source d’un vertige exaltant, clef d’un pouvoir démesuré. Une odeur atténuée de chairs brûlées lui fit rouvrir les yeux. Des corps petits et grands gisaient par centaines, les uns sur les autres, balayés par une terrible explosion qui avait emporté toute la rue. Un arbre flambait, à moitié englouti dans le sol au revêtement écartelé sur des fissures béantes. L’effondrement sourd d’un pan de mur fut décomposé par le clignotement erratique d’un lampadaire. En plein concert de cris et de gémissements, les survivants terrorisés dévisageaient l’Elfe enveloppé d’un halo bleu pur trop visible dans la nouvelle obscurité, seul au centre de ce carnage. Ses bras en tombèrent d’émotion, son aura mourut, et ses questions ne trouvèrent pas de réponses. Soudain pris d’un sérieux froid et mesuré, Narcam s’assit en tailleur et ferma les yeux. Les Paladins seraient bientôt là et l’enquête le dénoncerait comme coupable : il était à l’origine de la déflagration, c’est ce qui ressortirait de l’analyse toute simple des enregistrements vidéo. Il était incapable de prouver son innocence, il ne parvenait non plus à s’en convaincre.
 
« Elis mon amour, je crois que je ne vais pas rentrer tout de suite. »
 
Le silence avait arrêté le cours du temps sur cette scène absorbante et insatiable, pieuvre qui ne laisserait jamais s’échapper ses proies et en dévorerait certaines jusqu’à la substance même. Un bruissement brisa cette quiétude malsaine et s’amplifia, celui du vent dans les branches automnales, celui d’un mage qui atterrit en douceur. Plusieurs paires de talons claquèrent ensemble ; au loin les sirènes des secours accouraient. Les six membres de la Police Magique exhibaient une confiance solide et resserraient pas à pas le cercle autour de Narcam, toujours assis. Leur boulot d’experts consistait à appréhender tout utilisateur de Mana dangereux, les blessés n’étaient pas leur affaire. Trouver le responsable sur les lieux de son méfait ne se présentait pas souvent, leurs énergies tremblaient, déjà affectées par la tension de l’atmosphère environnante et prêtes à éclater au moindre mouvement suspect. Narcam aurait pu d’un seul geste, peut-être même d’une simple pensée, les dominer tous, mais cette idée ne lui vint pas. Il rouvrit les yeux et sourit tristement. En avance d’une enjambée sur ses hommes, le leader de la troupe – un Elfe fier à la chevelure dorée – entra ses doigts dans l’épaule de sa proie et l’écrasa du regard. Narcam se redressa tandis qu’on l’obligeait à se remettre sur pieds, dans une harmonie telle que la Paladin éprouva l’impression de soulever une masse aussi légère et inconsistante que l’air, et le lâcha de stupéfaction. Il se reprit aussitôt, lui saisit les deux poignets et les rapprocha sèchement l’un de l’autre.
 
« Fox, les entraves ! »
Lundi 16 janvier 2006
Impossible de me laisser emporter par le sommeil. Aujourd'hui ma vie a changé, comment pourrais-je fermer l'oeil ? Je repasse sans arrêt le film dans ma tête, sans lutter... jusqu'à cet instant fatidique. Encore. Le soleil chauffait, pour une fois. Je marchais d'un pas lent d'un bâtiment à l'autre, n'attendant rien de particulier de cette journée de fac, et mon regard traînait de garçon en garçon. Comment cela a-t-il bien pu se passer ? Du coin de l'oeil je l'ai saisi, instant qui lui suffit à me capturer. Je n'étais pas préparée à cela. Il est grand, beau et noir. Comment décrire les sensations éprouvées à cet instant et celles qui me transportent encore maintenant ? Je me noie dans une obscurité rayonnante, et pourtant j'y vois de la lumière tout au fond. Il est fort et dur, à force d'y réfléchir c'en est devenu certain. Je veux le posséder comme il me possède, mais comment faire ? N'est-ce pas déjà trop tard ? Je me suis sentie transpersée. Je ressens encore ce poids qui m'écrase et me met à nu, et malgré cela je ne parviens à savoir s'il m'a réellement vue. Il ressortait au point de faire disparaître tout le reste. Je ne me rappelle que de lui et de son intensité. J'ai si peur de ne jamais le revoir... mais comment ? Pourquoi me suis-je enfuie ? Le film défile une nouvelle fois et la fin demeure la même. J'enfonce ma tête sous l'oreiller. Rien à faire. Je n'oublierai jamais ce regard.
 

Texte libre

 

 

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