L'Anneau
Petit carnet de voyage
 
 
 
 
 
 

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(Aucune des photos et aucun des dessins présents sur ce blog n'est de moi)

 
Mercredi 15 décembre 2004

Attention, le texte qui suit risque de vous paraître décousu. Les chapitres ne sont pas clairement liés les uns aux autres... Lisez ça un peu comme une chronique !

 

 

Alès (fils de Phenmon) était né athénien, fils d’athéniens depuis cent générations lui avait-on répété dès la naissance. Ses parents occupaient l’honorable position de paysans, boulot ingrat aux dires des érudits mais fondamentalement utile à la survie de la communauté. Alès grandit donc à la ferme, dans la périphérie de la grande Athènes, à l’orée d’une magnifique forêt.

                Il dut très rapidement aider au travail de la ferme. Il rêvait de mener la charrette à la ville pour y vendre les fruits et légumes, mais le blondinet était bien trop petit pour tenir des rênes, sans parler du fouet. Son père lui confia la dure tâche de s’occuper des bêtes. Il devait les nourrir, les laver, les surveiller, mais aussi aider à les tuer lorsque le temps était venu. Alès pleurait tout seul dans le noir quand un de ses animaux mourrait. Il passait tellement de temps à les choyer… les voir ensuite dans son assiette le répugnait. Il détesta son père des années pour ça. Lorsqu’il n’était pas de corvée, Alès aimait à se promener dans la forêt, faire peur aux oiseaux et nager dans sa « rivière secrète ». Pendant les longues journées de pluie, il restait à la fenêtre à écouter chanter le déluge.

                Au début de l’été de ses 8 ans, Alès s’enfuit seul dans les bois. Son père lui avait fait tuer son lapin préféré. Il jura de ne plus jamais revenir dans sa famille : « vous n’avez aucun cœur ! ». Ses parents, morts d’inquiétude, le retrouvèrent trois jours plus tard dans un état d’épuisement gravissime. Une sérieuse fièvre le fit délirer pendant plusieurs semaines.

Depuis ce moment, Alès fut solitaire et renfermé. Il ne souriait qu’en de rares occasions, le plus souvent avec son frère jumeau. Ses parents pensaient qu’il avait rencontré Artémis. Ils le respectèrent pour cela mais ne l’envoyèrent pas à la ville pour étudier, pourtant ils en avaient les moyens.

Au fut et à mesure qu’il grandissait, il se voyait confier des travaux de plus en plus difficiles physiquement. Il lui arrivait de travailler la terre quinze heures par jour, mais toujours avec joie. La forêt lui faisait une peur bleue, la foule de la ville l’inquiétait, il passa toute son enfance dans la ferme et les champs.

               

                A quinze ans, Alès était devenu un superbe jeune homme. Un feu interne faisait étinceler ses yeux marrons. Ses cheveux couleur de blé tombaient sur des épaules musclées et ses mains étaient solides comme le roc.

Un matin, son père lui demanda de prendre un cheval et d’aller acheter immédiatement un grand bout de tissu en ville. Alès n’était pas allé à Athènes depuis plusieurs années. Il tenta de refuser mais son père insista : « ça te fera du bien de changer d’air. Et si tu veux un jour reprendre la ferme, tu dois connaître la ville aussi bien que notre petit bout de terre». Tout au long du trajet, Alès chercha l’intérêt d’avoir si vite ce bête bout de tissu. Il ne regretta pas le voyage et remercia son père de l’avoir envoyé faire cette course. La petite vendeuse était une fille charmante. « Elle est merveilleuse, et si jolie ! », raconta-t-il à sa mère. Elle n’allait pas dire le contraire, c’était elle qui l’avait remarquée ; Alès ne le sut que beaucoup plus tard.

Elena - la jeune fille - lui fit découvrir Athènes. Les parents d’Alès étaient heureux ; les amoureux allaient souvent en forêt, main dans la main. Alès retrouva le sourire. Il vivait les meilleurs moment de sa jeune existence.

On retrouva un jour Elena pendue dans la forêt. Tout le monde soupçonna l’adolescent, subitement plongé dans un mutisme profond. Il retourna vivre à la ferme et n’en sortit plus.

 

L’accès à la ville lui était interdit. A vingt ans, Alès réussit néanmoins à trouver un petit boulot en tant que garde forestier. On lui confia une petite cabane dans les bois. Personne n’allait jamais le voir ni même s’approchait. Seul son frère lui rendait de rares visites. Ils en profitaient pour beaucoup discuter. Ainsi Alès garda un certain contact avec la réalité et l’actualité.

 

  

Je précise la position des parents d’Alès : ils ont une petite parcelle de terre à eux en dehors de l'enceinte de la cité : ce sont des "paysans libres" ! Alès ne peut donc être citoyen, mais tant pis ! Par contre il est quand même né à la cité et ses parents aussi, mais ils vivent à  l'extérieur de la ville. Alès a rencontré Anacréon et Iscaris au gymnase.  Thérion a pu m’accompagner pendant toute cette période. Iscaris nous a ensuite appris le maniement des armes.

Comme il n’est pas citoyen, Alès prend garde de ne pas se faire attraper dans la forêt, à l'extérieur de la ville... faudrait pas qu’il termine esclave !!

 

 

  

1

 

 

La nuit était arrivée. Une nuit différente, plus vivante. La lune avait remplacé le soleil et je hurlais tel un loup dans la forêt, un cri intérieur, une souffrance encore inconnue. Je m'étais réveillé dans la peau de quelqu'un d'autre et j'oubliais petit à petit mes souvenirs, ceux d'une autre vie, ceux d'une vie en fait. Une femme m'avait emmené dans un nouveau monde, elle était mon guide et ma seule lumière dans cette obscurité... et on l'a enlevée ! On me l'a enlevée !! Je suis seul et désemparé. Mon instinct ne me permet pas de la retrouver et de la délivrer. Des gens, autour de moi, discutent et complotent. Je ne les comprends pas. J'essaie de jouer leur jeu. J'ai compris que le Prince d'Athènes pourrait m'aider. J'essaye de lui rendre service, je suis bien obligé de lui faire confiance. Pourtant le temps passe et Artémis est toujours prisonnière. Le nouveau venu a l'air d'en savoir beaucoup, il parle calmement... je vais rester à ses côtés. Peut-être qu'il pourra me conseiller !? Pourquoi tous ces gens discutent ? Le temps presse, et eux ils réfléchissent. Je voudrais bien qu'on m'écoute, mais je ne sais comment leur dire ce que je ressens. Les mots me manquent. Finalement je préfère rester dans mon coin, seul. Je quitte la salle et regagne cette nuit réconfortante, silencieuse et déserte. Je m'entends encore hurler... j'ai soif ! Je me sens animal. Les Humains seront désormais mes proies privilégiées. Mes yeux percent l'obscurité. Je sens le bout de mes doigts me démanger. Là, un homme qui marche seul... il s'est écroulé, il ne bouge plus... peut-être y suis-je allé un peu trop violemment ? Je lève encore mes yeux vers la Lune... Artémis... Je déambule depuis des heures dans la forêt. Je ne connais pas cet endroit, peu importe ! J'ai encore soif. Une bête passe non loin de moi ; je ne bouge pas. Me laisserais-je mourir ? Une douleur terrible m'assaille soudain ! Qui m'agresse ainsi ? Quelle est cette lumière ? L'aube... déjà... La panique m'emporte. Un abris !! Vite... A quatre pattes, le nez contre l'humus... un abris ! Il me fait un abris ! Je n'arrive plus à réfléchir, mon corps fume et mon esprit se consume. Je me roule au sol, griffant la terre de mes immenses ongles... et tout s'éteint. Qui m'accueille ainsi dans ses bras glacés ? Je m'endors...

