La troupe avançait en file indienne. La faible lumière ne leur suffisait pas à voir où ils posaient les mains. En tête, Keren et Gilean se relayaient la torche et le petit générateur qui devenait vite lourd. Le couloir descendait toujours régulièrement. Le murmure des tissus et le clapotis des doigts dans les flaques deau troublaient un silence pesant. Pas le moindre courant dair qui rafraîchit et emporte les idées noires ; ça nen finissait plus !
- Une question en passant, bougonna Loreleï. De quelle autonomie dispose ton générateur ?
- Il devrait pouvoir alimenter la torche pendant quarante-huit heures, la rassura Trevor.
- Ca fait peut-être déjà deux jours quon est là-dedans ! dit-elle, morose.
- Tout au plus deux heures, précisa Narcam.
- Merci de tant dexactitude !
Un cri à lavant les interrompit. Cétait la voix de Gilean.
- Une sortie ! héla-t-il. Nous sommes arrivés au bout !
- Il fait chaud vous ne trouvez pas ? dit Taufang.
Le corridor débouchait nulle part. Ou plutôt il débouchait dans une immense grotte. Le plafond devait se trouver à une petite dizaine de mètres au-dessus de leur tête. En revanche, beaucoup plus bas, une épaisse brume dissimulait le sol. Trevor tourna avec minutie le potentiomètre du générateur jusquà éclairer les parois latérales. Dautres évacuations similaires débouchaient à intervalles réguliers. Cette grotte se trouvait sous la ville, en son centre.
- Je dirais quelle fait environ trois cents mètres de diamètre, jugea Loreleï.
- Il doit y avoir un lac tout au fond, dit Trevor.
- Petite question technique, murmura Keren. Comment descendre sans se tuer ?
- Comme ça !
Gilean fit mine de le pousser dans le vide. Le sang de son copain ne fit quun tour dans ses veines.
- Ca y est ! Je sais pourquoi vous vous entendez si bien, dit Loreleï. Vous avez le même sens de lhumour : débile !
- On pourrait balancer quelque chose de lourd pour vérifier la profondeur, proposa Taufang. Jaurais dû penser à prendre une corde.
- Et vous lauriez accrochée où ? siffla Trevor, acerbe.
- Une corde de cinq cents mètres, pour être sûr
, dit Eolh sur le ton de la plaisanterie.
Chacun se tût, à sa propre réflexion. Le chaton sétait roulé en boule, en retrait, peut-être à la recherche de lillumination. Keren vérifia quaucune prise navait été aménagée pour descendre. La réponse était non. Un soupir dimpatience séchappa de Narcam.
- Vous me raconterez la fin de lhistoire, dit-il.
Il saisit le chaton dans ses bras, prit son élan et se lança dans lobscurité béante. Un miaulement de désespoir résonna un long moment.
- Mais il est complètement fou, sécria Loreleï. Blacky
- Silence ! ordonnèrent en même temps Eolh et Trevor.
Un léger « plouf » remonta jusquà eux.
- Trois cent soixante mètres à vue de nez, annonça Eolh. Une sacrée belle chute ! A mon tour !
Ladolescent aux cheveux couleur blé se jeta, en plein fou-rire. Il exécuta quelques cabrioles avant de disparaître.
- On se retrouve en-bas ! dit Trevor. Ne faites pas de bêtise ! Et surtout attention de ne pas mouiller le générateur !
Dune impulsion sèche il sauta à son tour dans la fosse. Les yeux ouverts sur des ténèbres parfaites, Trevor écarta les bras et joua un court instant avec ces frottements qui bourdonnaient dans sa tête. Plus quune seconde et
Le choc fut terrible. Malgré une entrée dans leau irréprochable, la douleur assiégea la moindre parcelle de son être. Trevor souffla entre ses dents pour chasser ces sensations et remonta aussi vite que possible à la surface. Il navait jamais eu daffinité particulière pour laquatique.
- On est là ! dit Eolh, pas très loin.
- Commencez à vous diriger vers le rivage, répondit Trevor. Jai les membres encore engourdis.
- Sil y a un rivage, dit Narcam.
- Croise les doigts pour que ce soit le cas ! Dans le cas contraire, non seulement on va mourir noyés mais il sera impossible de faire sécher nos affaires.
- Et moi je ne me débarrasserai jamais de ce chat trempé qui sagrippe nerveusement à mon chapeau, dit Narcam avec une pointe dironie.
Eolh éclata dun rire clair.
- Ca alors ! Leau gelée vous a rendu votre bonne humeur, dites-moi !
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Black Cat fit la moue. Sous forme animale il ne sétait pas aperçu que le couloir était si étroit et bas de plafond. En outre la grille rouillée paraissait encore solidement ancrée dans ses gonds.
- Il se poursuit en ligne droite à perte de vue, dit Trevor.
