J'ai supprimé les deux catégories "jeu de rôles" qui ne servaient pas à grand chose, et qui à mon avis n'attiraient pas grand monde. Les backgrounds qui s'y trouvaient ont donc déménagé vers la catégorie "Nouvelle" où ils attendent de la visite bien au chaud.
Pour lire ou relire ces textes, le plus simple est de vous rendre à la liste que j'avais établie il y a quelques temps : tout est résumé ICI !
Bonne lecture à tous, et n'oubliez pas de suivre mon roman. Chaque jour une nouvelle page !
Taufang ne savait comment sélectionner les quelques objets qui allaient remplir son sac. Abandonner tant de souvenirs derrière lui lattristait. Assis sur son lit la tête entre les mains, il tentait de faire face à ses nouvelles responsabilités. Où était passée cette euphorie ressentie une heure auparavant ? Reprendre la route à son âge, quelle folie
Dans la pièce principale, Keren et Gilean avaient emballé méticuleusement leur gigantesque arme dans une nappe. Leur excitation tranchait avec lair maussade de Loreleï ; sous ses yeux, le soleil disparaissait derrière un épais brouillard. Elle y était habituée, mais le moral en prenait toujours un coup. Avachi dans un coin, Narcam avait récupéré le chaton sur ses genoux. Lanimal, toutes griffes dehors, se défendait hargneusement contre cette main qui venait et revenait à lassaut.
- Cest rare de le voir samuser comme ça, dit Eolh, un peu surpris.
Trevor haussa les épaules, la tête ailleurs.
- Il doit avoir des atomes crochus avec ce chat, voilà tout. Moi je me demande surtout où le vieux va nous conduire.
- Quelque part sous la ville si jai bien compris. Il est le seul à entendre des voix. On est bien obligés de lui faire confiance.
- Je vais voir où il en est, décida Trevor. Il faudrait partir tout de suite.
- Je suis daccord, acquiesça le jeune homme aux cheveux blonds. Pour passer inaperçu, rien ne vaut un déplacement en journée.
Lobscurité avait envahi la ville depuis de nombreuses heures quand Taufang se décida à sortir de sa chambre. Vêtu de beaux habits brodés, il resplendissait dune dignité que personne ne lui connaissait. Le vieil homme avait légèrement taillé sa barbe et refait la longue natte qui lui descendait jusquaux genoux.
- Je suis désolé de vous avoir fait attendre, dit-il. Faire mon sac a été plus difficile que prévu. Nous y allons ?
- Avant de sortir de limmeuble, pouvons-nous connaître notre destination ? demanda Trevor.
Il ne comptait pas se faire mener par le bout du nez sans poser de question. Taufang ne méritait pas encore la position de leader. Avait-il une expérience « terrain » ? Saurait-il se faire écouter au cur de laction ? Trevor était bien placé pour savoir quEolh et Narcam pouvaient se montrer totalement imprévisibles.
- Bien entendu ! dit Taufang dans un large sourire. Pour commencer, nous nallons pas sortir de limmeuble. Pas comme tu lentends. Je nai pas choisi de minstaller ici sans raison.
« Nous allons descendre aux garages. De là il est possible de rejoindre les égouts sans sexposer au grand jour. Je ne suis pas capable dévaluer précisément la distance qui nous sépare de notre but. Je ne sais pas non plus ce qui nous attend, ni sur le trajet ni à larrivée. Mais laventure ne vous fait pas peur, nest-ce pas ? »
Trevor fut forcé de reconnaître quil ne semblait pas faire les choses trop au hasard. Il repoussa une rancur sans fondement.
- Nous sommes tous prêts. Pardonnez-moi davoir douté de vous, dit-il avec sincérité.
- Ne texcuse pas, rétorqua Taufang. Ce manque de confiance est naturel.
Il marqua une légère pause et toisa ses compagnons.
- Mes amis, une longue route nous attend. Il est temps !
Gilean caressait distraitement le chat sur ses genoux. Allongé sur le lit, Keren avait croisé les bras sous sa tête.
- Tu crois que cest elle qui nous a ramenés ? dit-il finalement.
Gilean nentendit pas la question. Impossible de faire le tri de toutes ces sensations qui se mélangeaient. La souffrance revenait toujours telle un flot emportant tout. Les sons et les images sy perdaient.