 

 

2

 

 

C'était le lendemain soir. Un réflexe peut-être, une envie de respirer - depuis quand n'avais-je plus respiré ? - me poussa à sortir. La lune était déjà haute dans le ciel. Je restai assis sur l'humus, la tête entre les mains. Je passai la main sur la terre qui m'avait abrité quelques heures de la lumière divine. Mon corps était parsemé de brûlures et me faisait souffrir atrocement. Je serrai les dents et éprouvai soudain le besoin de me rassasier. J'oubliai, en tout cas pour un temps, mon principe de ne plus me nourrir d'animaux. La soif de sang était trop forte. Le nez dans le vent, je sentis une présence proche. Je me levai doucement, m'avançai vers elle... cela me fit le plus grand bien. Mon corps se régénérait doucement. Où aller maintenant ? Où étais-je ? Il devait être tard déjà. Aurais-je le temps de revenir à ma cabane ? Je me mis en route rapidement, suivant mes propres traces en sens inverse. Ma demeure fut rapidement en vue. Je me précipitai à l'intérieur et me calfeutrai dans un coin d'ombre, à l'abris, recroquevillé...Ma décision était prise. J'allais retrouver les autres et les accompagner ; seul j'étais trop faible. Après tout j'avais montré à plusieurs reprise mon utilité et mes compétences. On avait encore une chance de délivrer Artémis... Il me fallait faire confiance au Prince, à mes compagnons, les suivre discrètement sans les déranger. Pourquoi personne ne me félicitait ? Mon frère semble bien préoccupé ces derniers temps, il n'a plus le temps de s'occuper de moi... Je me sens si seul ! J'ai vu le soleil, j'aimerais le revoir. *Sourire fou* ! Je sortis de ma cachette et m'exposais à nouveau, les bras ouverts, aux rayons de l'aube. Comme un souffle violent, une force terrible me repoussa à l'intérieur, encore fumant !! Je restais allongé sur le sol...

 

 

3

 

 

J'étais assis dans un coin de la salle. Le Prince donnait des ordres. La majorité des vampires d'Athènes étaient morts dans la terrible bataille contre Spartes, et la guerre n'était pas encore terminée...Je n'écoutais pas ce qui se passait autour de moi, je regardais mes mains, intrigué. J'avais vu quelques personnes me regarder d'un mauvais oeil ces quelques dernières heures, et le Prince me fixer souvent. Je levai les yeux, l'air penaud. Le Prince avait encore posé ses yeux sur moi... "Qu'ai-je fait ? Je ne comprends pas..." J'abaissai le regard immédiatement. Mes pensées se troublèrent. Tout devint flou. Je secouai la tête mais rien n'y fit. "Papa, Maman ?". Quelle était cette maison si luxueuse ? Je regardai mes mains, elles étaient toutes blanches, les ongles bien taillés... ce n'était pas mes mains. Des larmes coulaient de mes joues... Quelqu'un posa une main sur mon épaule, je levai la tête : mon frère ! Je retrouvai le sourire. La maison du Prince, à nouveau... Thérion m'aida à me relever, la tête me tournait. Le lendemain, dans ma forêt. Assis seul dans ma cabane, je me rappelais d'Elena, ma douce aimée. L'avais-je tuée ? Je pris ma tête entre mes mains ; il semblerait. "Je suis désolé". On me l'avait affirmé autrefois, je ne l'avais pas cru. J'avais tant rêvé de vivre comme un noble, une vie tranquille auprès du feu... Je suis deux personnes à la fois ! Un certain savoir, une autre manière de parler dont je n'avais pas conscience jusqu'ici... preuve que je ne suis pas toujours Alès ; et maintenant tout se mélange. Comment vais-je réussir à vivre tout cela ? Je ne comprends pas tout... pourquoi maintenant ? Ha, si Artémis était à mes côtés ! Le Prince me fit appeler à lui. Ne l'avais-je pas servi comme il fallait ?

- Tu as diablé quelqu'un, Alès !

Il m'attirait et me faisait peur en même temps. Je ne pouvais détacher mes yeux de lui, comme avec mon frère. Une autorité supérieure !

- Je ne sais pas ce que vous appelez "diabler". Mais je me sens si étrange ces derniers temps.

- Tu ne le referas pas !

Sa voix s'était radoucie... ses yeux, si beaux, si profonds.

- Je ne le referai plus.

Il me sourit.

- Bien, je sais qu'à présent tu sauras t'arrêter à temps. Vas maintenant ! Je t'appellerai si j'ai besoin de toi. Etrangement, malgré son absence et sans que je comprenne pourquoi, quelque chose m'avait rapproché d'Artémis. Plusieurs jours s'étaient passés depuis la bataille, et j'avais retrouvé confiance en moi, plus que jamais en fait. Peut-être mes performance au combat ? *Je souris pour moi-même*. Depuis combien de temps étais-je Vampire ? Cette nouvelle condition ne m'avait jamais déplu, mais je ne l'avais jamais autant aimée qu'aujourd'hui. Je m'approchai de la petite rivière et la longeai jusqu'à une étendue d'eau. Je plongeai mon regard à l'intérieur. Comment pouvais-je expliquer ce côté bestial, et cette soudaine beauté, nouvelle en moi ? Moi, je me trouvais beau... ?

 

 

4

 

 

Theseus m'avait demandé de l'accompagner et le guider, lui et sa famille, dans la forêt. Je ne comprenais pas trop l'intérêt de les faire sortir de la ville, mais cela m'importait peu. J'étais content de rendre service à un ami, surtout au frère de sang de Therion. Mon frère... où était-il ? Cela faisait maintenant quelques jours que je n'avais pas de nouvelles de lui, il fallait que je réfléchisse à la question. Peut-être voulait-il simplement être tranquille... ?

Tout s'était bien passé. Je commençais à bien connaître les environs d'Athènes et j'avais réussi à conduire la petite troupe sans encombre jusqu'au point de chute. J'avais profité de ce petit voyage pour réfléchir à bien des choses :

   Il était clair que j'avais fait une erreur lors de la dernière bataille. J'avais bien l'intention de me racheter, et d'aller voir le Prince, dès mon retour, afin de m'excuser encore une fois et de comprendre.

   Loin de lui, je m'apercevais à quel point Therion comptait pour moi, il me manquait atrocement. Je ne pouvais croire qu'il veuille m'écarter de lui, ainsi il fallait que je le retrouve, au moins pour lui demander.

Pourquoi ce besoin d'explications ? Il fallait que tout soit clair dans ma tête. J'avais une chance de rassembler mes esprits, peut-être de me trouver, moi-même ! Pour la première fois de ma vie j'étais fier de ma condition de pisteur. Qu'on fasse appel à moi... cela m'avait surpris. Je ne préfère pas en parler aux autres, ils risqueraient de se moquer de moi. Comment faire pour renouer avec mon passé ? J'étais en quête de vérité, et la mort d'Elena était toujours très présente dans mon esprit. Mes parents, depuis quand ne les avais-je pas vus ?

La ville était en feu !! Il y avait encore eu une bataille. Je courais, horrifié, à côté des villageois. Je ne craignais pas pour ma vie, mais pour celle des gens que j'aimais. Je n'avais pas de vie propre, je ne vivais que pour la considération de ceux qui comptaient pour moi. Je voyais quelques vampires connus qui essayaient d'enrayer la panique. Je n'avais pas le temps d'assister au spectacle. Je sortis de la ville, courant tant et plus, oubliant la fatigue. Pourquoi les avais-je oubliés si longtemps ? Ouf... la maison était encore là ! Les lumières étaient éteintes. Je jetai un regard à l'intérieur, perçant l'obscurité. J'entendis un cri d'effroi. Ma mère, elle m'avait vu. Pourquoi avait-elle eu peur de moi ? Ne m'avait-elle pas reconnu ? Qu'étais-je devenu ? Le cœur soulagé d'un poids mais maintenant lourd d'un autre fardeau, je partis à quatre pattes, dans l'obscurité. Me m'arrêtais soudain : "Je sais !! Je me rappelle !!" La maison de mon frère, j'y étais allé une fois... lui pourrait me consoler !