Le faisceau lumineux se noyait très vite dans les ténèbres. Entrer là-dedans cétait se jeter dans linconnu.
- Si pour une raison quelconque leau venait à monter dans les égouts, elle pourrait sévacuer par là, dit Taufang
- Ca na pas été fait pour que des Humains y passent en tout cas, ajouta Loreleï.
- Je suis daccord avec Taufang, dit Narcam. La structure et lorientation de ce corridor en font une bouche dévacuation convenable. Vous vouliez parvenir à un niveau inférieur, voilà une solution !
- Vous voulez vraiment entrer là-dedans
? gémit Loreleï.
- Jen connais une qui risque de voir virer le vert de ses cheveux, rit Keren.
La jeune femme lui jeta un regard noir terrible. Elle croisa mentalement les doigts pour que la serrure tint le coup.
- Puisque tout le monde paraît daccord, il ny a plus quà pulvériser cette grille, dit Keren.
Il déballa son énorme marteau, en tapota quelques fois la partie métallique, et exhiba son sourire préféré.
- Je vous demanderais juste un peu de place mesdames et messieurs. Vous risqueriez de prendre un regrettable mauvais coup.
Trevor haussa les épaules de dépit. Sils devaient se faire remarquer par quelquun, cétait fait depuis longtemps. Il recula de deux pas. Le coup de Keren fut exécuté à la perfection. La grille vola sur plusieurs mètres dans le couloir ; un vacarme assourdissant.
- Vous mexcuserez ! dit Black Cat. Ce nest pas que jai peur de me salir les genoux, mais
En moins de temps quil nen faut pour le dire ses vêtements seffondrèrent sur eux-mêmes. Une petite tête de chat noir montra le bout de son nez sous lamas de tissu. Lanimal sextirpa en entier et ronronna de plaisir.
- Un jour je vais abandonner tes affaires, grogna Loreleï dégoûtée.
Blacky sengouffra dans le passage, suivi des deux enfants qui navaient quà saccroupir un peu pour avancer. A quatre pattes, les autres montrèrent moins denthousiasme à se lancer.
- Cest vraiment plus de mon âge tout ça ! soupira Taufang. Et ma belle robe
- Je fermerai la marche, coupa Narcam. Allez ! Cest sombre et humide, sûrement plein de rats, mais cest là que nous allons !
- Heureusement que tu es là pour nous encourager, dit Eolh le visage réjoui.
- Il sait trouver les mots justes, ajouta sombrement Loreleï.
Aux intersections, Taufang choisissait systématiquement le chemin qui descendait. Cette stratégie lui convint un temps. Il finit néanmoins par sarrêter, perplexe, après plusieurs heures de marche.
- Si on continue comme ça, on va finir à la mer, dit-il pour lui-même.
- Vous pourriez peut-être partager avec nous vos impressions, maugréa Trevor. Quon serve à quelque chose !
- Ce que jentends provient de beaucoup plus bas, dit Taufang. Ce nest pas en suivant les canaux que nous le trouverons, je crains. Il doit y avoir un moyen de passer sous les égouts.
Loreleï rejoignit les deux hommes.
- La ville est immense. On pourrait chercher ce passage toute notre vie sans le trouver. Devant combien de portes fermées sommes-nous passés sans nous arrêter ? Il peut y avoir une échelle ou un escalier nimporte où !
- Nous nallons pas jeter léponge après si peu de temps, sourit Taufang. Arrêtons-nous là pour manger un morceau. Si nous réfléchissons tous ensemble nous devrions résoudre ce problème.
Lidée de faire une pause ne dérangea personne. Bien entendu, le chat noir choisit de refaire apparition à ce moment-là. Il se jeta sur la nourriture que chacun lui proposait, puis seffondra de fatigue entre les jambes de Loreleï, assise en tailleur.
- Errer dans ces égouts me déplaît au plus au point, finit par lancer Trevor. Quelque chose me dit quils doivent regorger de créatures malfaisantes une fois la nuit tombée.
- Personne na dexplosif ? proposa Eolh naïvement. Si vous voulez descendre, ce peut être une solution.
Keren et Gilean pouffèrent de rire en imaginant la scène. Loreleï leva les yeux au ciel. Il ny en avait pas un pour rattraper lautre. Le chat bailla et séloigna légèrement. A quelques pas, il sétira. Avec un long miaulement aigu, il se cambra autant quil put. Un craquement sinistre fit frémir tout le monde. Soudain le chat sallongea, grossit, et perdit ses poils jusquà redevenir Black Cat ; stupéfaction sur tous les visages. Loreleï plongea la main dans son sac et jeta des vêtements noirs sur son ami.
- Habille-toi, sinon tu vas prendre froid.