La porte souvrit sur un Taufang hirsute. Les jeunes élèves comprirent quils allaient passer un mauvais quart dheure. Les sourcils froncés, le vieil homme savança à grands pas et se planta devant eux. Le chaton, réveillé en sursaut, fila se cacher sous le lit. Taufang les attrapa tous les deux par loreille. Sa voix gronda et tonna.
- Je vous tiens petits vauriens. Je vous envoie faire des courses et vous revenez tout esquintés. Depuis quand êtes-vous autorisés à pratiquer lart que jenseigne à lextérieur de ce bâtiment ? Vous buvez ! Ha ! Vous combattez ! Ha ! Et pas le moindre sou qui me revient. Cest vous qui payez vos habits peut-être ? Et où sont les provisions ? Vous mangez les murs, vous ? Moi non ! Qui sait où je vous aurais retrouvés si ces braves jeunes gens ne vous avez pas ramenés hier soir ? Je vous déconseille fortement de me faire un coup pareil une seconde fois.
Il continua de grommeler pour lui-même une minute encore. Assis côte à côte sur le lit, Keren et Gilean ne comprenaient plus rien. Ils avaient bu et combattu ? Cela expliquait létat de leurs vêtements. Lalcool pouvait les avoir faits délirer, mais ce rêve quils avaient partagé
Loreleï fit son entrée dans la pièce. Le chaton se précipita dans ses bras. Elle le recueillit et gratouilla derrière ses oreilles.
- Merci pour cette nuit réparatrice, dit-elle à Taufang. Je suis dexcellente humeur ce matin.
Elle se dirigea vers la fenêtre et louvrit en grand. Un air vivifiant sengouffra.
- Venez voir au lieu de vous disputer, dit-elle avec douceur. On le voit si rarement.
Ils la rejoignirent sans un mot. Keren et Gilean sassirent sur le bord de la fenêtre, les jambes ballantes. Le chat nétait pas loin. Ils respiraient tous à plein poumons ; il fallait profiter de ce léger bain de soleil.
- Ils se décident enfin à monter, annonça Taufang avec un grand sourire.
- Qui donc ? sinquiéta Loreleï.
- Je sais seulement que nous navons rien à craindre deux.
Un malaise les envahit soudain.
- Il va se passer quelque chose, murmura Taufang. Et je ne sais pas quoi
Son corps se mit à trembler, comme parcouru par un intense courant.
- Je devrais vous faire confiance, sécria Loreleï. Mais je ny arrive pas !
La baguette magique jaillit dans sa main droite. La tension se propageait.
- Où sont nos armes ? cria Keren.
Taufang tenta de calmer ses jeunes élèves ; en vain. Les sons refusèrent de séchapper de sa gorge nouée. Un voile obscurcit son regard. Cligner des yeux narrangea rien. Le voile sétendit, et lisola du monde lentement.
Le temps et lespace sidentifièrent. Des architectures multicolores démesurées écrasaient lesprit désormais libre. Lassimilation était inévitable. Une formidable explosion de particules bouleversa le courant dinformations. Un objet, cristal noir et blanc, lavait percuté.
- Maître Taufang ? dit la voix paniquée de Gilean. Vous allez bien ?
Il sentit une main chaude sur la sienne. Le vieil homme parvint à sourire, heureux davoir échappé à la folie.
- Je vais mieux, murmura-t-il. Jai perdu connaissance. Je suis désolé.
La lumière laveugla. Gilean et Keren laidèrent doucement à sasseoir sur le lit. Taufang découvrit petit à petit les visages dEolh, Trevor et Narcam.
- Nous étions tous inquiets pour vous, dit Loreleï encore sous le choc. Vous êtes restés inanimés plus dune heure. Nous narrivions pas à vous réveiller !
Trevor posa une main sur lépaule de la jeune femme pour la rassurer. La voix grave de Taufang, submergé par lémotion, les ébranla tous.
- Nous sommes liés ! La terre vibre sous mes pieds comme si elle saluait notre union. Le percevez-vous ?
Le groupe fit non de la tête. Le chaton sauta sur le lit et sinstalla sur les genoux de Taufang. Il ronronnait.
- En nous-mêmes nous ressentons ce lien, cest tout ! dit Trevor.
- Je vous adore déjà tous, ajouta joyeusement Eolh.