Il était là, en pleine construction.

- heu... Therion, excuse-moi de te déranger !

- ha, salut Alès !

- je peux entrer s’il te plaît ?

- ben oui, bien sûr ! Tu es ici comme chez toi.

Mes yeux s'illuminèrent. Il avait même prévu une chambre pour moi. Tous mes soucis s'envolèrent d'un coup. Je passais une très bonne nuit, la meilleure depuis plusieurs semaines.

J'aidais quelques jours mon frère à son oeuvre, puis lui parlai de mon obligation d'aller voir le Prince. La ville était redevenue calme, mais une tension latente était palpable. Je ne me sentais pas très à l'aise, les villageois étaient terrorisés. Je ne m'attardais pas dans les rues et demandai audience auprès du Prince. Il était fort occupé, mais je n'étais pas pressé. Il me reçut finalement. Il n'avait pas beaucoup de temps à me consacrer, mais il ne semblait pas mécontent de me voir. Les attaques perpétuelles de la ville l'avaient fatigué ; enfin, c'était l'effet qu'il me donnait.

- Que veux-tu Alès ?

- Prince, je suis venu m'excuser. Nous avons déjà discuté du sujet il y a peu, mais j'ai besoin d'en savoir plus. Mon esprit est torturé, je ne peux rien laisser dans le flou.

- Il me semble que tu as changé ces derniers temps

Il me sourit, je n'étais pas sûr de bien comprendre.

- Alès, tu es peux-être capable de comprendre ce que je vais te dire. Ecoute-moi bien ! Pendant la bataille, l'autre jour, tu as diablé un vampire, c'est à dire que tu lui as volé son âme.

J'écarquillais les yeux. J'avais fait ça, moi ?

- C'est interdit, et normalement puni de mort. Tu ne dois pas le refaire.

Je savais maintenant pourquoi il m'avait semblé percevoir un autre "moi" dans ma tête. D'un côté cela me soulageait de le savoir, mais je m'en voulais d'avoir volé un bien si précieux. Quel monstre j'étais !!

- Lorsque tu bois le sang d'un vampire, pour te nourrir, il faut que tu saches d'arrêter avant. Ne crois pas que je t'excuse pour cet acte immonde, disons juste que je me réserve le droit de te punir quand je le désirerai.

Comment lui refuser quoique ce soit ? Il irradiait une telle attraction, un peu comme mon frère. Je le respectais, et j'étais prêt à le défendre lui aussi jusqu'à la mort.

- Au fait, Alès, où est ton frère ?

- Dans la campagne, dans sa maison.

Je lui indiquai la localisation de la ferme, puis il me congédia.

Je profitais de mon passage en ville pour ramener une enclume, un peu de fer et un marteau, comme il me l'avait demandé.

- Therion, le Prince m'a demandé où tu étais. Ne lui as-tu pas donné de tes nouvelles ces derniers temps ?

- Qu'est-ce qui veut celui-là ?

- Heuuuu....

Je préférai m'éclipser. Il était capable de régler ses problèmes seul.

Je pris quelques jours pour remettre mes idées en place. J'étais plus à l'aise qu'avant et je savais où étaient mes priorités. Me reposant au clair de lune, une douleur me pinça soudain au cœur... Artémis, où étais-tu ? Ma Dame...

 

 

5

 

 

Mon frère passait son temps à travailler dans sa forge. De temps en temps je le regardais, sans trop comprendre ce qu'il faisait. J'aurais vraiment adoré qu'il m'explique en détails, mais je ne voulais pas le déranger.

Je sortis et fis une petite ballade tranquille dans la forêt avoisinante. Je n'avais jamais autant pris le temps de respirer, de regarder... je me sentais moins sauvage qu'avant. Par rapport à moi-même en tout cas, mais je n'étais pas encore capable de me confier aux autres. J'avais trop peur de leur réaction. J'étais juste heureux d'être à leurs côtés.

J'en revenais encore une fois à mon frère. Lui au moins avait une passion, quelqu'un chose qui l'animait, à laquelle il passait tout son temps. Moi je me contentais d'errer, de penser, de regarder les étoiles... et la Lune. Bien sûr je ne regrettais rien, c'était mon activité première depuis ma naissance. Apparemment mes compagnons faisaient appel à moi et me faisaient confiance lorsqu'ils s'agissaient de les mener en territoire sauvage. Mais cela ne me suffisait plus. Mais ma passion n'était-elle pas mes amis ? Ils étaient tout pour moi. Non, sinon je ne passerais pas autant de temps seul. Pourtant, il était vrai qu'ils comptaient beaucoup pour moi. Artémis, où étais-tu ? Peut-être était-elle ma vraie passion ? Où était-ce juste de la considération, l'étreinte qu'elle m'avait donné avait changé ma vie... J'avais encore tant à découvrir. Etais-je lancé dans la quête du savoir ? Non, cela me faisait trop peur.

Je levais les yeux. Où étais-je ? Je riais pour moi-même. Je me sentais si bien dans la forêt. Je m'assis et attendis. Animaux, venez à moi ! Je fermai les yeux, et sentis peu à peu des présences autour de moi. Voilà, il suffisait de me laisser porter. J'avais trouvé ma voie. Jamais ils ne me trahiraient, il me suffisait d'apprendre à les comprendre. Je me mis à leur parler, sans arrière-pensée...

 

 

6

 

 

Athènes avait gagné, tous mes amis étaient en vie. Les renforts que nous avions demandé étaient bien venus au rendez-vous, leur aide avait été précieuse et efficace. De notre côté, je devais le reconnaître, le plan de Sedah avait été une parfaite réussite.

 

Quelle efficacité au combat !! Je m'étais étonné moi-même. Je n'avais pas voulu tuer cet individu, mais il était revenu à la charge, et le coup était parti tout seul, terrible et mortel. Mes griffes semblaient avoir plus d'efficacité que les simples coups d'épée de mes compagnons. Je ne comprenais pas trop pourquoi. Pourquoi avais-je tué ce Vampire ? Ca avait été plus fort que moi. Je n'avais pas réfléchi une seule seconde, comme si quelqu'un ou quelque chose avait agit à ma place.

 

Je proposai dès le moment de la victoire, que l'on interrogeât des survivants. Je ne le cachais pas, ma priorité restait la recherche d'Artémis. Etait-elle encore en vie ? Je devais y croire. Je n'avais pas poussé de cri intérieur de désespoir et de douleur... elle était encore parmi nous. Il allait falloir que je cherche un moyen de nous rendre rapidement à la citadelle et de délivrer nos Sire et Dame. Les armées spartiates se remettaient difficilement des blessures que nous leur avions infligées. Grâce à mes compétences, peut-être avions-nous une chance d'arriver sur place avant eux ?

 

Je n'avais pas le talent des Nosferatu pour me camoufler, c'était bien dommage, mais ma méthode restait encore très efficace. Je sentais qu'il allait falloir encore agir seul, pour protéger mes amis. Je ne voulais pas qu'ils prennent de risques inconsidérés. Depuis le séjour fait aux côtés de Syllian, je savais à quel point ça pouvait être dangereux de se faire remarquer.

 

Je ne me souciais plus du tout du sort de la ville. Nous avions gagné et pouvions passer à autre chose, c'était la seule chose qui m'importait. Je me promis de passer voir le plus rapidement possible mes parents, pour voir s'ils étaient toujours en bonne santé. Je faisais confiance au Prince, il allait prendre en main la reconstruction d'Athènes...

