Attention, le texte qui suit risque de vous paraître décousu. Les chapitres ne sont pas clairement liés les uns aux autres... Lisez ça un peu comme une chronique !
Alès (fils de Phenmon) était né athénien, fils dathéniens depuis cent générations lui avait-on répété dès la naissance. Ses parents occupaient lhonorable position de paysans, boulot ingrat aux dires des érudits mais fondamentalement utile à la survie de la communauté. Alès grandit donc à la ferme, dans la périphérie de la grande Athènes, à lorée dune magnifique forêt.
Il dut très rapidement aider au travail de la ferme. Il rêvait de mener la charrette à la ville pour y vendre les fruits et légumes, mais le blondinet était bien trop petit pour tenir des rênes, sans parler du fouet. Son père lui confia la dure tâche de soccuper des bêtes. Il devait les nourrir, les laver, les surveiller, mais aussi aider à les tuer lorsque le temps était venu. Alès pleurait tout seul dans le noir quand un de ses animaux mourrait. Il passait tellement de temps à les choyer les voir ensuite dans son assiette le répugnait. Il détesta son père des années pour ça. Lorsquil nétait pas de corvée, Alès aimait à se promener dans la forêt, faire peur aux oiseaux et nager dans sa « rivière secrète ». Pendant les longues journées de pluie, il restait à la fenêtre à écouter chanter le déluge.
Au début de lété de ses 8 ans, Alès senfuit seul dans les bois. Son père lui avait fait tuer son lapin préféré. Il jura de ne plus jamais revenir dans sa famille : « vous navez aucun cur ! ». Ses parents, morts dinquiétude, le retrouvèrent trois jours plus tard dans un état dépuisement gravissime. Une sérieuse fièvre le fit délirer pendant plusieurs semaines.
Depuis ce moment, Alès fut solitaire et renfermé. Il ne souriait quen de rares occasions, le plus souvent avec son frère jumeau. Ses parents pensaient quil avait rencontré Artémis. Ils le respectèrent pour cela mais ne lenvoyèrent pas à la ville pour étudier, pourtant ils en avaient les moyens.
Au fut et à mesure quil grandissait, il se voyait confier des travaux de plus en plus difficiles physiquement. Il lui arrivait de travailler la terre quinze heures par jour, mais toujours avec joie. La forêt lui faisait une peur bleue, la foule de la ville linquiétait, il passa toute son enfance dans la ferme et les champs.
A quinze ans, Alès était devenu un superbe jeune homme. Un feu interne faisait étinceler ses yeux marrons. Ses cheveux couleur de blé tombaient sur des épaules musclées et ses mains étaient solides comme le roc.
Un matin, son père lui demanda de prendre un cheval et daller acheter immédiatement un grand bout de tissu en ville. Alès nétait pas allé à Athènes depuis plusieurs années. Il tenta de refuser mais son père insista : « ça te fera du bien de changer dair. Et si tu veux un jour reprendre la ferme, tu dois connaître la ville aussi bien que notre petit bout de terre». Tout au long du trajet, Alès chercha lintérêt davoir si vite ce bête bout de tissu. Il ne regretta pas le voyage et remercia son père de lavoir envoyé faire cette course. La petite vendeuse était une fille charmante. « Elle est merveilleuse, et si jolie ! », raconta-t-il à sa mère. Elle nallait pas dire le contraire, cétait elle qui lavait remarquée ; Alès ne le sut que beaucoup plus tard.
Elena - la jeune fille - lui fit découvrir Athènes. Les parents dAlès étaient heureux ; les amoureux allaient souvent en forêt, main dans la main. Alès retrouva le sourire. Il vivait les meilleurs moment de sa jeune existence.
On retrouva un jour Elena pendue dans la forêt. Tout le monde soupçonna ladolescent, subitement plongé dans un mutisme profond. Il retourna vivre à la ferme et nen sortit plus.
Laccès à la ville lui était interdit. A vingt ans, Alès réussit néanmoins à trouver un petit boulot en tant que garde forestier. On lui confia une petite cabane dans les bois. Personne nallait jamais le voir ni même sapprochait. Seul son frère lui rendait de rares visites. Ils en profitaient pour beaucoup discuter. Ainsi Alès garda un certain contact avec la réalité et lactualité.
Je précise la position des parents dAlès : ils ont une petite parcelle de terre à eux en dehors de l'enceinte de la cité : ce sont des "paysans libres" ! Alès ne peut donc être citoyen, mais tant pis ! Par contre il est quand même né à la cité et ses parents aussi, mais ils vivent à l'extérieur de la ville. Alès a rencontré Anacréon et Iscaris au gymnase. Thérion a pu maccompagner pendant toute cette période. Iscaris nous a ensuite appris le maniement des armes.
Comme il nest pas citoyen, Alès prend garde de ne pas se faire attraper dans la forêt, à l'extérieur de la ville... faudrait pas quil termine esclave !!
1
La nuit était arrivée. Une nuit différente, plus vivante. La lune avait remplacé le soleil et je hurlais tel un loup dans la forêt, un cri intérieur, une souffrance encore inconnue. Je m'étais réveillé dans la peau de quelqu'un d'autre et j'oubliais petit à petit mes souvenirs, ceux d'une autre vie, ceux d'une vie en fait. Une femme m'avait emmené dans un nouveau monde, elle était mon guide et ma seule lumière dans cette obscurité... et on l'a enlevée ! On me l'a enlevée !! Je suis seul et désemparé. Mon instinct ne me permet pas de la retrouver et de la délivrer. Des gens, autour de moi, discutent et complotent. Je ne les comprends pas. J'essaie de jouer leur jeu. J'ai compris que le Prince d'Athènes pourrait m'aider. J'essaye de lui rendre service, je suis bien obligé de lui faire confiance. Pourtant le temps passe et Artémis est toujours prisonnière. Le nouveau venu a l'air d'en savoir beaucoup, il parle calmement... je vais rester à ses côtés. Peut-être qu'il pourra me conseiller !? Pourquoi tous ces gens discutent ? Le temps presse, et eux ils réfléchissent. Je voudrais bien qu'on m'écoute, mais je ne sais comment leur dire ce que je ressens. Les mots me manquent. Finalement je préfère rester dans mon coin, seul. Je quitte la salle et regagne cette nuit réconfortante, silencieuse et déserte. Je m'entends encore hurler... j'ai soif ! Je me sens animal. Les Humains seront désormais mes proies privilégiées. Mes yeux percent l'obscurité. Je sens le bout de mes doigts me démanger. Là, un homme qui marche seul... il s'est écroulé, il ne bouge plus... peut-être y suis-je allé un peu trop violemment ? Je lève encore mes yeux vers la Lune... Artémis... Je déambule depuis des heures dans la forêt. Je ne connais pas cet endroit, peu importe ! J'ai encore soif. Une bête passe non loin de moi ; je ne bouge pas. Me laisserais-je mourir ? Une douleur terrible m'assaille soudain ! Qui m'agresse ainsi ? Quelle est cette lumière ? L'aube... déjà... La panique m'emporte. Un abris !! Vite... A quatre pattes, le nez contre l'humus... un abris ! Il me fait un abris ! Je n'arrive plus à réfléchir, mon corps fume et mon esprit se consume. Je me roule au sol, griffant la terre de mes immenses ongles... et tout s'éteint. Qui m'accueille ainsi dans ses bras glacés ? Je m'endors...
2
C'était le lendemain soir. Un réflexe peut-être, une envie de respirer - depuis quand n'avais-je plus respiré ? - me poussa à sortir. La lune était déjà haute dans le ciel. Je restai assis sur l'humus, la tête entre les mains. Je passai la main sur la terre qui m'avait abrité quelques heures de la lumière divine. Mon corps était parsemé de brûlures et me faisait souffrir atrocement. Je serrai les dents et éprouvai soudain le besoin de me rassasier. J'oubliai, en tout cas pour un temps, mon principe de ne plus me nourrir d'animaux. La soif de sang était trop forte. Le nez dans le vent, je sentis une présence proche. Je me levai doucement, m'avançai vers elle... cela me fit le plus grand bien. Mon corps se régénérait doucement. Où aller maintenant ? Où étais-je ? Il devait être tard déjà. Aurais-je le temps de revenir à ma cabane ? Je me mis en route rapidement, suivant mes propres traces en sens inverse. Ma demeure fut rapidement en vue. Je me précipitai à l'intérieur et me calfeutrai dans un coin d'ombre, à l'abris, recroquevillé...Ma décision était prise. J'allais retrouver les autres et les accompagner ; seul j'étais trop faible. Après tout j'avais montré à plusieurs reprise mon utilité et mes compétences. On avait encore une chance de délivrer Artémis... Il me fallait faire confiance au Prince, à mes compagnons, les suivre discrètement sans les déranger. Pourquoi personne ne me félicitait ? Mon frère semble bien préoccupé ces derniers temps, il n'a plus le temps de s'occuper de moi... Je me sens si seul ! J'ai vu le soleil, j'aimerais le revoir. *Sourire fou* ! Je sortis de ma cachette et m'exposais à nouveau, les bras ouverts, aux rayons de l'aube. Comme un souffle violent, une force terrible me repoussa à l'intérieur, encore fumant !! Je restais allongé sur le sol...
3
J'étais assis dans un coin de la salle. Le Prince donnait des ordres. La majorité des vampires d'Athènes étaient morts dans la terrible bataille contre Spartes, et la guerre n'était pas encore terminée...Je n'écoutais pas ce qui se passait autour de moi, je regardais mes mains, intrigué. J'avais vu quelques personnes me regarder d'un mauvais oeil ces quelques dernières heures, et le Prince me fixer souvent. Je levai les yeux, l'air penaud. Le Prince avait encore posé ses yeux sur moi... "Qu'ai-je fait ? Je ne comprends pas..." J'abaissai le regard immédiatement. Mes pensées se troublèrent. Tout devint flou. Je secouai la tête mais rien n'y fit. "Papa, Maman ?". Quelle était cette maison si luxueuse ? Je regardai mes mains, elles étaient toutes blanches, les ongles bien taillés... ce n'était pas mes mains. Des larmes coulaient de mes joues... Quelqu'un posa une main sur mon épaule, je levai la tête : mon frère ! Je retrouvai le sourire. La maison du Prince, à nouveau... Thérion m'aida à me relever, la tête me tournait. Le lendemain, dans ma forêt. Assis seul dans ma cabane, je me rappelais d'Elena, ma douce aimée. L'avais-je tuée ? Je pris ma tête entre mes mains ; il semblerait. "Je suis désolé". On me l'avait affirmé autrefois, je ne l'avais pas cru. J'avais tant rêvé de vivre comme un noble, une vie tranquille auprès du feu... Je suis deux personnes à la fois ! Un certain savoir, une autre manière de parler dont je n'avais pas conscience jusqu'ici... preuve que je ne suis pas toujours Alès ; et maintenant tout se mélange. Comment vais-je réussir à vivre tout cela ? Je ne comprends pas tout... pourquoi maintenant ? Ha, si Artémis était à mes côtés ! Le Prince me fit appeler à lui. Ne l'avais-je pas servi comme il fallait ?