- On se connaît doù ? Recule ! dit-elle, faussement agressive.
Loreleï combattait ces sentiments qui lenvahissaient ; trop tôt pour accorder sa confiance. Le jeune homme répondit par un sourire jusquaux oreilles. Sans bruit, Narcam finit par sasseoir dans un coin. La situation séternisait
Taufang se concentrait sur cette nouvelle sensation. La terre lui parlait-elle réellement ou était-il encore secoué ?
- Je ne comprends rien, dit-il pour lui-même. Que nous arrive-t-il ?
- Pourquoi ne pas tout simplement accepter, sans se poser de question, proposa Narcam.
Taufang nentendit pas la réponse. Un vrombissement se distinguait maintenant du brouhaha. Sous la ville, quelque chose lappelait. Il ny avait aucun doute.
- Nous avons déclenché quelque chose qui nous dépasse totalement, dit-il. Ou peut-être joue-t-on avec nous ? Quoiquil en soit il est trop tard pour faire marche arrière. Maccompagnerez-vous où que me mènent mes pas ?
- Les pommes ! cria soudain Gilean.
Il ouvrit les yeux et reconnut le plafond de sa chambre. Il sassit.
- Quel drôle de cauchemar ! A quel moment me suis-je endormi ?
Keren bougea dans son sommeil ; ses habits étaient en lambeaux. Gilean baissa le regard sur les siens, pas dans un bien meilleur état.
- Lexplosion, dans mon rêve
Que sest-il passé ensuite ?
Il passa ses mains sur son corps ; rien de cassé, aucune douleur. Keren avait lair en forme aussi.
- Hé ! Réveille-toi ! Keren ! le secoua-t-il.
- Hmm
quoi ? Quest-ce qui se passe ? dit-il dune voix endormie.
- On est vivants ! répondit Gilean comme si cétait évident.
Keren se redressa. Les souvenirs surgissaient à mesure quil se réveillait. Il serra les dents.
- Mon dos
! murmura-t-il, les larmes aux yeux.
La douleur avait été profonde.
- Je suis vivant ! Je nai plus du tout mal, dit-il maintenant sous le coup de létonnement. Que sest-il passé ?
- Jaurais parié pour un rêve jusquà ce que je vois nos vêtements. On nous a ramenés et soignés. Je ne vois que ça.
- Peut-être Maître Taufang, proposa Keren. Mais comment ? Jai cru mourir
Les deux enfants se turent quelques instants, tout à leur réflexion. Gilean tendit loreille.
- Ecoute ! Tu nentends rien ?
Un léger ronflement régulier séchappait de la pièce dà côté. Elle était éclairée.
- Quelquun dort dans lautre chambre, et ce nest pas Maître Taufang, en conclut Keren.
Ils se levèrent tous les deux et savancèrent sans bruit. Gilean prit une longue inspiration, entrouvrit la porte et passa la tête dans lentrebâillement. Brusquement il recula en bousculant Keren qui essayait de voir, et referma la porte aussi vite quil put.
- Quest-ce qui te prend ? grogna Keren. Jai même pas pu voir moi !
- Là-dedans, commença Gilean, ya une fille toute nue
Son visage était devenu écarlate. Incapable dexpliquer exactement à son ami ce quil avait vu, il essaya de se faire comprendre par des gestes saccadés ; sans trop de succès.
- Je veux voir moi-aussi, insista Keren. Laisse-moi passer !
- Je sais pas si cest bien
Bon, mais chut alors !
Keren tourna la poignée doucement, le cur battant la chamade. Son regard se posa sur les pieds de la superbe fille couchée là. Il remonta petit à petit
Un miaulement vint den bas.
Un bébé chat noir se trouvait là. Il regardait Keren de ses grands yeux verts et ronronnait. Keren releva doucement sa tête. Ouf ! elle dormait toujours. Rapide comme léclair, il attrapa le chaton et le balança au-dehors de la pièce.
Un sourire lubrique sur les lèvres, Keren et Gilean appréciaient la vue à sa juste valeur ; plus rien pour les déranger ! Le petit chat se faufila entre les jambes des deux garnements, et sans raison apparente se mit à miauler comme un dératé. Loreleï se réveilla aussitôt. Elle bondit hors de son lit et serra les poings. Le chaton avait arrêté son tintamarre et ronronnait. Les deux gosses, partagés entre la surprise, la crainte de représailles et la satisfaction, contemplaient Loreleï dans toute sa nudité.