 

 

Alès - Carnets de route - 1

 

par François Aubouy publié dans : Nouvelles
Mercredi 15 décembre 2004

LA nuit tomba brusquement, dure, froide, inattendue. A la vitesse d’un éclair le soleil disparut pour laisser place à un ciel parfaitement ténébreux, sans étoile. Le vent ne souffla plus. Les bêtes se terrèrent au plus profond de leurs abris, en silence. La terreur gagna progressivement chaque parcelle de ce monde, tel un dernier frisson de vie.

Puis la lumière revint. Le soleil jaillit de l’horizon jusqu’à ce qu’on le vît à moitié, et colora les terres et les mers de Hao d’un feu orangé. Non un lever, mais un coucher de soleil. Le dernier.

 

Des gémissements, des plaintes ininterrompues, montaient des toits de paille. Un désespoir général avait gagné les habitants de Klin. Quelques enfants insouciants, de leurs cris, mettaient un peu de vie et d’animation dans le village. Partout les volets fermés empêchaient la lumière figée d’entrer dans les maisons. Dans les bois alentours les plantes poussaient toujours. Les animaux n’avaient plus le même regard ; ils ne se laissaient pas mourir pour autant.

Le visage de Filz se crispa d’inquiétude. Dans une autre dimension on l’aurait cru issu d’un croisement entre un Homme et un Tigre. Il se leva d’un bond léger de son siège en bambou. Sa queue zébra l’air de gauche à droite pour chasser son anxiété. Il adressa un sourire bordé de moustaches à Yaldo, tout jeune Fyrel.

- Merci de t’être déplacé jusqu’ici. Je vais voir le vénérable de ce pas. 

 

Sur ses pattes arrières, la démarche féline, Filz rejoignit lentement le village. De son peuple, il était le seul à vivre à l’extérieur. Le vénérable appréciait plus encore la solitude et la tranquillité. Personne ne l’apercevait jamais hors de sa hutte, et on s’y voyait convié surtout pour se faire taper sur les doigts. Le Fyrel leva les yeux vers l’astre de lumière, immobile.

- Quelle catastrophe annonces-tu, toi ? Depuis quand as-tu stoppé ta course ? Deux semaines, trois semaines ? Cela ne veut plus rien dire maintenant… 

Filz se gratta derrière l’oreille droite de ses griffes, inspira, et frappa avec détermination à la porte du vénérable. Pour seule réponse, un léger feulement grognon l’invita à entrer.

Une bougie éclairait la petite pièce vide sans fenêtre. Une écuelle en porcelaine à ses côtés, un vieux Fyrel était étendu sur un tapis tissé de fils de couleurs. Il bailla à vouloir avaler le mont Gorak en entier. D’un mouvement rapide et précis il porta le récipient à sa gueule, et but une gorgée d’eau.

- Assieds-toi mon jeune ami. J’ai à te parler en cette heure incertaine. Rien ne sera plus jamais comme avant, sais-tu ? J’ai bien réfléchi. Je veux que tu représentes ton peuple dans ce voyage. Tu dois trouver et comprendre ce qui arrive à notre monde. Ici, toi seul le peux. Courage, calme, ouverture d’esprit ; tu as tout cela. Le temps nous est compté, je le sens. Il doit cependant exister un moyen de remettre le mécanisme universel en marche.

« Je n’ai rien à t’offrir que tu n’ais déjà. Ne tarde pas mon jeune ami, ne tarde pas ! »

 

Le vénérable s’était rendormi. Filz, maintenant seul dans l’obscurité, refoula sa peur. Il n’osait bouger. Peut-être valait-il mieux oublier le temps et demeurer ici, dans cette position, à jamais. Un tremblotement le sortit de sa torpeur. Il était bel et bien vivant… encore. Le Fyrel se releva avec le plus grand silence, et s’étira. Après quelques pas en dehors de l’habitation, il s’étendit dans l’herbe grasse du pré et ferma les yeux. La statique de l’extérieur laissa place à un tourbillon de questions.

Quelque chose avait heurté son front. Il recueillit un gland dans le creux de sa main. Le premier chêne du coin devait se trouver à trois bons kilomètres. Filz laissa tomber sa tête sur le côté, la joue contre la prairie fraîche. Un écureuil l’observait sans esquisser le moindre geste. Il clignait de temps en temps ses grands yeux et se léchait les babines, légèrement effrayé. Le Fyrel se redressa aussi doucement qu’il put.

- Tu essaies de me dire quoi ? Je vis ici depuis vingt années. Je n’ai jamais voyagé. Et puis partir seul... 

Filz soupira longuement, le regard dans le vague. Sans une hésitation, l’écureuil bondit sur son trésor, et déguerpit.

- Ca alors ! Tu sais ce que tu veux, toi, au moins. 

 

Nulle obscurité pour se dissimuler même un instant aux yeux du monde. Onde-Brise ne se situait pas à deux jours de marche, ni même à dix. Filz s’était persuadé d’emprunter un cheval à un fermier voisin. Il hésitait encore sur la manière de procéder. Sa hachette passée dans sa ceinture de cuir, un petit sac en bandoulière, il avançait à pas de loup le long du mur qui ceinturait Klin. Encore un coup d’œil pour se conforter dans l’idée que tout le monde dormait, et Filz fit pivoter la lourde porte en bois de la grange qui ne manqua pas de grincer atrocement. Le Fyrel retint sa respiration trop longtemps. Les deux mains devant la bouche, il réprima un toussotement. Au même moment, un juron bien senti traversa les murs de la ferme et vint chatouiller ses oreilles. Le cœur battant trop vite, Filz sauta sans réfléchir sur le premier cheval, et prit la poudre d’escampette.

Les vociférations du fermier et de sa femme résonnèrent dans sa tête. Lancé à grand galop sur le petit chemin de terre grise, l’Homme-Tigre disparut dans un rayon de soleil, véritable torrent de lave. Il fourra son sac dans les sacoches de selle. Il contenait quelques provisions ainsi que son maigre équipement de garde forestier. De quoi survivre jusqu’à Onde-Brise si tout se passait bien.

 

Il ne fallut pas trois heures à la fatigue pour venir à bout du Fyrel. Jamais avant la chaleur n’avait été si insupportable. La flore flétrissait à vue d’œil, les animaux tiraient la langue. Bientôt l’eau deviendrait denrée rare. Sous un arbre, Filz protégeait ses yeux d’une main. La lumière, trop basse sur l’horizon, ne lui accordait aucun répit. Ailleurs, certains peuples ne devaient plus en avoir du tout. Il frissonna, les dents serrées, puis se releva pour caresser l’encolure de sa monture.

- On a encore un sacré chemin à parcourir tous les deux. Merci de m’accompagner en tout cas. Je vais tâcher de te trouver un endroit où tu pourras manger et boire comme il faut. 

Il remonta en selle, et entonna un chant mélodieux pour se redonner courage.

 

 

FILZ rangea ses cartes. Elles ne lui serviraient plus à rien désormais. Après le temps, voilà que l’espace lui échappait. Il sortait finalement de cette forêt dense. Habitué depuis toujours à l’environnement sylvestre, le Fyrel en avait profité pour prendre son temps et se ressourcer un peu. Marcher sur un lit de feuilles mortes, écouter le chant des oiseaux et celui des rivières, lui rappelait des souvenirs chers à son cœur. En revanche, le dénivelé qui se présentait là, sur sa route, le mettait plus que mal à l’aise. Les lignes chaudes des troncs laissaient place à des angles durs. Le bruissement de la brise dans les branches devenait vent sifflant. Il leva la tête et se frotta les yeux. Les sommets disparaissaient dans la brume. Même le soleil rouge ne parvenait pas à colorer ce lieu. Sur quelle distance s’étalait la montagne ? Un col aurait certainement facilité le début de sa progression, mais encore fallait-il en trouver un. Il sortit une nouvelle fois sa boussole et vérifia, résigné. Le Fyrel porta son regard sur la droite puis sur la gauche. Faire le tour du massif pouvait lui prendre une éternité. Il abandonna définitivement cette idée.