- Tu as diablé quelqu'un, Alès !
Il m'attirait et me faisait peur en même temps. Je ne pouvais détacher mes yeux de lui, comme avec mon frère. Une autorité supérieure !
- Je ne sais pas ce que vous appelez "diabler". Mais je me sens si étrange ces derniers temps.
- Tu ne le referas pas !
Sa voix s'était radoucie... ses yeux, si beaux, si profonds.
- Je ne le referai plus.
Il me sourit.
- Bien, je sais qu'à présent tu sauras t'arrêter à temps. Vas maintenant ! Je t'appellerai si j'ai besoin de toi. Etrangement, malgré son absence et sans que je comprenne pourquoi, quelque chose m'avait rapproché d'Artémis. Plusieurs jours s'étaient passés depuis la bataille, et j'avais retrouvé confiance en moi, plus que jamais en fait. Peut-être mes performance au combat ? *Je souris pour moi-même*. Depuis combien de temps étais-je Vampire ? Cette nouvelle condition ne m'avait jamais déplu, mais je ne l'avais jamais autant aimée qu'aujourd'hui. Je m'approchai de la petite rivière et la longeai jusqu'à une étendue d'eau. Je plongeai mon regard à l'intérieur. Comment pouvais-je expliquer ce côté bestial, et cette soudaine beauté, nouvelle en moi ? Moi, je me trouvais beau... ?
4
Theseus m'avait demandé de l'accompagner et le guider, lui et sa famille, dans la forêt. Je ne comprenais pas trop l'intérêt de les faire sortir de la ville, mais cela m'importait peu. J'étais content de rendre service à un ami, surtout au frère de sang de Therion. Mon frère... où était-il ? Cela faisait maintenant quelques jours que je n'avais pas de nouvelles de lui, il fallait que je réfléchisse à la question. Peut-être voulait-il simplement être tranquille... ?
Tout s'était bien passé. Je commençais à bien connaître les environs d'Athènes et j'avais réussi à conduire la petite troupe sans encombre jusqu'au point de chute. J'avais profité de ce petit voyage pour réfléchir à bien des choses :
Il était clair que j'avais fait une erreur lors de la dernière bataille. J'avais bien l'intention de me racheter, et d'aller voir le Prince, dès mon retour, afin de m'excuser encore une fois et de comprendre.
Loin de lui, je m'apercevais à quel point Therion comptait pour moi, il me manquait atrocement. Je ne pouvais croire qu'il veuille m'écarter de lui, ainsi il fallait que je le retrouve, au moins pour lui demander.
Pourquoi ce besoin d'explications ? Il fallait que tout soit clair dans ma tête. J'avais une chance de rassembler mes esprits, peut-être de me trouver, moi-même ! Pour la première fois de ma vie j'étais fier de ma condition de pisteur. Qu'on fasse appel à moi... cela m'avait surpris. Je ne préfère pas en parler aux autres, ils risqueraient de se moquer de moi. Comment faire pour renouer avec mon passé ? J'étais en quête de vérité, et la mort d'Elena était toujours très présente dans mon esprit. Mes parents, depuis quand ne les avais-je pas vus ?
La ville était en feu !! Il y avait encore eu une bataille. Je courais, horrifié, à côté des villageois. Je ne craignais pas pour ma vie, mais pour celle des gens que j'aimais. Je n'avais pas de vie propre, je ne vivais que pour la considération de ceux qui comptaient pour moi. Je voyais quelques vampires connus qui essayaient d'enrayer la panique. Je n'avais pas le temps d'assister au spectacle. Je sortis de la ville, courant tant et plus, oubliant la fatigue. Pourquoi les avais-je oubliés si longtemps ? Ouf... la maison était encore là ! Les lumières étaient éteintes. Je jetai un regard à l'intérieur, perçant l'obscurité. J'entendis un cri d'effroi. Ma mère, elle m'avait vu. Pourquoi avait-elle eu peur de moi ? Ne m'avait-elle pas reconnu ? Qu'étais-je devenu ? Le cur soulagé d'un poids mais maintenant lourd d'un autre fardeau, je partis à quatre pattes, dans l'obscurité. Me m'arrêtais soudain : "Je sais !! Je me rappelle !!" La maison de mon frère, j'y étais allé une fois... lui pourrait me consoler !
Il était là, en pleine construction.
- heu... Therion, excuse-moi de te déranger !
- ha, salut Alès !
- je peux entrer sil te plaît ?
- ben oui, bien sûr ! Tu es ici comme chez toi.
Mes yeux s'illuminèrent. Il avait même prévu une chambre pour moi. Tous mes soucis s'envolèrent d'un coup. Je passais une très bonne nuit, la meilleure depuis plusieurs semaines.
J'aidais quelques jours mon frère à son oeuvre, puis lui parlai de mon obligation d'aller voir le Prince. La ville était redevenue calme, mais une tension latente était palpable. Je ne me sentais pas très à l'aise, les villageois étaient terrorisés. Je ne m'attardais pas dans les rues et demandai audience auprès du Prince. Il était fort occupé, mais je n'étais pas pressé. Il me reçut finalement. Il n'avait pas beaucoup de temps à me consacrer, mais il ne semblait pas mécontent de me voir. Les attaques perpétuelles de la ville l'avaient fatigué ; enfin, c'était l'effet qu'il me donnait.
- Que veux-tu Alès ?
- Prince, je suis venu m'excuser. Nous avons déjà discuté du sujet il y a peu, mais j'ai besoin d'en savoir plus. Mon esprit est torturé, je ne peux rien laisser dans le flou.
- Il me semble que tu as changé ces derniers temps
Il me sourit, je n'étais pas sûr de bien comprendre.
- Alès, tu es peux-être capable de comprendre ce que je vais te dire. Ecoute-moi bien ! Pendant la bataille, l'autre jour, tu as diablé un vampire, c'est à dire que tu lui as volé son âme.
J'écarquillais les yeux. J'avais fait ça, moi ?
- C'est interdit, et normalement puni de mort. Tu ne dois pas le refaire.
Je savais maintenant pourquoi il m'avait semblé percevoir un autre "moi" dans ma tête. D'un côté cela me soulageait de le savoir, mais je m'en voulais d'avoir volé un bien si précieux. Quel monstre j'étais !!
- Lorsque tu bois le sang d'un vampire, pour te nourrir, il faut que tu saches d'arrêter avant. Ne crois pas que je t'excuse pour cet acte immonde, disons juste que je me réserve le droit de te punir quand je le désirerai.
Comment lui refuser quoique ce soit ? Il irradiait une telle attraction, un peu comme mon frère. Je le respectais, et j'étais prêt à le défendre lui aussi jusqu'à la mort.
- Au fait, Alès, où est ton frère ?
- Dans la campagne, dans sa maison.
Je lui indiquai la localisation de la ferme, puis il me congédia.
Je profitais de mon passage en ville pour ramener une enclume, un peu de fer et un marteau, comme il me l'avait demandé.
- Therion, le Prince m'a demandé où tu étais. Ne lui as-tu pas donné de tes nouvelles ces derniers temps ?
- Qu'est-ce qui veut celui-là ?
- Heuuuu....
Je préférai m'éclipser. Il était capable de régler ses problèmes seul.
Je pris quelques jours pour remettre mes idées en place. J'étais plus à l'aise qu'avant et je savais où étaient mes priorités. Me reposant au clair de lune, une douleur me pinça soudain au cur... Artémis, où étais-tu ? Ma Dame...
5
Mon frère passait son temps à travailler dans sa forge. De temps en temps je le regardais, sans trop comprendre ce qu'il faisait. J'aurais vraiment adoré qu'il m'explique en détails, mais je ne voulais pas le déranger.
Je sortis et fis une petite ballade tranquille dans la forêt avoisinante. Je n'avais jamais autant pris le temps de respirer, de regarder... je me sentais moins sauvage qu'avant. Par rapport à moi-même en tout cas, mais je n'étais pas encore capable de me confier aux autres. J'avais trop peur de leur réaction. J'étais juste heureux d'être à leurs côtés.
J'en revenais encore une fois à mon frère. Lui au moins avait une passion, quelqu'un chose qui l'animait, à laquelle il passait tout son temps. Moi je me contentais d'errer, de penser, de regarder les étoiles... et la Lune. Bien sûr je ne regrettais rien, c'était mon activité première depuis ma naissance. Apparemment mes compagnons faisaient appel à moi et me faisaient confiance lorsqu'ils s'agissaient de les mener en territoire sauvage. Mais cela ne me suffisait plus. Mais ma passion n'était-elle pas mes amis ? Ils étaient tout pour moi. Non, sinon je ne passerais pas autant de temps seul. Pourtant, il était vrai qu'ils comptaient beaucoup pour moi. Artémis, où étais-tu ? Peut-être était-elle ma vraie passion ? Où était-ce juste de la considération, l'étreinte qu'elle m'avait donné avait changé ma vie... J'avais encore tant à découvrir. Etais-je lancé dans la quête du savoir ? Non, cela me faisait trop peur.
Je levais les yeux. Où étais-je ? Je riais pour moi-même. Je me sentais si bien dans la forêt. Je m'assis et attendis. Animaux, venez à moi ! Je fermai les yeux, et sentis peu à peu des présences autour de moi. Voilà, il suffisait de me laisser porter. J'avais trouvé ma voie. Jamais ils ne me trahiraient, il me suffisait d'apprendre à les comprendre. Je me mis à leur parler, sans arrière-pensée...