- Ben alors ! Vous navez jamais vu de femme ou quoi ? ricana-t-elle. Profitez bien, vous en avez un magnifique spécimen devant les yeux.
Elle tourna quelques fois sur elle-même et finit malgré tout par se diriger vers sa combinaison.
- Bon ! Le spectacle est terminé ! Ouste !
III
A peine Loreleï et Blacky avaient-ils disparu que Narcam riva un regard perçant sur son ami.
- Quest-ce qui ne va pas ? murmura-t-il à Trevor.
- De quoi parles-tu ?
- Ce nest pas dans tes habitudes de técrouler de la sorte.
- On ne peut décidément rien te cacher, siffla Trevor.
Il chercha ses mots un instant.
- Jai reçu un choc violent en apposant les mains sur le premier gamin ; et un autre au contact du second. Le trouble a été si important que la moitié de mon énergie sest déversée à lextérieur du corps.
- Ca sest vu, rit Eolh.
- Cest peut-être une conclusion hâtive, reprit Trevor, mais jai limpression dêtre lié à eux comme nous le sommes tous les trois.
- Nous sommes donc tous les trois liés à ces deux gosses, dit Narcam.
Une bourrasque violente appuya son ton glacial ; le lourd silence qui suivit fit office de réponse. Le rire cristallin dEolh résonna soudain dans tout le quartier.
- Tant quon en est aux suppositions, jy vais de ma contribution ! dit-il les yeux plissés de satisfaction. Ca na peut-être aucun rapport, mais je nai pas réussi à être aussi violent que je laurais voulu tout à lheure. Ils ont eu une sacrée frousse, mais bon
Quelque chose ma empêché de les mettre KO.
Narcam se releva lentement. Il soupira de dépit.
- Puisquon na pas le choix, dit-il dune voix qui en disait long.
- On naura pas trop de mal à les rattraper, analysa Trevor. On a assez perdu de temps comme ça ! Allons-y !
Eolh paraissait aux anges ; il donnait le rythme. Ils allaient si vite que les objets à terre senvolaient sur leur passage. Le long manteau noir de Narcam claquait au vent. Sans effort, Trevor bondit sur un toit. Après quelques pas, une seconde impulsion beaucoup plus violente lamena à une trentaine de mètres au-dessus des immeubles. Il repéra sans difficulté Loreleï et Black Cat qui venaient datteindre leur but. Il profita les yeux fermés de cette impression de légèreté et de liberté totale, le temps dêtre rattrapé par lattraction. Latterrissage fut accompagné dune magnifique roulade. Sans perte dénergie il fut à nouveau sur ses jambes, et rattrapa ses compagnons en contrebas. Il passa en tête. Quelques virages plus tard ils y étaient.
- Voici le bâtiment, dit doucement Trevor. Nous ne ferons rien de plus ce soir. Jai besoin de repos.
- Dormez au premier ! proposa Narcam. Je vais faire en sorte que vous passiez tous une nuit tranquille.
- Ne broie pas trop du noir, plaisanta son ami aux cheveux blonds.
Eolh et Trevor entrèrent dans limmeuble. Narcam les entendit monter les marches à pas de velours ; puis plus rien. Seul à nouveau avec cette impression de vide, il balaya du regard les environs. Le quartier navait pas lair bien dangereux. Il valait tout de même mieux sen assurer. Cette lumière et ces éclats de voix au dernier étage pouvaient attirer toutes sortes de créatures. Narcam fit méthodiquement le tour du quartier ; pas le moindre chat. Au zénith, une étoile scintillait.
- Il va peut-être faire beau demain, dit-il pour lui-même.
Il prit tout son temps pour revenir. Ca oui ! du temps, il en avait. Narcam sassit contre le mur et apprécia ce calme parfait. Ses yeux gris acier ne se fermèrent pas. Il retira son chapeau à bords larges, lessuya consciencieusement, et le replaça sur sa tête. Emmitouflé dans son manteau noir, il ne bougea plus de la nuit, comme mort. Des ombres se tapirent et murmurèrent çà et là. De nombreuses fois elles portèrent des oeillades avides sur cette lumière, là-haut. Aucune dentre elles nosa savancer.
***