Klin se trouvait très en marge des Cité-centres. Dans les régions sauvages de Hao, les routes étaient mal entretenues, et disparaissaient souvent au plus mauvais moment. Pour Filz, se rendre à Onde-Brise constituait un véritable voyage initiatique. A sa connaissance, les Fyrels n’y avaient pas mis les pieds depuis deux ou trois générations. Piro tenu par la bride, Filz se lança dans l’ascension sans se retourner.

 

La condensation de l’humidité ambiante formaient des rangées de perles sur sa fourrure. Le froid pénétrait la peau et rongeait les os. Sur une partie plus plate, Filz fit le point. Ca allait mal. Il marchait depuis des heures et s’enfonçait toujours plus dans la montagne. Les nuages limitaient toute visibilité à dix mètres. Dans ces conditions, il n’irait pas bien loin. Ses dents se mirent à claquer. Il fallait prendre une décision.

- Je ne retournerai pas en arrière, dit-il pour lui-même. Est-ce bien clair ?

Piro lui donna un coup de naseaux amical. Son cuir dégoulinait littéralement. Une pierre dévala l’éboulis en une série de claquements sourds. Le Fyel émergea à contre-cœur de ses pensées. Il sortit deux pommes de son sac et en donna une à sa monture. La chair gelée du fruit le refroidit encore plus.

- On va chercher un abri où passer la nuit, enfin… où dormir.

Une main sur le genou, il se releva avec difficulté.

- Je suppose qu’il serait trop demander de tomber sur une grotte non habitée. Logiquement, si nous continuons par-là, nous finirons bien par redescendre un jour.

 

La pluie glacée rendit les choses encore un peu plus compliquées. Un gros rocher décroché de la paroi manqua même d’écrabouiller la petite troupe. Le Fyrel, exténué, finit par monter à cheval et s’endormit, les bras autour de l’encolure de l’animal.

A son réveil, la douleur le saisit. Il était couché. Des arrêtes aiguës s’enfonçaient dans son dos. La pluie martelait son visage frigorifié. Filz ouvrit les yeux avec la plus grande difficulté. Piro était étendu sur le flanc. Une nouvelle salve de douleur manqua de faire défaillir le Fyrel.

- Ma jambe est bloquée dessous, constata-t-il avec horreur.

Il tenta de libérer le membre ; effort inutile. La souffrance et la frustration coulèrent en de lourdes larmes. Au second essai, son corps entier refusa le mouvement. Les yeux grands ouverts dirigés vers le ciel invisible, rageurs, Filz perdit à nouveau connaissance.

 

 

LA lumière du jour ne traversait jamais vraiment les innombrables couches de nuages en Illun. Les Gornides, peuple mi-Homme mi-Loup à la volonté de fer, domptèrent rapidement la nature hostile de leur environnement. Au cours de multiples guerres sanglantes, ils en chassèrent tous leurs rivaux. Ils régnaient aujourd’hui en maîtres sur la montagne.

 

Une agitation particulière régnait au Refuge d’Alsor. Selon le Shaman, un maléfice avait bouleversé le Cycle. L’obscurité totale ne venait pas ; la clarté du jour non plus. Conserver la chaleur dans les grottes demandait une attention toujours plus grande. Le froid allait faire des morts. Brehor, le chef des chefs de clan, dut réunir pour la première fois le Conseil.

 

Enveloppé dans la fourrure d’ours du pouvoir, Brehor siégeait sur le Trône de Pierre. Il déglutit, effaré par la foule qui s’amassait encore et encore dans sa grotte pour l’entendre parler. Il serra le poing, et chassa son appréhension. L’atmosphère vibrait de tension. Certains chefs montraient déjà les crocs. Calmer les esprits exigeait un exploit. 

- Silence mes frères ! cria-t-il soudain. Patience ! Le Conseil répondra à vos questions. Mon cœur bat de vous recevoir chef du Ten, chef des Trois Cimes Célestes, chef du clan Tarn, chef Nisor et chef Orm. Saluons tous ensemble les envoyés des clans Craïn, Hong et Sétriss, venus des confins de notre territoire.

Un murmure de surprise traversa la salle. Si les Clans Guerriers, protecteurs d’Illun, se dévoilaient, l’heure était grave. Brehor, d’une voix puissante, ramena les esprits à lui. Son regard éclatant ne méritait aucune comparaison. Il leva une main grande ouverte, cette même main solide qui avait mis à terre Ibraor, son prédécesseur.

- Nous devons tout d’abord nous faire une idée générale de la situation. Que chacun s’exprime d’une voix claire ! Nisor, commence !

Un Gornide au poil gris-beige entra dans le cercle. Il salua un genou à terre, et déposa sa longue épée en acier rouge aux pieds de Brehor. Derrière lui, un autre chef bouillait d’impatience. Grand de deux mètres, Nisor se redressa. Sa voix de stentor résonna jusqu’au-dehors de la caverne.

- Brehor, souverain d’Illun ! Le cœur de mon clan et le mien te servent. Ecoutez mon compte-rendu. L’Ouest des montagnes subit des orages continus. Sans cesse la foudre s’abat sur nous, seule lumière dans une nuit dont la durée échappe à l’entendement. Trois frères ont déjà trouvé la mort, touchés par le feu du ciel. Parallèlement l’eau s’infiltre partout, puis gèle. Des pans entiers de falaise s’effondrent. Bientôt nos abris seront menacés…

- Ca suffit ! interrompit férocement Ornak, chef du clan Ten. Pas de temps à perdre avec ces enfantillages.

- Trois morts ne te suffisent pas ? hurla Nisor.

Les hommes s’empoignèrent avec hargne. Leurs lèvres retroussées dévoilaient des crocs immenses. Et lorsque des Gornides avaient un différent, ils devaient le régler sur l’instant.

- Arrêtez-les ! ordonna sèchement Brehor. Aujourd’hui, chaque seconde compte.

Des bras forts séparèrent les deux chefs. Un grognement de consternation échappa à Ornak.

- Je me plie à ton jugement, souverain Brehor, siffla-t-il. J’attendrai mon tour.

La tête baissée, il sécha ses yeux humides d’un rapide mouvement. Nisor y décela une profonde tristesse.

- Je me suis laissé emporter, dit-il sincèrement. J’avais terminé. Je te cède la parole.

Brehor sourit malgré lui. L’honneur gornide existait toujours.

- A moins que quelqu’un soit prêt à te sauter dessus pour prendre la parole, c’est à ton tour Ornak, ajouta-t-il railleur.

Le chef du Ten hocha la tête, reconnaissant.

- Nos grottes s’effondrent les unes après les autres. Des frères et des sœurs sont en ce moment-même bloqués à l’intérieur, et doivent mourir de froid. Nous ne sommes pas assez nombreux pour les secourir. Leurs réserves ne tiendront pas longtemps. Nous avons grand besoin d’aide.

- Lui aussi !

Cela provint de l’extérieur. L’assemblée s’écarta sur un Gornide à la carrure impressionnante. Il portait un corps recouvert d’une couverture.

 

 

HOR posa sa lyre. Il cligna des yeux et se pencha un peu.

- J’ai dû rêver. Il n’est pas prêt de se réveiller.