6
Athènes avait gagné, tous mes amis étaient en vie. Les renforts que nous avions demandé étaient bien venus au rendez-vous, leur aide avait été précieuse et efficace. De notre côté, je devais le reconnaître, le plan de Sedah avait été une parfaite réussite.
Quelle efficacité au combat !! Je m'étais étonné moi-même. Je n'avais pas voulu tuer cet individu, mais il était revenu à la charge, et le coup était parti tout seul, terrible et mortel. Mes griffes semblaient avoir plus d'efficacité que les simples coups d'épée de mes compagnons. Je ne comprenais pas trop pourquoi. Pourquoi avais-je tué ce Vampire ? Ca avait été plus fort que moi. Je n'avais pas réfléchi une seule seconde, comme si quelqu'un ou quelque chose avait agit à ma place.
Je proposai dès le moment de la victoire, que l'on interrogeât des survivants. Je ne le cachais pas, ma priorité restait la recherche d'Artémis. Etait-elle encore en vie ? Je devais y croire. Je n'avais pas poussé de cri intérieur de désespoir et de douleur... elle était encore parmi nous. Il allait falloir que je cherche un moyen de nous rendre rapidement à la citadelle et de délivrer nos Sire et Dame. Les armées spartiates se remettaient difficilement des blessures que nous leur avions infligées. Grâce à mes compétences, peut-être avions-nous une chance d'arriver sur place avant eux ?
Je n'avais pas le talent des Nosferatu pour me camoufler, c'était bien dommage, mais ma méthode restait encore très efficace. Je sentais qu'il allait falloir encore agir seul, pour protéger mes amis. Je ne voulais pas qu'ils prennent de risques inconsidérés. Depuis le séjour fait aux côtés de Syllian, je savais à quel point ça pouvait être dangereux de se faire remarquer.
Je ne me souciais plus du tout du sort de la ville. Nous avions gagné et pouvions passer à autre chose, c'était la seule chose qui m'importait. Je me promis de passer voir le plus rapidement possible mes parents, pour voir s'ils étaient toujours en bonne santé. Je faisais confiance au Prince, il allait prendre en main la reconstruction d'Athènes...
LA nuit tomba brusquement, dure, froide, inattendue. A la vitesse dun éclair le soleil disparut pour laisser place à un ciel parfaitement ténébreux, sans étoile. Le vent ne souffla plus. Les bêtes se terrèrent au plus profond de leurs abris, en silence. La terreur gagna progressivement chaque parcelle de ce monde, tel un dernier frisson de vie.
Puis la lumière revint. Le soleil jaillit de lhorizon jusquà ce quon le vît à moitié, et colora les terres et les mers de Hao dun feu orangé. Non un lever, mais un coucher de soleil. Le dernier.
Des gémissements, des plaintes ininterrompues, montaient des toits de paille. Un désespoir général avait gagné les habitants de Klin. Quelques enfants insouciants, de leurs cris, mettaient un peu de vie et danimation dans le village. Partout les volets fermés empêchaient la lumière figée dentrer dans les maisons. Dans les bois alentours les plantes poussaient toujours. Les animaux navaient plus le même regard ; ils ne se laissaient pas mourir pour autant.
Le visage de Filz se crispa dinquiétude. Dans une autre dimension on laurait cru issu dun croisement entre un Homme et un Tigre. Il se leva dun bond léger de son siège en bambou. Sa queue zébra lair de gauche à droite pour chasser son anxiété. Il adressa un sourire bordé de moustaches à Yaldo, tout jeune Fyrel.
- Merci de têtre déplacé jusquici. Je vais voir le vénérable de ce pas.
Sur ses pattes arrières, la démarche féline, Filz rejoignit lentement le village. De son peuple, il était le seul à vivre à lextérieur. Le vénérable appréciait plus encore la solitude et la tranquillité. Personne ne lapercevait jamais hors de sa hutte, et on sy voyait convié surtout pour se faire taper sur les doigts. Le Fyrel leva les yeux vers lastre de lumière, immobile.
- Quelle catastrophe annonces-tu, toi ? Depuis quand as-tu stoppé ta course ? Deux semaines, trois semaines ? Cela ne veut plus rien dire maintenant
Filz se gratta derrière loreille droite de ses griffes, inspira, et frappa avec détermination à la porte du vénérable. Pour seule réponse, un léger feulement grognon linvita à entrer.
Une bougie éclairait la petite pièce vide sans fenêtre. Une écuelle en porcelaine à ses côtés, un vieux Fyrel était étendu sur un tapis tissé de fils de couleurs. Il bailla à vouloir avaler le mont Gorak en entier. Dun mouvement rapide et précis il porta le récipient à sa gueule, et but une gorgée deau.
- Assieds-toi mon jeune ami. Jai à te parler en cette heure incertaine. Rien ne sera plus jamais comme avant, sais-tu ? Jai bien réfléchi. Je veux que tu représentes ton peuple dans ce voyage. Tu dois trouver et comprendre ce qui arrive à notre monde. Ici, toi seul le peux. Courage, calme, ouverture desprit ; tu as tout cela. Le temps nous est compté, je le sens. Il doit cependant exister un moyen de remettre le mécanisme universel en marche.
« Je nai rien à toffrir que tu nais déjà. Ne tarde pas mon jeune ami, ne tarde pas ! »
Le vénérable sétait rendormi. Filz, maintenant seul dans lobscurité, refoula sa peur. Il nosait bouger. Peut-être valait-il mieux oublier le temps et demeurer ici, dans cette position, à jamais. Un tremblotement le sortit de sa torpeur. Il était bel et bien vivant encore. Le Fyrel se releva avec le plus grand silence, et sétira. Après quelques pas en dehors de lhabitation, il sétendit dans lherbe grasse du pré et ferma les yeux. La statique de lextérieur laissa place à un tourbillon de questions.
Quelque chose avait heurté son front. Il recueillit un gland dans le creux de sa main. Le premier chêne du coin devait se trouver à trois bons kilomètres. Filz laissa tomber sa tête sur le côté, la joue contre la prairie fraîche. Un écureuil lobservait sans esquisser le moindre geste. Il clignait de temps en temps ses grands yeux et se léchait les babines, légèrement effrayé. Le Fyrel se redressa aussi doucement quil put.
- Tu essaies de me dire quoi ? Je vis ici depuis vingt années. Je nai jamais voyagé. Et puis partir seul...
Filz soupira longuement, le regard dans le vague. Sans une hésitation, lécureuil bondit sur son trésor, et déguerpit.
- Ca alors ! Tu sais ce que tu veux, toi, au moins.
Nulle obscurité pour se dissimuler même un instant aux yeux du monde. Onde-Brise ne se situait pas à deux jours de marche, ni même à dix. Filz sétait persuadé demprunter un cheval à un fermier voisin. Il hésitait encore sur la manière de procéder. Sa hachette passée dans sa ceinture de cuir, un petit sac en bandoulière, il avançait à pas de loup le long du mur qui ceinturait Klin. Encore un coup dil pour se conforter dans lidée que tout le monde dormait, et Filz fit pivoter la lourde porte en bois de la grange qui ne manqua pas de grincer atrocement. Le Fyrel retint sa respiration trop longtemps. Les deux mains devant la bouche, il réprima un toussotement. Au même moment, un juron bien senti traversa les murs de la ferme et vint chatouiller ses oreilles. Le cur battant trop vite, Filz sauta sans réfléchir sur le premier cheval, et prit la poudre descampette.
Les vociférations du fermier et de sa femme résonnèrent dans sa tête. Lancé à grand galop sur le petit chemin de terre grise, lHomme-Tigre disparut dans un rayon de soleil, véritable torrent de lave. Il fourra son sac dans les sacoches de selle. Il contenait quelques provisions ainsi que son maigre équipement de garde forestier. De quoi survivre jusquà Onde-Brise si tout se passait bien.
Il ne fallut pas trois heures à la fatigue pour venir à bout du Fyrel. Jamais avant la chaleur navait été si insupportable. La flore flétrissait à vue dil, les animaux tiraient la langue. Bientôt leau deviendrait denrée rare. Sous un arbre, Filz protégeait ses yeux dune main. La lumière, trop basse sur lhorizon, ne lui accordait aucun répit. Ailleurs, certains peuples ne devaient plus en avoir du tout. Il frissonna, les dents serrées, puis se releva pour caresser lencolure de sa monture.
- On a encore un sacré chemin à parcourir tous les deux. Merci de maccompagner en tout cas. Je vais tâcher de te trouver un endroit où tu pourras manger et boire comme il faut.
Il remonta en selle, et entonna un chant mélodieux pour se redonner courage.
FILZ rangea ses cartes. Elles ne lui serviraient plus à rien désormais. Après le temps, voilà que lespace lui échappait. Il sortait finalement de cette forêt dense. Habitué depuis toujours à lenvironnement sylvestre, le Fyrel en avait profité pour prendre son temps et se ressourcer un peu. Marcher sur un lit de feuilles mortes, écouter le chant des oiseaux et celui des rivières, lui rappelait des souvenirs chers à son cur. En revanche, le dénivelé qui se présentait là, sur sa route, le mettait plus que mal à laise. Les lignes chaudes des troncs laissaient place à des angles durs. Le bruissement de la brise dans les branches devenait vent sifflant. Il leva la tête et se frotta les yeux. Les sommets disparaissaient dans la brume. Même le soleil rouge ne parvenait pas à colorer ce lieu. Sur quelle distance sétalait la montagne ? Un col aurait certainement facilité le début de sa progression, mais encore fallait-il en trouver un. Il sortit une nouvelle fois sa boussole et vérifia, résigné. Le Fyrel porta son regard sur la droite puis sur la gauche. Faire le tour du massif pouvait lui prendre une éternité. Il abandonna définitivement cette idée.
Klin se trouvait très en marge des Cité-centres. Dans les régions sauvages de Hao, les routes étaient mal entretenues, et disparaissaient souvent au plus mauvais moment. Pour Filz, se rendre à Onde-Brise constituait un véritable voyage initiatique. A sa connaissance, les Fyrels ny avaient pas mis les pieds depuis deux ou trois générations. Piro tenu par la bride, Filz se lança dans lascension sans se retourner.
