Mais, ils ne l’ont pas déjà passée celle-là ? Ou bien une qui aurait le même rythme… Ce doit être trois heures du matin, les autres vont finir par se lasser, c’est sûr. Instant de doute ; coup d’œil rapide à son poignet. Merde, seulement deux heures. « Viens avec nous, on va boire un verre en ville ». Ils ont dû oublier de préciser : « et ensuite on pense rester danser jusqu’au bout de la nuit ». C’était quoi le nom du bar ? Il devait y avoir un écriteau quelque part qui justifiait toute cette activité : « ici nous organisons des thérapies de groupe pour épileptiques », ou peut-être était-ce un atelier « développez votre expression corporel en espace réduit », idéal pour dérider les collègues dans l’ascenseur. Non, décidément, quelque chose lui échappait. Assis sur le bord de la piste, c’était un miracle si par mégarde un mégot ou un coude n’avait pas encore atterri dans son œil. Ca méritait une deuxième pinte, mais il allait falloir se battre pour l'obtenir. Bon sang, jamais le garçon ne verrait sa main levée, d’autant plus que le stroboscope ne la rendait visible qu’un instant sur deux. Inutile non plus d’essayer de donner de la voix. Il rassemblait ses forces pour se mettre debout lorsqu’une forme sombre non identifiée, apparemment sur un élan dont elle n'était pas l'instigatrice, tomba sur ses genoux et tua ses efforts dans l’œuf. Réflexe idiot, il leva la tête pour vérifier qu’elle n’arrivait pas tout droit du plafond. Encore sous la surprise, gênée par sa position, la jeune femme ouvrit la bouche pour s’excuser. Leurs regards se croisèrent. Instantanément le charme les emporta ; le silence les étreignit et bloqua l’avancée du temps. Une douce et chaude lumière naquit de leurs deux corps. Leurs mains puis leurs lèvres s’unirent. Dans le pub l’ambiance était à son paroxysme. Le volume de la musique aurait pu couvrir une sirène de pompier. Les effets de lumière s’intensifiaient encore. Un mouvement parcourut la foule. Les danseurs, pourtant déjà à l’étroit, se pressèrent les uns sur les autres dans les coins. Une surtension violente anéantit subitement la sono et l’ensemble des projecteurs. Un crépitement sec déclencha un frisson de terreur dans le dos de ceux qui ne voyaient pas encore. Mais ça s’intensifiait. Les premiers éclairs bleus léchèrent les murs, et le plafond. Alors ils virent, subjugués. Ils gardaient les yeux fermés, absorbés par cette harmonie qui les dépassait. Cette énergie se dégageait de leur corps et tournoyait. L’homme et la femme ne furent pas effrayés par le fruit de leur union. Ils se levèrent et sourirent aux gens. Puis, main dans la main, les cheveux balayés par le vent, enveloppés de cette puissante aura, ils sortirent.
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