Le Gornide quitta son tabouret. Chandelier en main, il traversa la pièce dans le plus grand silence. Les ombres jouaient sur les murs de pierre brute. A genoux, il trempa un bout de tissu blanc dans le tonneau d’eau fraîche. Hor le passa longuement sur son visage. Il le plongea à nouveau et revint vers le corps.

- Ta fièvre devrait chuter d’ici deux jours, si tu luttes. Notre eau a des propriétés curatives.

 

Ses doigts grattaient délicatement les cordes de l’instrument. Une voix de cristal se superposa soudain à la douce mélodie. Le visage de Hor s’illumina de bonheur. Une gracieuse Gornide se tenait dans l’entrebâillement de la porte. Elle s’installa sur les genoux de Hor et déposa un délicat baiser sur son front. Joue contre joue, elle enroula ses bras autour du cou de son compagnon.

- Comment va-t-il ? Il est encore plus pâle que lorsque tu l’as découvert. Tu ne trouves pas ?

- Ses forces s’épuisent petit à petit. Pour tout te dire, le Shaman ne croit pas en son réveil.

- Et sa jambe ? Pourra-t-il marcher à nouveau…

- Le froid avait commencé de le dévorer. Une chance pour lui, sa blessure ne s’est pas infectée.

- Je me demande ce qu’il pouvait bien faire en Illun seul, et si mal préparé.

- Peut-être fuyait-il quelque chose ou quelqu’un ? Pour choisir la montagne, il devait être inconscient ou ignorant. Nous pensons qu’il devait habiter une forêt. Il possédait une carte, mais la pluie l’a entièrement détériorée.

Un soupir plus long que les autres attira leur attention. Des larmes se mirent à couler toutes seules sur les belles joues de la femme. Hor s'approcha de Filz mais en son coeur il savait que ce soupir avait été son dernier. Le couple se serra fort l'un contre l'autre comme pour se protéger du mauvais sort. L'instant qui suivi fut emporté par l'obscurité. Tout disparu.

 

 

LES lumières bleues tournoyaient doucement au-dessus de l'ambulance. Le corps de la vieille femme allongée sur la civière dégageait à la fois peine et sérénité.

- C'était un auteur connu de fantasy, dit l'un des ambulanciers. Elle avait déjà fait un infarctus il y a quelques jours. Cette fois c'est bel et bien terminé.

- Je ne la connaissais pas, répondit un autre en regardant la femme. On dirait qu'elle est triste...

- Son univers a disparu avec elle. C'est une page qui se tourne.

par François Aubouy publié dans : Nouvelles
Mercredi 15 décembre 2004

La porte claqua plus fort qu’il ne l’aurait voulu. Presque involontairement, comme pour s’excuser, l’homme rentra la tête dans les épaules. Il fronça légèrement son nez fin. Délicatement le manteau fut accroché dans la penderie. Murmure à ses oreilles, une voix d’enfant parvint jusqu’à lui. Il entra dans la chambre bien rangée ; sa femme s’occupait des devoirs. Leurs regards se croisèrent. Un sourire. Un instant il sentit son cœur battre dans sa poitrine. Il refoula la fatigue une nouvelle fois. L’obscurité planait sur la ville depuis une bonne heure déjà. Le jeune homme retroussa ses manches et laissa ses pas le mener jusqu’à la petite cuisine. Le temps lui manquait ; l’envie aussi. Il se refusa la solution de facilité. Le micro-onde l’appelait et tendait ses petits bras vers lui. Il secoua la tête.

L’enfant avait encore dévoré son assiette sans même mâcher. L’homme le gronda ; sa femme aussi. Le couple échangea ensuite quelques mots au sujet de la journée de travail ; un peu comme on parle du temps. Un verre de vin rouge accompagna un morceau de fromage. Le repas ne dura qu’un petit quart d’heure. Sa préparation n’avait pas été beaucoup plus longue. L’homme nettoya tout soigneusement pendant que sa femme mettait l’enfant au lit. Il s’affala dans le canapé, la tête pleine des sensations de la journée. Ses yeux se fermèrent tous seuls. Un doux contact l’extirpa de sa torpeur. Sa femme s’était blottie contre lui. Il plongea ses yeux fatigués dans les siens, et la serra contre lui. Sans un bruit, l’un derrière l’autre, ils rejoignirent la chambre. Les deux jeunes gens s’enlacèrent sous les draps. Leur souffle s’accéléra quelques instants avant de retrouver un rythme régulier. L’homme ne bougea plus. Le sommeil l’emporta dans une nuit sans rêve. Dans un frisson, plusieurs fois, il crut entendre le réveil sonner. La dernière fut plus réelle que les autres… Mécaniquement il se leva et se prépara. La communauté, sa famille et lui-même reposaient sur ce travail quotidien. Il suffisait de s’y faire.

L’homme sortit de l’immeuble. Les rues vrombissaient déjà des moteurs et des clameurs. L’arrêt du bus se trouvait juste en face. Une foule s’agglutina au passage piéton. Le vert libérateur arriva. Raie blanche après raie blanche, l’homme traversa la rue. Un chauffard – ou un pressé – surgit en trombe d’un virage et crut bon d’essayer de se faufiler entre les passants. Les pneus crissèrent, les insultes volèrent. L’homme aussi jura. Le véhicule s’était arrêté à quelques centimètres de lui. Mais la peur s’enfuit aussi rapidement qu’elle était née. Dans le transport en commun, l’homme se promit de garder l’événement en mémoire jusqu’au soir. Le genou de l’homme heurta légèrement celui du passager en face de lui. Il s’excusa platement.

- Encore un bouchon ! dit la femme à côté de lui.

Il laissa son regard courir à l’extérieur. Tous ces gens qui couraient, et croisaient ; ça donnait le vertige. Il s’accouda sur le rebord de la fenêtre et posa son menton dans la paume de sa main. Un voile s’installa petit à petit. Une image envahit soudain son esprit. Il cligna des yeux. Là ! Au milieu de tous ces inconnus, juste là, marchait Marie. De puis quand s’étaient-ils perdus de vue ? L’homme sentit son cœur s’emballer. Il jeta des coups d’œil au hasard autour de lui. Il déglutit et se leva d’un bond.

- Marie ! hurla-t-il.

La jeune femme s’arrêta net. Elle finit par apercevoir le responsable de cet appel, derrière la vitre d’un bus. L’homme faisait de grands gestes, un sourire niais sur le visage. Marie pouffa de rire. Elle fit demi-tour et accompagna le véhicule qui avançait au ralenti. L’homme ne la quittait pas des yeux. Ils arboraient tous deux un grand sourire jusqu’aux oreilles. Le monde autour d’eux avait disparu. A l’arrêt suivant, il descendit à toute allure. Ils se jetèrent sans appréhension dans les bras l’un de l’autre.

- Si tu avais vu la tête des gens autour de toi.

Un rire clair accompagna les mots de Marie.

- Tout le monde te regardait, ajouta-t-elle.

- Une seconde de plus et je risquais de te perdre dans la foule, dit l’homme.

- Tu as toujours eu un grain de folie.

Ils rirent tous les deux, en cœur.

- Ca me fait vraiment plaisir de te revoir, dit-il plus sérieusement.

Des sentiments et émotions en panique se bousculaient dans son esprit. Il aurait fallu des heures et peut-être des jours pour exprimer tout cela. Il se contenta de se noyer dans les yeux de la jeune femme. Il sourit légèrement.

- Ton bus s’en va…, dit doucement Marie.

L’homme hésita. Il sentit un lourd fardeau écraser ses épaules.

- Je dois y aller. Tu dois être pressée toi-aussi.

- A bientôt alors, conclut-elle.

Il serra la main de Marie dans les siennes et partit en courant. La tête encore dans les nuages, il zigzagua  sans peine entre les obstacles qui se dressaient sur sa route. Il remonta dans le bus et sourit aux gens qui le regardèrent. Sa place était occupée. Il resta debout.