La condensation de lhumidité ambiante formaient des rangées de perles sur sa fourrure. Le froid pénétrait la peau et rongeait les os. Sur une partie plus plate, Filz fit le point. Ca allait mal. Il marchait depuis des heures et senfonçait toujours plus dans la montagne. Les nuages limitaient toute visibilité à dix mètres. Dans ces conditions, il nirait pas bien loin. Ses dents se mirent à claquer. Il fallait prendre une décision.
- Je ne retournerai pas en arrière, dit-il pour lui-même. Est-ce bien clair ?
Piro lui donna un coup de naseaux amical. Son cuir dégoulinait littéralement. Une pierre dévala léboulis en une série de claquements sourds. Le Fyel émergea à contre-cur de ses pensées. Il sortit deux pommes de son sac et en donna une à sa monture. La chair gelée du fruit le refroidit encore plus.
- On va chercher un abri où passer la nuit, enfin où dormir.
Une main sur le genou, il se releva avec difficulté.
- Je suppose quil serait trop demander de tomber sur une grotte non habitée. Logiquement, si nous continuons par-là, nous finirons bien par redescendre un jour.
La pluie glacée rendit les choses encore un peu plus compliquées. Un gros rocher décroché de la paroi manqua même décrabouiller la petite troupe. Le Fyrel, exténué, finit par monter à cheval et sendormit, les bras autour de lencolure de lanimal.
A son réveil, la douleur le saisit. Il était couché. Des arrêtes aiguës senfonçaient dans son dos. La pluie martelait son visage frigorifié. Filz ouvrit les yeux avec la plus grande difficulté. Piro était étendu sur le flanc. Une nouvelle salve de douleur manqua de faire défaillir le Fyrel.
- Ma jambe est bloquée dessous, constata-t-il avec horreur.
Il tenta de libérer le membre ; effort inutile. La souffrance et la frustration coulèrent en de lourdes larmes. Au second essai, son corps entier refusa le mouvement. Les yeux grands ouverts dirigés vers le ciel invisible, rageurs, Filz perdit à nouveau connaissance.
LA lumière du jour ne traversait jamais vraiment les innombrables couches de nuages en Illun. Les Gornides, peuple mi-Homme mi-Loup à la volonté de fer, domptèrent rapidement la nature hostile de leur environnement. Au cours de multiples guerres sanglantes, ils en chassèrent tous leurs rivaux. Ils régnaient aujourdhui en maîtres sur la montagne.
Une agitation particulière régnait au Refuge dAlsor. Selon le Shaman, un maléfice avait bouleversé le Cycle. Lobscurité totale ne venait pas ; la clarté du jour non plus. Conserver la chaleur dans les grottes demandait une attention toujours plus grande. Le froid allait faire des morts. Brehor, le chef des chefs de clan, dut réunir pour la première fois le Conseil.
Enveloppé dans la fourrure dours du pouvoir, Brehor siégeait sur le Trône de Pierre. Il déglutit, effaré par la foule qui samassait encore et encore dans sa grotte pour lentendre parler. Il serra le poing, et chassa son appréhension. Latmosphère vibrait de tension. Certains chefs montraient déjà les crocs. Calmer les esprits exigeait un exploit.
- Silence mes frères ! cria-t-il soudain. Patience ! Le Conseil répondra à vos questions. Mon cur bat de vous recevoir chef du Ten, chef des Trois Cimes Célestes, chef du clan Tarn, chef Nisor et chef Orm. Saluons tous ensemble les envoyés des clans Craïn, Hong et Sétriss, venus des confins de notre territoire.
Un murmure de surprise traversa la salle. Si les Clans Guerriers, protecteurs dIllun, se dévoilaient, lheure était grave. Brehor, dune voix puissante, ramena les esprits à lui. Son regard éclatant ne méritait aucune comparaison. Il leva une main grande ouverte, cette même main solide qui avait mis à terre Ibraor, son prédécesseur.
- Nous devons tout dabord nous faire une idée générale de la situation. Que chacun sexprime dune voix claire ! Nisor, commence !
Un Gornide au poil gris-beige entra dans le cercle. Il salua un genou à terre, et déposa sa longue épée en acier rouge aux pieds de Brehor. Derrière lui, un autre chef bouillait dimpatience. Grand de deux mètres, Nisor se redressa. Sa voix de stentor résonna jusquau-dehors de la caverne.
- Brehor, souverain dIllun ! Le cur de mon clan et le mien te servent. Ecoutez mon compte-rendu. LOuest des montagnes subit des orages continus. Sans cesse la foudre sabat sur nous, seule lumière dans une nuit dont la durée échappe à lentendement. Trois frères ont déjà trouvé la mort, touchés par le feu du ciel. Parallèlement leau sinfiltre partout, puis gèle. Des pans entiers de falaise seffondrent. Bientôt nos abris seront menacés
- Ca suffit ! interrompit férocement Ornak, chef du clan Ten. Pas de temps à perdre avec ces enfantillages.
- Trois morts ne te suffisent pas ? hurla Nisor.
Les hommes sempoignèrent avec hargne. Leurs lèvres retroussées dévoilaient des crocs immenses. Et lorsque des Gornides avaient un différent, ils devaient le régler sur linstant.
- Arrêtez-les ! ordonna sèchement Brehor. Aujourdhui, chaque seconde compte.
Des bras forts séparèrent les deux chefs. Un grognement de consternation échappa à Ornak.
- Je me plie à ton jugement, souverain Brehor, siffla-t-il. Jattendrai mon tour.
La tête baissée, il sécha ses yeux humides dun rapide mouvement. Nisor y décela une profonde tristesse.
- Je me suis laissé emporter, dit-il sincèrement. Javais terminé. Je te cède la parole.
Brehor sourit malgré lui. Lhonneur gornide existait toujours.
- A moins que quelquun soit prêt à te sauter dessus pour prendre la parole, cest à ton tour Ornak, ajouta-t-il railleur.
Le chef du Ten hocha la tête, reconnaissant.
- Nos grottes seffondrent les unes après les autres. Des frères et des surs sont en ce moment-même bloqués à lintérieur, et doivent mourir de froid. Nous ne sommes pas assez nombreux pour les secourir. Leurs réserves ne tiendront pas longtemps. Nous avons grand besoin daide.
- Lui aussi !
Cela provint de lextérieur. Lassemblée sécarta sur un Gornide à la carrure impressionnante. Il portait un corps recouvert dune couverture.
HOR posa sa lyre. Il cligna des yeux et se pencha un peu.
- Jai dû rêver. Il nest pas prêt de se réveiller.
Le Gornide quitta son tabouret. Chandelier en main, il traversa la pièce dans le plus grand silence. Les ombres jouaient sur les murs de pierre brute. A genoux, il trempa un bout de tissu blanc dans le tonneau deau fraîche. Hor le passa longuement sur son visage. Il le plongea à nouveau et revint vers le corps.
- Ta fièvre devrait chuter dici deux jours, si tu luttes. Notre eau a des propriétés curatives.
Ses doigts grattaient délicatement les cordes de linstrument. Une voix de cristal se superposa soudain à la douce mélodie. Le visage de Hor sillumina de bonheur. Une gracieuse Gornide se tenait dans lentrebâillement de la porte. Elle sinstalla sur les genoux de Hor et déposa un délicat baiser sur son front. Joue contre joue, elle enroula ses bras autour du cou de son compagnon.
- Comment va-t-il ? Il est encore plus pâle que lorsque tu las découvert. Tu ne trouves pas ?
- Ses forces sépuisent petit à petit. Pour tout te dire, le Shaman ne croit pas en son réveil.
- Et sa jambe ? Pourra-t-il marcher à nouveau
- Le froid avait commencé de le dévorer. Une chance pour lui, sa blessure ne sest pas infectée.
- Je me demande ce quil pouvait bien faire en Illun seul, et si mal préparé.
- Peut-être fuyait-il quelque chose ou quelquun ? Pour choisir la montagne, il devait être inconscient ou ignorant. Nous pensons quil devait habiter une forêt. Il possédait une carte, mais la pluie la entièrement détériorée.
Un soupir plus long que les autres attira leur attention. Des larmes se mirent à couler toutes seules sur les belles joues de la femme. Hor s'approcha de Filz mais en son coeur il savait que ce soupir avait été son dernier. Le couple se serra fort l'un contre l'autre comme pour se protéger du mauvais sort. L'instant qui suivi fut emporté par l'obscurité. Tout disparu.
LES lumières bleues tournoyaient doucement au-dessus de l'ambulance. Le corps de la vieille femme allongée sur la civière dégageait à la fois peine et sérénité.
- C'était un auteur connu de fantasy, dit l'un des ambulanciers. Elle avait déjà fait un infarctus il y a quelques jours. Cette fois c'est bel et bien terminé.
- Je ne la connaissais pas, répondit un autre en regardant la femme. On dirait qu'elle est triste...
- Son univers a disparu avec elle. C'est une page qui se tourne.
La porte claqua plus fort quil ne laurait voulu. Presque involontairement, comme pour sexcuser, lhomme rentra la tête dans les épaules. Il fronça légèrement son nez fin. Délicatement le manteau fut accroché dans la penderie. Murmure à ses oreilles, une voix denfant parvint jusquà lui. Il entra dans la chambre bien rangée ; sa femme soccupait des devoirs. Leurs regards se croisèrent. Un sourire. Un instant il sentit son cur battre dans sa poitrine. Il refoula la fatigue une nouvelle fois. Lobscurité planait sur la ville depuis une bonne heure déjà. Le jeune homme retroussa ses manches et laissa ses pas le mener jusquà la petite cuisine. Le temps lui manquait ; lenvie aussi. Il se refusa la solution de facilité. Le micro-onde lappelait et tendait ses petits bras vers lui. Il secoua la tête.
Lenfant avait encore dévoré son assiette sans même mâcher. Lhomme le gronda ; sa femme aussi. Le couple échangea ensuite quelques mots au sujet de la journée de travail ; un peu comme on parle du temps. Un verre de vin rouge accompagna un morceau de fromage. Le repas ne dura quun petit quart dheure. Sa préparation navait pas été beaucoup plus longue. Lhomme nettoya tout soigneusement pendant que sa femme mettait lenfant au lit. Il saffala dans le canapé, la tête pleine des sensations de la journée. Ses yeux se fermèrent tous seuls. Un doux contact lextirpa de sa torpeur. Sa femme sétait blottie contre lui. Il plongea ses yeux fatigués dans les siens, et la serra contre lui. Sans un bruit, lun derrière lautre, ils rejoignirent la chambre. Les deux jeunes gens senlacèrent sous les draps. Leur souffle saccéléra quelques instants avant de retrouver un rythme régulier. Lhomme ne bougea plus. Le sommeil lemporta dans une nuit sans rêve. Dans un frisson, plusieurs fois, il crut entendre le réveil sonner. La dernière fut plus réelle que les autres Mécaniquement il se leva et se prépara. La communauté, sa famille et lui-même reposaient sur ce travail quotidien. Il suffisait de sy faire.