Black Cat fit craquer plusieurs fois sa nuque. Il enfila rapidement sa tenue avec un grand sourire. Sans un mot il sassit à côté de Lore, comme si de rien nétait. Il attrapa un morceau de pain, planta ses dents dedans, et poussa un soupir de contentement.
- Cest une chose que ne connaîtront jamais les félins, dit-il. Les pauvres
Gilean posa la question que tous avaient sur les lèvres.
- Comment tu fais pour te transformer ?
- Jen ai toujours été capable. Jamais eu besoin de me poser la question, dit Blacky en mâchouillant.
Ses yeux séclairèrent soudain, comme sil avait eu une brillante idée.
- Ha, au fait
Jai trouvé un passage qui pourrait bien vous intéresser. Je suis tombé dessus par hasard.
- Il ressemble à quoi ton passage ? demanda Trevor, sceptique.
Black Cat enfourna une nouvelle tranche de pain. Sa tête tourna soudain dans tous les sens. Il postillonna partout.
- Heulo ioupé ! dit-il la bouche pleine.
Silence ; personne navait compris. Loreleï expira un grand coup, désespérée. Elle tendit négligemment une gourde deau à son compagnon. Une gorgée plus tard, un grand « ha » satisfait résonnait dans le couloir.
- Cétait quoi la question ? dit Black Cat.
- Trevor voulait savoir à quoi ressemblait le passage que tu avais vu, répéta Taufang avec calme.
- Une grille en fer forgé, fermée par une lourde serrure. Derrière, un couloir disparaît dans une obscurité que mes yeux de chat nont pas percée bien loin. Quelquun a-t-il pensé à prendre une lampe ?
- Jai rechargé notre petit générateur dans limmeuble cette nuit, dit Trevor. Nous naurons quà le relier à une torche.
- Vous êtes plein de ressources, complimenta Taufang.
IV
Un parfum détestable accueillit leur entrée dans les égouts. Aucune eau ne coulait dans les canaux, vides comme les rues. La ville ne vivait plus depuis bien longtemps. Léclairage électrique allait tout de même leur faciliter la tâche.
Le chaton prit très vite son indépendance. Taufang marchait en tête. Il naurait pas souvent une chance de se mettre en avant ; il fallait la saisir. Guidé par des sensations discontinues, il faisait de son mieux pour paraître sûr de lui. Tous les couloirs se ressemblaient. Le vieil homme était déjà perdu, mais il se concentrait sur lobjectif. Souvent le nez en lair, Trevor ne soccupait pas non plus de son environnement direct. En queue, comme à son habitude, Narcam paraissait plus sombre et distant que jamais ; même Eolh évita de venir le taquiner. La seule activité était due aux enfants qui ne lâchaient pas Loreleï dune semelle.
- Jamais vous ne cessez de brailler, soupira-t-elle.
- Quand nous dormons, rit Keren.
- Et encore ! ajouta Gilean.
- On a bel et bien lintention de devenir de grands combattants.
- Et pour cela il faut une grande confiance en soi.
- Si vous le dites, dit Lore, concentrée à chercher le matou qui leur avait une nouvelle fois faussé compagnie.
- Et toi, cest quoi tes projets davenir ?
Les adolescents se lancèrent un regard malicieux.
- Je me vois bien devenir bourreau ou boucher, rétorqua Loreleï, macabre.
- Ca cest une chouette idée, dit Keren qui ne se laissa pas démonter.
- Dailleurs, à bien y réfléchir, on est nous aussi un peu des bourreaux et des bouchers, dit Gilean. On pourra toujours te donner des conseils si tu es en mal dinspiration.
Lore brandit un long couteau de sa ceinture.
- Par quoi commencer ; les yeux ou la langue ? Ton copain ou toi ? Un conseil de dernier minute ?
Gilean et Keren se mirent en garde et bondirent en arrière.
- A un contre deux tu nas aucune chance, dit calmement Keren.
Une peur indéfinissable envahit tout à coup les deux enfants. Eolh sapprochait deux, les yeux brillants.
- Je peux me battre moi-aussi ? chuchota-t-il. Sil vous plaît, pas longtemps !
Paralysé, Keren dut bander sa volonté à son paroxysme pour esquisser un non de la tête. Trevor surgit entre eux.
- Stop ! cria-t-il.
Surpris, Taufang sapprocha pour essayer de comprendre la situation. Narcam sinterposa aussitôt.
- Navancez pas plus loin ! lui ordonna-t-il. Ce peut être dangereux.
Eolh avait baissé la tête. Il frissonnait. Les sens en ébullition, Trevor était prêt à réagir au moindre signe de menace. Loreleï sempêchait tout mouvement. Une partie du problème lui était devenu clair : ce jeune homme présentait une instabilité dont il valait mieux tenir compte à lavenir.
- Cest bon, dit finalement Eolh. Je suis désolé.