Où avait-il la tête ? Le cadre, les collègues, le travail étaient les mêmes que d’habitude, mais impossible de se concentrer. Des souvenirs se succédaient encore et encore. L’homme lutta pour ne pas céder à cette douce mélancolie.

- Je suis vieux, dit-il pour lui-même, légèrement amusé.

Il reprit le boulot et mit tout cela de côté, en tout cas pour un temps.

La journée fila et le soleil vint à se coucher une nouvelle fois. Sur le chemin du retour, l’homme s’imagina reprendre un sport, se remettre à écrire ou à dessiner. Comment en était-il arrivé à mettre toutes ces choses qu’il aimait faire de côté ? Il franchit la porte de son appartement. Vide et réconfort se mélangèrent sans amertume. Il retira son manteau, le rangea, en y accordant son entière attention. Il déposa tendrement ses lèvres sur les joues de Sébastien, et embrassa Elodie le plus sincèrement qu’il put.

- Ta journée a été bonne ? dit-il dans un sourire.

- Elle est terminée…

Il restait la cuisine à faire. L’homme prit un plaisir particulier à préparer le repas. Un rien l’amusait. Ce soir-là les assiettes rayonnèrent de couleurs vives. Bien entendu il gronda Sébastien qui mangeait trop vite. Il lui lut une histoire pour qu’il s’endorme aussi.

Lorsqu’Elodie rejoignit l’homme dans le salon, il avait dessiné une magnifique rose rouge sur un beau papier blanc. Les yeux de la jeune femme brillèrent de bonheur.

- Elle est resplendissante, dit-elle émue.

- N’est-ce pas ? murmura-t-il.

- Je ne sais quoi te dire… Cela faisait longtemps que tu n’avais plus dessiné.

- Des années, oui. Aujourd’hui j’en avais envie.

Elle l’embrassa avec fougue.

Il ne parvint pas à fermer l’œil de la nuit. A l’extérieur, des grondements, des morceaux de métal qui tintent, des voix perdues dans l’éternité, bercèrent ses pensées. Il imagina une terrible bataille ; un dragon et des lames qui s’entrechoquent. Contre qui se battait-il ? Un barde chanterait ses louanges, il n’en doutait pas.

L’homme ne laissa pas le réveil s’actionner ce jour-ci. Il se fit un peu plus beau que d’habitude, un soin à chaque chose. Marie serait peut-être là ce matin. Sans bruit, il dit au revoir d’un sourire à sa petite famille qui dormait encore.

Aujourd’hui il marcherait ; il prendrait son temps et ne dépendrait du rythme de personne. Le bleu de la mer salua ses yeux grands ouverts. Tout était beau, le monde et les gens. Il en profita.

Un cri le sortit de ses considérations. Un attroupement s’était formé derrière lui. Il fit demi-tour et s’approcha un peu. L’homme crut entendre des voix familières. Quelqu’un était étendu au sol. Il protégea ses yeux de la lumière pour mieux y voir. Une femme, penchée sur le corps, secoua dignement la tête.

- Il n’y a plus rien à faire.

Cet individu, couché là, attira une seconde la compassion et la tristesse générale.

L’homme reprit sa route, vaste et multiple. Tout se mélangea progressivement. Un soupir accompagné d’un rire traversa l’univers. Mais la dernière feuille, blanche encore, s’envola avant que le livre ne se referme. Les chants portés par le vent s’inscrivirent dessus, sans oubli. Elle glissa, elle virevolta ; la feuille reprit sa place et le livre se rouvrit à toutes les pages à la fois, caressé par une brise légère.

par François Aubouy publié dans : Nouvelles
Mercredi 15 décembre 2004

La grosse porte s’ouvrit violemment. Un petit garçon blond surgit à l’extérieur de la gigantesque maison. Le soleil se reflétait sur l’ensemble de son être. Un rire espiègle, destiné au chien avec qui il faisait la course, retentit et parvint aux oreilles d’une belle femme, au premier étage. Elle ouvrit la fenêtre délicatement, et posa ses mains devant sa bouche en guise de porte-voix.

-        Ne te salis pas trop. Ton grand-père vient à maison tout à l’heure.

-        Promis maman.

Elle regarda son petit ange se fondre puis disparaître dans la verdure de l’immense pelouse, puis retourna à ses affaires.

Une voiture entra à toute allure sur le chemin de pierre qui traversait la propriété. Au volant, un vieil homme au regard brillant maîtrisait du mieux qu’il pouvait cette bête sauvage difficile à dompter, et particulièrement onéreuse. Qu’importe si le moteur cassait ou si un pneu crevait, la vie ne valait pas la peine d’être vécue sans plaisir. Et puis l’argent, ce n’était pas ce qui manquait dans la famille.

L’enfant entendit de loin le bourdonnement de la machine, et partit en sprint vers la maison. Son grand-père lui avait sûrement apporté un cadeau, comme à chaque fois. Ce serait quoi cette fois ? Un beau jouet en bois, une montre, un tableau ? Ho oui, un tableau ! Un magnifique paysage… La tête dans les nuages, il trébucha sur un caillou et s’étala de tout son long. Le genou écorché, il termina son retour avec plus de difficulté mais retint ses larmes avec courage. Son gilet blanc était couvert de terre, mère ne serait pas contente.

Comme d’ordinaire, il attirait tous les regards et toutes les pensées à lui. Il était au centre de la conversation. Les yeux fermés et le cœur battant, il écoutait sa mère parler de lui avec amour.

 

Les Etats-Unis. Ce simple nom résonnait comme un rêve. L’Eldorado sur Terre, accessible à tous et à portée de main. Il avait lu un article dans la presse sur le sujet. Le pays aux mille richesses et aux mille plaisirs, où rien n’est interdit, et où les femmes sont toutes belles et amoureuses.

-          Faites attention où vous marchez jeune fille !

L’adolescent sortit de ses pensées et sourit pour lui-même. Les gens avaient de plus en plus de mal à reconnaître en lui l’homme qu’il était. Peu important. Cette ambiguïté lui plaisait par-dessus tout. De plus cette beauté naturelle et ce côté androgyne faisaient chavirer les filles outre-mesure. Il entra dans un café et commanda un thé au citron. Il serait plus à l’aise assis pour réfléchir.

Les Etats-Unis. Il fallait qu’il y aille pour faire ses études. Il convaincrait ses parents. Ils ne lui refusaient rien de toute manière. Là-bas la vie serait encore plus belle. Un ciel gigantesque d’un bleu pur pour accueillir ses idées novatrice. La voie du commerce était faite pour lui. Il se voyait déjà révolutionner le domaine. Un château, de l’argent, des femmes. Il vivrait comme un roi, régnant sur un empire étalé sur tout le monde.

-          Vous revoulez un thé ma… monsieur ?

-          Oui, avec plaisir, dit-il d’une voix plus grave que d’ordinaire.

 

-          Comment ça non ? Mais, je…

-          Ne discute pas ! Nous ne reviendrons pas sur notre décision. Ta place est en France, aux côtés de ta famille. Nous avons de très bonnes écoles à Paris, tu iras là-bas.

-          Mais les Etats-Unis c’est magique. Dans l’article il disait même…

-          Ne crois pas tout ce que tu lis. Certains journaux ne diffusent pas toujours de bonnes informations. Et puis tu es déjà inscrit à l’Ecole de Commerce de Paris. Nous avons rempli le dossier avec ta mère il y a deux semaines.

Le monde s’effondrait. Le soleil s’était éteint. Ses parents l’avaient trahi. Le chien lui lançait un regard stupide sans expression, comme il savait si bien le faire. Il ne renoncerait pas à ses rêves, car les rêves c’est ce qu’il y a de plus important.