Lhomme sortit de limmeuble. Les rues vrombissaient déjà des moteurs et des clameurs. Larrêt du bus se trouvait juste en face. Une foule sagglutina au passage piéton. Le vert libérateur arriva. Raie blanche après raie blanche, lhomme traversa la rue. Un chauffard ou un pressé surgit en trombe dun virage et crut bon dessayer de se faufiler entre les passants. Les pneus crissèrent, les insultes volèrent. Lhomme aussi jura. Le véhicule sétait arrêté à quelques centimètres de lui. Mais la peur senfuit aussi rapidement quelle était née. Dans le transport en commun, lhomme se promit de garder lévénement en mémoire jusquau soir. Le genou de lhomme heurta légèrement celui du passager en face de lui. Il sexcusa platement.
- Encore un bouchon ! dit la femme à côté de lui.
Il laissa son regard courir à lextérieur. Tous ces gens qui couraient, et croisaient ; ça donnait le vertige. Il saccouda sur le rebord de la fenêtre et posa son menton dans la paume de sa main. Un voile sinstalla petit à petit. Une image envahit soudain son esprit. Il cligna des yeux. Là ! Au milieu de tous ces inconnus, juste là, marchait Marie. De puis quand sétaient-ils perdus de vue ? Lhomme sentit son cur semballer. Il jeta des coups dil au hasard autour de lui. Il déglutit et se leva dun bond.
- Marie ! hurla-t-il.
La jeune femme sarrêta net. Elle finit par apercevoir le responsable de cet appel, derrière la vitre dun bus. Lhomme faisait de grands gestes, un sourire niais sur le visage. Marie pouffa de rire. Elle fit demi-tour et accompagna le véhicule qui avançait au ralenti. Lhomme ne la quittait pas des yeux. Ils arboraient tous deux un grand sourire jusquaux oreilles. Le monde autour deux avait disparu. A larrêt suivant, il descendit à toute allure. Ils se jetèrent sans appréhension dans les bras lun de lautre.
- Si tu avais vu la tête des gens autour de toi.
Un rire clair accompagna les mots de Marie.
- Tout le monde te regardait, ajouta-t-elle.
- Une seconde de plus et je risquais de te perdre dans la foule, dit lhomme.
- Tu as toujours eu un grain de folie.
Ils rirent tous les deux, en cur.
- Ca me fait vraiment plaisir de te revoir, dit-il plus sérieusement.
Des sentiments et émotions en panique se bousculaient dans son esprit. Il aurait fallu des heures et peut-être des jours pour exprimer tout cela. Il se contenta de se noyer dans les yeux de la jeune femme. Il sourit légèrement.
- Ton bus sen va , dit doucement Marie.
Lhomme hésita. Il sentit un lourd fardeau écraser ses épaules.
- Je dois y aller. Tu dois être pressée toi-aussi.
- A bientôt alors, conclut-elle.
Il serra la main de Marie dans les siennes et partit en courant. La tête encore dans les nuages, il zigzagua sans peine entre les obstacles qui se dressaient sur sa route. Il remonta dans le bus et sourit aux gens qui le regardèrent. Sa place était occupée. Il resta debout.
Où avait-il la tête ? Le cadre, les collègues, le travail étaient les mêmes que dhabitude, mais impossible de se concentrer. Des souvenirs se succédaient encore et encore. Lhomme lutta pour ne pas céder à cette douce mélancolie.
- Je suis vieux, dit-il pour lui-même, légèrement amusé.
Il reprit le boulot et mit tout cela de côté, en tout cas pour un temps.
La journée fila et le soleil vint à se coucher une nouvelle fois. Sur le chemin du retour, lhomme simagina reprendre un sport, se remettre à écrire ou à dessiner. Comment en était-il arrivé à mettre toutes ces choses quil aimait faire de côté ? Il franchit la porte de son appartement. Vide et réconfort se mélangèrent sans amertume. Il retira son manteau, le rangea, en y accordant son entière attention. Il déposa tendrement ses lèvres sur les joues de Sébastien, et embrassa Elodie le plus sincèrement quil put.
- Ta journée a été bonne ? dit-il dans un sourire.
- Elle est terminée
Il restait la cuisine à faire. Lhomme prit un plaisir particulier à préparer le repas. Un rien lamusait. Ce soir-là les assiettes rayonnèrent de couleurs vives. Bien entendu il gronda Sébastien qui mangeait trop vite. Il lui lut une histoire pour quil sendorme aussi.
LorsquElodie rejoignit lhomme dans le salon, il avait dessiné une magnifique rose rouge sur un beau papier blanc. Les yeux de la jeune femme brillèrent de bonheur.
- Elle est resplendissante, dit-elle émue.
- Nest-ce pas ? murmura-t-il.
- Je ne sais quoi te dire Cela faisait longtemps que tu navais plus dessiné.
- Des années, oui. Aujourdhui jen avais envie.
Elle lembrassa avec fougue.
Il ne parvint pas à fermer lil de la nuit. A lextérieur, des grondements, des morceaux de métal qui tintent, des voix perdues dans léternité, bercèrent ses pensées. Il imagina une terrible bataille ; un dragon et des lames qui sentrechoquent. Contre qui se battait-il ? Un barde chanterait ses louanges, il nen doutait pas.
Lhomme ne laissa pas le réveil sactionner ce jour-ci. Il se fit un peu plus beau que dhabitude, un soin à chaque chose. Marie serait peut-être là ce matin. Sans bruit, il dit au revoir dun sourire à sa petite famille qui dormait encore.
Aujourdhui il marcherait ; il prendrait son temps et ne dépendrait du rythme de personne. Le bleu de la mer salua ses yeux grands ouverts. Tout était beau, le monde et les gens. Il en profita.
Un cri le sortit de ses considérations. Un attroupement sétait formé derrière lui. Il fit demi-tour et sapprocha un peu. Lhomme crut entendre des voix familières. Quelquun était étendu au sol. Il protégea ses yeux de la lumière pour mieux y voir. Une femme, penchée sur le corps, secoua dignement la tête.
- Il ny a plus rien à faire.
Cet individu, couché là, attira une seconde la compassion et la tristesse générale.
Lhomme reprit sa route, vaste et multiple. Tout se mélangea progressivement. Un soupir accompagné dun rire traversa lunivers. Mais la dernière feuille, blanche encore, senvola avant que le livre ne se referme. Les chants portés par le vent sinscrivirent dessus, sans oubli. Elle glissa, elle virevolta ; la feuille reprit sa place et le livre se rouvrit à toutes les pages à la fois, caressé par une brise légère.
La grosse porte souvrit violemment. Un petit garçon blond surgit à lextérieur de la gigantesque maison. Le soleil se reflétait sur lensemble de son être. Un rire espiègle, destiné au chien avec qui il faisait la course, retentit et parvint aux oreilles dune belle femme, au premier étage. Elle ouvrit la fenêtre délicatement, et posa ses mains devant sa bouche en guise de porte-voix.
- Ne te salis pas trop. Ton grand-père vient à maison tout à lheure.
- Promis maman.
Elle regarda son petit ange se fondre puis disparaître dans la verdure de limmense pelouse, puis retourna à ses affaires.
Une voiture entra à toute allure sur le chemin de pierre qui traversait la propriété. Au volant, un vieil homme au regard brillant maîtrisait du mieux quil pouvait cette bête sauvage difficile à dompter, et particulièrement onéreuse. Quimporte si le moteur cassait ou si un pneu crevait, la vie ne valait pas la peine dêtre vécue sans plaisir. Et puis largent, ce nétait pas ce qui manquait dans la famille.
Lenfant entendit de loin le bourdonnement de la machine, et partit en sprint vers la maison. Son grand-père lui avait sûrement apporté un cadeau, comme à chaque fois. Ce serait quoi cette fois ? Un beau jouet en bois, une montre, un tableau ? Ho oui, un tableau ! Un magnifique paysage La tête dans les nuages, il trébucha sur un caillou et sétala de tout son long. Le genou écorché, il termina son retour avec plus de difficulté mais retint ses larmes avec courage. Son gilet blanc était couvert de terre, mère ne serait pas contente.
Comme dordinaire, il attirait tous les regards et toutes les pensées à lui. Il était au centre de la conversation. Les yeux fermés et le cur battant, il écoutait sa mère parler de lui avec amour.
Les Etats-Unis. Ce simple nom résonnait comme un rêve. LEldorado sur Terre, accessible à tous et à portée de main. Il avait lu un article dans la presse sur le sujet. Le pays aux mille richesses et aux mille plaisirs, où rien nest interdit, et où les femmes sont toutes belles et amoureuses.
- Faites attention où vous marchez jeune fille !
Ladolescent sortit de ses pensées et sourit pour lui-même. Les gens avaient de plus en plus de mal à reconnaître en lui lhomme quil était. Peu important. Cette ambiguïté lui plaisait par-dessus tout. De plus cette beauté naturelle et ce côté androgyne faisaient chavirer les filles outre-mesure. Il entra dans un café et commanda un thé au citron. Il serait plus à laise assis pour réfléchir.
Les Etats-Unis. Il fallait quil y aille pour faire ses études. Il convaincrait ses parents. Ils ne lui refusaient rien de toute manière. Là-bas la vie serait encore plus belle. Un ciel gigantesque dun bleu pur pour accueillir ses idées novatrice. La voie du commerce était faite pour lui. Il se voyait déjà révolutionner le domaine. Un château, de largent, des femmes. Il vivrait comme un roi, régnant sur un empire étalé sur tout le monde.
- Vous revoulez un thé ma monsieur ?
- Oui, avec plaisir, dit-il dune voix plus grave que dordinaire.
- Comment ça non ? Mais, je
- Ne discute pas ! Nous ne reviendrons pas sur notre décision. Ta place est en France, aux côtés de ta famille. Nous avons de très bonnes écoles à Paris, tu iras là-bas.
- Mais les Etats-Unis cest magique. Dans larticle il disait même
- Ne crois pas tout ce que tu lis. Certains journaux ne diffusent pas toujours de bonnes informations. Et puis tu es déjà inscrit à lEcole de Commerce de Paris. Nous avons rempli le dossier avec ta mère il y a deux semaines.
Le monde seffondrait. Le soleil sétait éteint. Ses parents lavaient trahi. Le chien lui lançait un regard stupide sans expression, comme il savait si bien le faire. Il ne renoncerait pas à ses rêves, car les rêves cest ce quil y a de plus important.
- Quel âge avez-vous ?
- 20 ans.
- En vacances ?
- Jai terminé il y a trois jours ma troisième année à lEcole de Commerce de Paris.
- Un vrai crack hein ? Et particulièrement mignon en plus.
- Je vous trouve belle aussi. Vous prenez souvent le bateau vers New York ? Moi cest la première fois.
- De temps en temps. Là-bas la fête est plus intense. Lorsque je me lasse de mon mari je prends le large un petit mois.
- Moi, je compte minstaller là-bas. Cest mon rêve de toujours.
- Comme partout, plus la lumière est intense, et plus lobscurité qui laccompagne est dense, pesante. Mais vu vos vêtements, je ne suis pas certaine que vous vous en rendiez compte un jour. Question de niveau de vie !
- Largent compte beaucoup pour moi. Mes parents et mes grands-parents étaient très riches. Je leur ai piqué quelques millions avant de menfuir. Ils ne sauront jamais que cest moi, jai fait ça bien. Un compte à mon nom bien plein mattend sur le nouveau continent.
- Et quel est-il ?
- Quoi donc ?
- Votre nom. Jai peut-être déjà entendu parler de votre famille si riche.
- Wenders. Goa Wenders.
- Ca ne me dit rien
Il écarquilla les yeux et se leva dun bond. Où était-il ? Il faisait si froid. Qui avait laissé la fenêtre ouverte ? La peur, soudaine et intestine Il ramena vivement une main à sa poitrine. Une peur silencieuse, interne, profonde. Son esprit bourdonnait, bouillonnait dans un corps particulièrement glacé. Il se recoucha, ramena la couverture sur lui, et se tourna le visage contre les draps de soie légèrement roses. Le calme revint. La lune brillait dans le ciel clair. Il avait dormi tout le jour.
- Ce fut doux Goa. Doux et intense. Jai beaucoup aimé.
Il rouvrit les yeux. Ca lui revenait. Il était chez un certain Henri, beau jeune homme tendre et affectueux. Ils avaient déjà passé une nuit ensemble, quelques semaines auparavant. De temps en temps, lenvie de faire lamour avec un homme lui prenait. Il connaissait des endroits pour ça, et navait jamais été déçu. Mais cette nuit dernière avait été différente. Pourquoi tous ses souvenirs semmêlaient-ils ? Il ne se rappelait pas avoir bu pourtant. Sa gorge le brûla soudainement. Si ! Il avait bu Pourquoi se sentait-il si fatigué et si en forme à la fois ? Il posa son pouce contre les veines qui passent dans le poignet, le changea plusieurs fois de place ; impossible de ressentir le moindre battement cardiaque. Il navait jamais été doué pour ça de toute manière. Ses pensées dérivèrent. Il sallongea sur le dos et entreprit danalyser la demeure de son amant. Elle exhibait une certaine richesse, loin de la sienne tout de même, mais dun goût certain. Des tableaux dune grande qualité couvraient les murs. Sûrement un peintre connu, mais lequel ? Des meubles en bois massif, certains importés de France. Style louis XVI pour la plupart. Il se rappelait maintenant de beaux tapis persans également. Lun dentre eux lavait particulièrement attiré hier soir. Contre une bonne somme dargent, peut-être quHenri accepterait de sen séparer.
- Jai craqué pour toi Goa. Je ne pensais pas que ça irait aussi loin.
- Je suis désolé Henri, mais tu nes quune aventure. En général je préfère les femmes.
- Cest aussi mon cas, dit-il en riant. Mais hier soir, jai eu envie de te transmettre un peu de moi. Tu me ressembles tellement. Jespère que tu ne men veux pas.
- Ten vouloir, pourquoi ? Je suis assez grand pour savoir ce que je veux et pour assumer. Mais je dois avouer que jai du mal à me rappeler de ce qui sest passé exactement hier soir. Jai dû un peu trop boire.
- Oui, impossible de tarrêter. Cétait la première fois que je fais ça tu sais ?
- Que racontes-tu ? Rien quavec moi, cest déjà la seconde.
Un long silence envahit la pièce. Des questions sans aucun sens lui traversèrent lesprit. Le jeune homme les rejeta sans chercher à comprendre. Demain il faudrait quil commence à penser à préparer la célébration pour son troisième anniversaire aux Etats-Unis. Avait-il encore la liste des invités de lannée dernière ? Il devait y en avoir un bon quart quil aurait de nouveau envie de voir. Les autres étaient trop ringards, sans avenir.
- Ton corps va mourir progressivement. Cest un mauvais moment à passer, mais ça rend pas mal de service par la suite. Le mieux, le plus prudent, cest que tu restes un petit moment ici, jai pas mal de choses à tapprendre. Je me lasserai de toi un de ces jours, mais ce nest pas pour demain. Tu es le bienvenu.
Goa fronça les sourcils et se gratta la tête. Il avait beau chercher, tout cela était incohérent. Il navait pas vérifié, peut-être quHenri parlait en dormant. Cette idée lamusa.
- Jai une réception à organiser pour la semaine prochaine. Je suis désolé de refuser ton invitation. Cette nuit a été très agréable pour moi-aussi. Je pense avoir envie de te revoir.
- Tu as dû tomber sur la tête pendant la nuit. Je vais te rafraîchir la mémoire. Arrivés ici, hier soir, nous navons pas seulement fait lamour. Au paroxysme de lextase, je nai pas pu mempêcher de te vider de ton sang. Entre plaisir et douleur, tu tes lentement affaissé, cédant à la mort, la tête dans les nuages. Jhésitais, un peu gêné. Puis, soudain décidé, jai approché mon poignet de ta bouche, et tu as bu. Tu avais si soif Tu es mort Goa. Cela te surprend sûrement de pouvoir encore bouger, de pouvoir voir et mentendre. Je donnerais tout pour revivre ces premiers instants de ma non-vie vampirique.
« Henri fut un mentor particulièrement attentionné. Il mapprit beaucoup. Je me fis très vite à ma nouvelle condition, pleine de romantisme, à la fois lumineuse et obscure. Boire le sang des humains mapportait de nouvelles sensations. Le pouvoir. Comme toujours, nul besoin de jouer des pieds et des mains, de faire preuve de fourberie, pour réussir. Mon aura naturelle me suffit et sest même enrichie ces derniers temps. Jai appris à utiliser mon don, et parfois je suis le premier surpris des conséquences. Les Vampires il y aurait tant à dire sur le sujet.
Je non-vis depuis un peu plus de quarante ans dans cette belle petite ville de la côte Est des Etats-Unis. Jy ai mes repères, et mes amis. Le Prince maintient la ville dune main de fer. Mon rôle est à la fois apparent et effacé. Jadore organiser des réceptions pour un peu tout le monde, et surtout en mon nom. Jai une magnifique maison. Mes calices et servants y vivent heureux. Ils maiment et je les aime. Un ami soccupe doucement et sûrement de fructifier mon argent. Je ne veux pas entreposer sans utiliser, largent ne dore pas au soleil. Jaide financièrement le Prince lorsquil en a besoin. Je ne demande rien en retour, car dans la société vampirique on ne demande pas. Jai trouvé mon équilibre ainsi. »
La femme dâge mûr resta plusieurs secondes sans rien dire. Plongée dans ses yeux, elle comprit qu'il navait menti à aucun instant. Elle se leva et alla préparer un café bien chaud.
- Tu maccompagnes ?
- Non, je te rappelle que je nai plus de système digestif.
- Suis-je bête !
- Tu es le premier être vivant à qui je me confie. Nous nous connaissons depuis longtemps, nous sommes amis, je te devais la vérité. Et je navais plus aucune idée pour excuser ma jeunesse un peu trop prolongée, ajouta-t-il en riant.
- Je me rappelle de cette soirée, notre rencontre. Elle est restée gravée dans ma mémoire. Et quelle nuit ! Puis le mot déposé sur loreiller ma brisé le cur. Mais jai accepté lamitié que tu me proposais
- Mon travail mempêchait de te voir pendant la journée. Des horaires insoutenables. En été, lever à 5 heures, sortie du boulot à 22 heures ; pas de dimanche, pas de vacances. Comment as-tu pu avaler tout ça ? dit-il dun ton mi-gêné mi-moqueur.
- Je navais pas à te critiquer. Cétait ta vie. Et puis tu me rendais visite le soir, régulièrement. Ca me suffisait. Pour avoir autant dargent, ça paraissait logique quil faille travailler autant.
- Je préfèrerais que tu gardes cela pour toi. Ca deviendra notre petit secret à tous les deux. Je ne veux pas quon te fasse du mal à cause de moi.
- Théo ne devrait pas tarder. Le travail de nuit le fatigue beaucoup, jaimerais quil trouve la maison calme en arrivant. Il pourra se coucher tout de suite.
- Ton petit mari est en bas de limmeuble.
- Jentends rien moi. Lâge peut-être ?
- Pas encore. Tu as encore de belles années devant toi, et des enfants à finir délever. A cette heure, le plus petit des bruits sentend. Je vais te laisser.
- On se revoit quand ?
- Je passerai dans le courant de la semaine prochaine, plutôt en début de soirée.
- Je tattendrai.
- Bonne nuit, et bonne journée. Tu me raconteras encore une fois le soleil ? Je tachèterai encore du film photo. Les dernières que tu mas données sont magnifiques.
- Voilà une autre des choses qui mont toujours surprise à ton sujet. Cette passion pour le soleil que tu ne pouvais assouvir toi-même. Quelle naïve jai fait !
- Cest comme ça que je taime.
Goa sortit sans bruit, mit son chapeau, et croisa Théo à qui il dit bonsoir la tête baissée dans lescalier. La rue, très peu éclairée, laccueillit. Sil avait pu, il aurait inspiré un grand coup lair frais de cette belle soirée dhiver. Il marcha doucement, à petits pas, samusant à trouver la Lune dans les reflets des objets de la ville. Il ne vit personne, mais sentit quelques regards appuyés se poser sur lui. Probablement des voyous étonnés de voir quelquun de levé à cette heure tardive. Goa gagna sa belle demeure, toute éclairée au milieu de son petit jardin bien entretenu. Le portail dentrée naurait pas empêché grand monde dentrer, pourtant personne ne sy était encore aventuré. Quelle en était la raison ? Il haussa les épaules. Inutile de tout voir et de tout savoir. Les choses étaient comme elles étaient et il fallait laccepter. Goa sourit.
Alès - Carnet de route - 2
Dans le courant de ma seconde année vampirique
Cest mon premier ouvrage. Mon style nest pas encore parfait et mon vocabulaire peu développé. Je nai pas étudié comme mon frère, et jusquà peu je naurais pas été capable daligner ces mots. Je crois que cette nouvelle capacité me vient de ce vampire que jai malencontreusement assimilé. Je me sens différent depuis, plus disponible et ouvert, plus réfléchi. Quoiquil en soit, je vais faire de mon mieux pour retranscrire ce qui nous est arrivé ces derniers temps - introduction indispensable - et raconter au jour le jour mon voyage à venir. Je compte beaucoup apprendre durant ces prochaines années. Jai du retard, jen suis conscient, dans beaucoup de domaine : savoir, intellect. Jai besoin dêtre le plus complet possible pour affronter léternité. Je veux aussi être capable daider du mieux que je peux mes amis. Enfin, cest une manière de me rassurer moi-même.
Thérion ma prêté un de ses livres. Jai encore beaucoup de mal à le déchiffrer, et je sens au fond de moi que je ne suis pas habitué à ce genre dactivités. Je ménerve très vite, je perds patience. Je vais me forcer et calmer mon feu intérieur.
La ville est tombée pendant notre absence. Le prince et nos sires ont disparu, ne laissant aucun indice pour les retrouver. Athènes est encerclée des troupes ennemies. Aucun dentre nous, et surtout pas moi, ne se sent capable de mener une armée ou de participer à la guerre pour récupérer la ville. Nous navons dautre solution que la fuite : une fuite organisée. Mais revenons pour le moment aux derniers évènements !
Notre mission a été un échec. Nous avions retrouvé le diadème, mais un groupe armé inconnu la récupéré sous nos yeux. Il aurait été folie de sopposer à eux. Ils dégageaient une telle assurance, une telle aura comme on dit, je crois. Ils ont décimé les gitans sans aucune difficulté. Pourtant, alors que nous les avons vus massacrer ces gens et voler ce que nous recherchions, ils nont pas été agressifs envers nous. Jai même réussi à échanger quelques mots avec le chef. Enfin, je crois que cétait le chef. Il a même répondu à quelques-unes de mes questions, mais pas assez à mon goût. La curiosité me tiraille toujours autant. Jessaie de ne plus penser à ça, mais cest difficile. Je ferai des recherches sur le diadème - jen ai un dessin - et sur cette milice. Jarriverai peut-être à en apprendre un peu et à faire la relation entre les deux. Ils avaient lair de beaucoup y tenir en tout cas.
Nous sommes en sécurité non loin de la ville, dans la forêt. Je connais assez bien la région pour être à labri quelques temps.
Nous avons un peu discuté de notre futur. Cest la première fois que nous sommes soumis à nous-mêmes, chose que jattendais depuis fort longtemps. Jai déjà une idée bien précise de ce que je veux faire des années à venir. La première étape consiste à retrouver Artémis. Je pense au fond de moi quelle est encore de ce monde, et je veux la voir. Jai besoin de ça pour partir à Rome le cur en paix. Thérion vient avec moi. Artémis saura sûrement où se trouve Birimas. Nous avons tous deux un ancien que nous vénérons. Tallion et Iscaris sont aussi des nôtres ; lun veut retrouver Artémis, lautre Thanatos. Pendant ce temps, Théséus veut mettre son fils et sa femme en sécurité et sinstaller un refuge. Cest une idée qui enchante mon frère. Quant à Anacréon, il a sûrement de nombreuses idées en tête ; soit je pensais à autre chose, soit il nen a rien dit. Après tout, ça ne mintéresse pas. Je me sens loin de cet individu. Cette sensation, je ne lai pas avec les autres. Je nai peut-être pas encore louverture desprit nécessaire pour le comprendre. Durant mon voyage, peut-être rencontrerai-je dautres individus comme lui ? Pour linstant, il a décidé de suivre Théséus. Ce dernier et Thérion se sont donnés rendez-vous tous les ans lors de la nuit la plus longue de l'année pendant deux ou trois ans puis tous les deux ans par la suite, pour garder le contact et prendre des nouvelles.
Iscaris nous rejoindra demain, nous laissant nous occuper des préparatifs du départ. Thérion et moi avons projeté de nous équiper chez nos parents pour le long voyage qui nous attend. Ce sera peut-être une des dernières fois que nous pourrons les voir. Jai dabord refusé mais Thérion ma forcé la main. Je lai laissé parler à ma place, je me sentais si mal. Si javais pu, je crois que jaurais pleuré. Thérion leur a expliqué que nous devions nous exiler, hors-la-loi depuis larrivée des envahisseurs. Nous avons recommandé à nos parents de ne parler de nous à aucun prix: « vous navez jamais eu qu'une fille ! » Thérion leur a assuré qu'un jour il reviendrait les voir. Je crois que beaucoup de choses échappent à nos parents, mais ils ont été heureux de nous donner tout ce dont nous avions besoin : cordes, pelle, provisions pour le voyage, couvertures, etc. Thérion a récupéré ses herbes et potions ainsi que son matériel de soigneur. Il ma ensuite laissé revenir seul au camp, un dernier détail à régler discrètement en ville.
Je nai jamais autant écrit de ma vie. A moins que ce soit la première fois Je ne me rappelle plus. Mes souvenirs davant mon passage dans la non-vie sestompent progressivement, remplacés par des nouveaux, plus proches de ma nouvelle nature, plus utiles. Je me sens mieux depuis quelques temps. Je sens que je me stabilise. Lorsque mon voyage sera accompli, je serai sûrement quelquun dautre. Je nai vécu quenviron vingt ans. Je ne suis pas capable de concevoir une vie éternelle. Vivons le jour présent, car je ne crois pas au futur.
Jarrête pour ce soir. Le jour ne va pas tarder à se lever, et je dois encore moccuper du trajet que nous allons suivre. Cest à moi de men occuper, bien sûr. Je vais faire au mieux ; passer entre les lignes ennemis et traverser des terrains propices au ravitaillement et à lhébergement sont les deux priorités.
Le lendemain
Iscaris et Thérion nous ont rejoints, visiblement satisfaits. Jai eu le temps de préparer le tracé de notre recherche : nous allons passer par diverses grottes, je commence à connaître les environs, le plus souvent possible éloignées des villes. Pas de risque inutile. Thérion nest pas revenu seul. Il a convaincu le forgeron d'Athènes de les suivre et de le protéger pendant le jour. Immédiatement, jai perçu un changement en lui, quelque chose qui clochait. Mon frère confirma mes impressions : à l'instar de Théséus, il avait donné naissance à une Goule. Quelques minutes plus tard, Forge (la Goule) nous a rejoint dans son chariot de livraison, petit et maniable. Dedans, plusieurs épées abîmées et quelques boucliers, rescapés de la bataille et sortis en douce de la ville. Tallion essaya sur Forge sa nouvelles capacité de voir les auras. Pourquoi ny avait-je pas pensé plus tôt ? Il faut que je prenne ce réflexe, lorsquun doute me tiraille ou par simple sécurité.
Ca y est ! Nous sommes montés à cheval et quittons Athènes sans nous retourner.
Troisième année vampirique
Une année entière sest déroulée. Nos recherches ont été pour linstant infructueuses. Je nai pas eu lenvie décrire ces derniers temps, je préfère marcher dans la forêt, écouter les animaux ou tailler un morceau de bois. Aujourdhui, je me remets à louvrage peut-être pour exprimer la rage qui mhabite. Je ne mattendais pas à retrouver Artémis facilement, ni même la retrouver moi-même, mais pourquoi ne vient-elle pas à notre rencontre ? Na-t-elle pas entendu parler de nous ? Ne veut-elle pas nous voir ? Est-elle morte ? Non, je ne dois pas perdre espoir ! Je refuse cette dernière hypothèse.
Nous avons élaboré, au fil du temps, différents modes de recherche. Iscaris, Tallion et moi unissons nos talents pour appeler le maximum danimaux, pour attirer lattention dautres Gangrels, peut-être Thanatos et Artémis. Nous navons rencontré personne, sinon un jeune Caïnite de notre clan, simple hasard je pense. Nous lui avons suggéré de passer son chemin sans poser de question. Iscaris laurait taillé en pièces si nous nétions intervenus. Le vampire na pas demandé son reste et a fichu le camp. Je trouve Iscaris de plus en plus violent ces temps-ci. Je nose plus trop le contredire, de peur de devoir me battre contre lui. Il est si puissant que ce serait peine perdue, dailleurs.
Autre méthode, lorsque nous sommes passés près de maisons isolées ou de petits villages : parler autour d'un verre ou aux paysans et passants, dirigeant la conversation sur les légendes les plus récentes et sur les bruits et rumeurs : « avez-vous entendu parler de bêtes sauvages dans la région ces derniers temps, nous sommes des chasseurs. » Thérion a utilisé tous ses pouvoirs pour être bien perçu par ses auditeurs. Qu'elle ne fut pas sa surprise quand au cours d'une discussion particulièrement énervante, il découvrit un nouveau talent. Un paysan benêt s'entêtait à lui refuser un secret dont il était le seul détenteur. Mon frère faisait tout son possible pour le mettre en confiance, serrant les poings et les dents de toutes ses forces pour résister à la frénésie. Il se concentra sur ses pouvoirs et fit son plus beau sourire. Soudain le paysan tomba à terre, terrorisé par l'apparence vampirique de Thérion : crocs sortis, griffes saillantes et les yeux tourbillonnant de haine. Je navais jamais vu cela non plus. Heureusement que cette colère nétait pas dirigée contre moi ! Le paysan se releva et s'enfuit en hurlant. Plus vif que l'éclair, afin d'éviter qu'il n'ameute toute la région (NDRC : toutes les excuses sont bonnes), Iscaris lui sauta à la gorge et aspira une grande quantité de sang. Le paysan s'écroula, respirant à peine. Nous avons saisi Thérion, toujours figé par la surprise, et nous sommes enfuis dans la nuit. Les chevaux ont cavalé jusquau lever du jour, il ne valait mieux pas trop traîner dans le coin.
Forge fut envoyé de temps en temps dans une petite ville, pendant la journée, pour se ravitailler ou chercher quelques informations, écoutant les rumeurs dans les tavernes.
Au cours de l'année nous avons tendu des embuscades, pour se procurer argent et sang, sur des convois de voyageurs Humains, pas trop nombreux et peu protégés, identifiés par les soins de Tallion et moi-même. C'était généralement de petits marchands, et, de temps en temps, quelques citadins en voyage en retard sur leurs horaires. Par prudence nous navons jamais attaqué deux fois de suite au même endroit. Ce nétait pas un but au départ, mais à force nous avons accumulé un bon paquet dargent. Cela pourra toujours nous servir plus tard.
Ho, jai oublié de parler de quelque chose ! Nous avions repéré une petite route, loin de tout et bordée darbres ; le lieu parfait pour tendre une embuscade. Seul problème, au beau milieu de la nuit et de lhiver, nous avions peu de chance de rencontrer quelquun. Cétait une période très calme, peu de discussion, peu dactivité. Ce ne pouvait être le froid, nous ne ressentons plus ce genre de choses. Une réminiscence ? Lennui nous poussa donc à tenter notre chance. Une bonne étoile, dur maintenant de croire en un quelconque Dieu, nous accorda une faveur. Un crissement sapprochait, un bruit dessieu rouillé sans aucun doute. Tout le monde se mit en place. Jétais posté dans un arbre, prêt à bondir. Dans un arbre à proximité, Iscaris attendait également. Tallion et Thérion sétaient dissimulés au bord de la route, ils allaient bientôt nous donner le signal. Une charrette fit son apparition, avec un petit homme fripé aux rênes. Sûr quil naurait pas grand chose sur lui (argent ou sang.) Trop tard, Iscaris avait bien compris que personne ne passerait à laction, et lui voulait se défouler. Lhomme sécria naïvement : « holà, mon bon monsieur ! Que faites-vous dans cette contrée isolée en cette heure tardive (en Grec ancien dans le texte) ? » Navait-il pas vu Iscaris sauter de larbre ? La vieillesse certainement. Une force me poussa à agir. Je ne sais pourquoi, mais il fallait que je protège cet individu. Je minterposai, les bras étendu. Thérion et Tallion devaient être daccord avec moi ; ils sortirent de leur cachette, ce qui eut pour effet de mettre Iscaris hors de lui. Je hurlais : « Foutez le camp, on le retient ! » Claquement des rênes, la charrette passa à toute allure à côté de nous. Nous fumes tout juste assez de trois pour retenir notre compagnon, au bord de la frénésie. Thérion fut à deux doigts de lui enfoncer son poing dans la figure pour le calmer, mais ça naurait fait quenvenimer les choses.
Un grand silence se fit. Iscaris disparut pour le reste de la nuit. On lentendit frapper plusieurs fois contre un arbre, sûrement pour terminer de se calmer. Thérion et Tallion allèrent soccuper des chevaux, et je restai seul au milieu de la route, les yeux dirigés vers la Lune, majestueuse. Je baissais les yeux ; un petit objet brillait au sol un anneau en argent ! Depuis quand était-il là ? Le vieillard lavait-il laissé tomber, peut-être exprès ? Je le passai au doigt sans attendre !
A cours didées, et un peu désespérés après trois mois de recherches, nous avons cherché un abri, un refuge, au cur des montagnes, une grotte spacieuse bien cachée sous les arbres. Cela nous a occupé. Il a fallu laménager un peu, pour la rendre viable : table, tabourets, literie, ainsi qu'un coin pour les chevaux. En quittant la grotte, Iscaris, Thérion et la Goule ont uni leurs forces pour empiler divers rochers devant la caverne. Tallion et moi nous sommes occupés des finitions. Le résultat est convaincant, Homme, animal ou autre, personne ne devrait pouvoir trouver notre planque, sauf par simple hasard. Depuis, ce refuge nous sert de point de repos tous les deux ou trois mois. Durant les pauses, à la demande de Thérion, jai appris à la Goule les rudiments de l'art de la chasse. Il nest ni discret ni agile, mais fait preuve de bonne volonté. Il devrait vite progresser.
Un an sest donc passé. Nous sommes au point de rendez-vous, et je vois Théséus arriver. Ca me fait plaisir de le revoir. Douce nostalgie, je retrouve mon havre de paix. Cest ici chez moi. Les Perses nont pas trop dévasté la région, mes repères sont encore là, et personne na touché au temple dArtémis. Mais aucune trace d'elle ou de Thanatos. Mon frère et moi sommes passés chez nos parents. Nous en avons profité pour les interroger sur les derniers évènements. Iscaris et Tallion ont fait de même avec trois chasseurs malheureux. Les choses nont pas beaucoup bougé en notre absence. Cétait calme, je dirais. Les Perses ont commencé à sinstaller.
Déjà, les routes me manquent. Je suis fier de moi ! Je connais maintenant une bonne partie de la Grèce. Je deviens un vrai pisteur.
Quatrième année vampirique
Ce soir, nous avons retrouvé nos sires. Je souris béatement, jai retrouvé ma déesse. Je dois être ridicule, mais ça mest bien égal. Je me suis éclipsé pour écrire ces lignes. Tout le monde discute sur la suite des opérations. Artémis ma promis de venir me voir lorsque ce serait terminé. Je vais en profiter pour mettre sur papier les évènements de cette dernière année.
Quelques temps après le rendez-vous annuel, jai soudain pensé à aller consulter l'Oracle de Delphes. Cétait un projet un peu fou, mais tout à fait digne de moi. Le fait est que personne ne sest opposé à lidée. Nous nous sommes donc mis en marche. Quelques renseignements sur la Pythie furent glanés ici et là. Afin d'être certains de pouvoir payer l'offrande, quelques embuscades de plus furent réalisées. Il fallait bien entendu payer lOracle pour une divination, et plus nous payerions bien, plus ce serait précis. Je navais pas la moindre idée de ce qui nous attendait.
Delphes fut en vue. Nous neûmes pas besoin de faire appel à Forge puisqu'au début du crépuscule il était encore possible daller voir la Pythie. Il fallut entrer par infraction dans la ville - nous commençons à avoir un certain métier dans les infiltrations. Heureusement, les gardes nétaient pas trop attentifs. Personne ne nous remarqua, même pendant la traversée de Delphes, lobscurité aidant. Le temple de loracle nous apparut alors, édifice majestueux aux innombrables colonnes blanches. Lintérieur était décoré. On nous conduit vers lendroit où nous allions pouvoir déposer nos offrandes. Chose faite, la Pythie, grande femme à la peau blafarde et vêtue de légers voiles transparents, nous accueillit. Derrière elle se dressait une grande flamme dun bleu surnaturel. Une légère lumière stellaire complétait lambiance. Je reportais le regard sur la femme : une goule ! Quel étonnement ! Mais la goule de qui ? Nous lui demandâmes alors où nous pourrions trouver Artémis, Thanatos et Birimas. Une longue transe sen suivit, pendant laquelle la Pythie dut entrevoir une partie de notre avenir. Pas assez à son goût, sûrement, puisquelle nous demanda de revenir le lendemain. Ou alors fallait-il quelle interprète ce quelle avait vu ? De lourdes présences invisibles ne nous avaient pas quittés du regard depuis notre entrée. Quel curieux endroit ! Je soufflai de soulagement à notre retour à lair libre. Le reste de la nuit passa vite, notre esprit déjà prêt à lentrevue du lendemain. Il fut facile de gagner à nouveau le temple. On ne nous fit pas attendre. La Pythie parla en des mots inconnus. Les interprètes nous expliqua que les Sires nous trouveraient en temps voulus. Cela confirmait mes hypothèses. Je demandai où, sinon tout cela naurait servi à rien. Au Temple d'Apollon me répondit-on. Un temple dApollon ? Nous nen avions pas entendu parler auparavant. On nous indiqua où le trouver.
Nous nous sommes installés non loin du temple, mais pas dedans. Curieusement, la sensation dêtre observé nous a assaillis à chacune de nos visites. En ce jour, nous navons toujours pas résolu ce mystère, peut-être Apollon, quen sais-je ? Le reste, je lai déjà écrit, puisque nos sires sont de nouveau à nos côtés. Artémis et Thanatos nous attendaient. La joie davoir accompli quelque chose de bien, dêtre allé au bout des choses, au bout de mes convictions, me submergea. Je sais que je le montre malgré moi, mais jétais heureux.
Le lendemain
Je compte en premier lieu me rendre jusquà Rome, afin détudier. Découvrir une nouvelle civilisation, une nouvelle langue, mobligera à me débrouiller seul, à établir le contact avec des étrangers. Je vais certainement passer beaucoup de temps en ville, et cest une chose qui me fait peur. Mais il faut passer par-là. Je trouverai sûrement des gens en qui je peux faire confiance là-bas. Jespère me faire accepter ; ça a été si dur à Athènes ! De plus, jai peur que ma « bêtise » me poursuivre pendant un moment. Je ne sais pas pourquoi, mais certaines personnes sont capables de voir ce que jai fait, un peu comme lorsque je vois les couleurs autour des gens. Comment leur expliquer que je nai pas fait exprès ?
Hier soir, Artémis sest assise à côté de moi en silence, elle a attendu que je termine décrire. Je lai regardé dans les yeux : « je veux men aller, à moins que tu ais besoin de moi. Je sais que vous voulez récupérer la ville, mais tu sais que ce nest pas une tâche pour moi. » Impassible pendant plusieurs secondes, elle a fini par me lancer un : « va-t-en ! » affectueux. Jai rangé alors mes affaires puis ai salué mes amis, surtout mon frère.