 

-          Quel âge avez-vous ?

-          20 ans.

-          En vacances ?

-          J’ai terminé il y a trois jours ma troisième année à l’Ecole de Commerce de Paris.

-          Un vrai crack hein ? Et particulièrement mignon en plus.

-          Je vous trouve belle aussi. Vous prenez souvent le bateau vers New York ? Moi c’est la première fois.

-          De temps en temps. Là-bas la fête est plus intense. Lorsque je me lasse de mon mari je prends le large un petit mois.

-          Moi, je compte m’installer là-bas. C’est mon rêve de toujours.

-          Comme partout, plus la lumière est intense, et plus l’obscurité qui l’accompagne est dense, pesante. Mais vu vos vêtements, je ne suis pas certaine que vous vous en rendiez compte un jour. Question de niveau de vie !

-          L’argent compte beaucoup pour moi. Mes parents et mes grands-parents étaient très riches. Je leur ai piqué quelques millions avant de m’enfuir. Ils ne sauront jamais que c’est moi, j’ai fait ça bien. Un compte à mon nom bien plein m’attend sur le nouveau continent.

-          Et quel est-il ?

-          Quoi donc ?

-          Votre nom. J’ai peut-être déjà entendu parler de votre famille si riche.

-          Wenders. Goa Wenders.

-          Ca ne me dit rien…

 

Il écarquilla les yeux et se leva d’un bond. Où était-il ? Il faisait si froid. Qui avait laissé la fenêtre ouverte ? La peur, soudaine et intestine… Il ramena vivement une main à sa poitrine. Une peur silencieuse, interne, profonde. Son esprit bourdonnait, bouillonnait dans un corps particulièrement glacé. Il se recoucha, ramena la couverture sur lui, et se tourna le visage contre les draps de soie légèrement roses. Le calme revint. La lune brillait dans le ciel clair. Il avait dormi tout le jour.

-          Ce fut doux Goa. Doux et intense. J’ai beaucoup aimé.

Il rouvrit les yeux. Ca lui revenait. Il était chez un certain Henri, beau jeune homme tendre et affectueux.  Ils avaient déjà passé une nuit ensemble, quelques semaines auparavant. De temps en temps, l’envie de faire l’amour avec un homme lui prenait. Il connaissait des endroits pour ça, et n’avait jamais été déçu. Mais cette nuit dernière avait été différente. Pourquoi tous ses souvenirs s’emmêlaient-ils ? Il ne se rappelait pas avoir bu pourtant. Sa gorge le brûla soudainement. Si ! Il avait bu… Pourquoi se sentait-il si fatigué et si en forme à la fois ? Il posa son pouce contre les veines qui passent dans le poignet, le changea plusieurs fois de place ; impossible de ressentir le moindre battement cardiaque. Il n’avait jamais été doué pour ça de toute manière. Ses pensées dérivèrent. Il s’allongea sur le dos et entreprit d’analyser la demeure de son amant. Elle exhibait une certaine richesse, loin de la sienne tout de même, mais d’un goût certain. Des tableaux d’une grande qualité couvraient les murs. Sûrement un peintre connu, mais lequel ? Des meubles en bois massif, certains importés de France. Style louis XVI pour la plupart. Il se rappelait maintenant de beaux tapis persans également. L’un d’entre eux l’avait particulièrement attiré hier soir. Contre une bonne somme d’argent, peut-être qu’Henri accepterait de s’en séparer.

-          J’ai craqué pour toi Goa. Je ne pensais pas que ça irait aussi loin.

-          Je suis désolé Henri, mais tu n’es qu’une aventure. En général je préfère les femmes.

-          C’est aussi mon cas, dit-il en riant. Mais hier soir, j’ai eu envie de te transmettre un peu de moi. Tu me ressembles tellement. J’espère que tu ne m’en veux pas.

-          T’en vouloir, pourquoi ? Je suis assez grand pour savoir ce que je veux et pour assumer. Mais je dois avouer que j’ai du mal à me rappeler de ce qui s’est passé exactement hier soir. J’ai dû un peu trop boire.

-          Oui, impossible de t’arrêter. C’était la première fois que je fais ça tu sais ?

-          Que racontes-tu ? Rien qu’avec moi, c’est déjà la seconde.

Un long silence envahit la pièce. Des questions sans aucun sens lui traversèrent l’esprit. Le jeune homme les rejeta sans chercher à comprendre. Demain il faudrait qu’il commence à penser à préparer la célébration pour son troisième anniversaire aux Etats-Unis. Avait-il encore la liste des invités de l’année dernière ? Il devait y en avoir un bon quart qu’il aurait de nouveau envie de voir. Les autres étaient trop ringards, sans avenir.

-          Ton corps va mourir progressivement. C’est un mauvais moment à passer, mais ça rend pas mal de service par la suite. Le mieux, le plus prudent, c’est que tu restes un petit moment ici, j’ai pas mal de choses à t’apprendre. Je me lasserai de toi un de ces jours, mais ce n’est pas pour demain. Tu es le bienvenu.

Goa fronça les sourcils et se gratta la tête. Il avait beau chercher, tout cela était incohérent. Il n’avait pas vérifié, peut-être qu’Henri parlait en dormant. Cette idée l’amusa.

-          J’ai une réception à organiser pour la semaine prochaine. Je suis désolé de refuser ton invitation. Cette nuit a été très agréable pour moi-aussi. Je pense avoir envie de te revoir.

-          Tu as dû tomber sur la tête pendant la nuit. Je vais te rafraîchir la mémoire. Arrivés ici, hier soir, nous n’avons pas seulement fait l’amour. Au paroxysme de l’extase, je n’ai pas pu m’empêcher de te vider de ton sang. Entre plaisir et douleur, tu t’es lentement affaissé, cédant à la mort, la tête dans les nuages. J’hésitais, un peu gêné. Puis, soudain décidé, j’ai approché mon poignet de ta bouche, et tu as bu. Tu avais si soif… Tu es mort Goa. Cela te surprend sûrement de pouvoir encore bouger, de pouvoir voir et m’entendre. Je donnerais tout pour revivre ces premiers instants de ma non-vie vampirique.

 

« Henri fut un mentor particulièrement attentionné. Il m’apprit beaucoup. Je me fis très vite à ma nouvelle condition, pleine de romantisme, à la fois lumineuse et obscure. Boire le sang des humains m’apportait de nouvelles sensations. Le pouvoir. Comme toujours, nul besoin de jouer des pieds et des mains, de faire preuve de fourberie, pour réussir. Mon aura naturelle me suffit et s’est même enrichie ces derniers temps. J’ai appris à utiliser mon don, et parfois je suis le premier surpris des conséquences. Les Vampires… il y aurait tant à dire sur le sujet.

Je non-vis depuis un peu plus de quarante ans dans cette belle petite ville de la côte Est des Etats-Unis. J’y ai mes repères, et mes amis. Le Prince maintient la ville d’une main de fer. Mon rôle est à la fois apparent et effacé. J’adore organiser des réceptions pour un peu tout le monde, et surtout en mon nom. J’ai une magnifique maison. Mes calices et servants y vivent heureux. Ils m’aiment et je les aime. Un ami s’occupe doucement et sûrement de fructifier mon argent. Je ne veux pas entreposer sans utiliser, l’argent ne dore pas au soleil. J’aide financièrement le Prince lorsqu’il en a besoin. Je ne demande rien en retour, car dans la société vampirique on ne demande pas. J’ai trouvé mon équilibre ainsi. »

 

La femme d’âge mûr resta plusieurs secondes sans rien dire. Plongée dans ses yeux, elle comprit qu'il n’avait menti à aucun instant. Elle se leva et alla préparer un café bien chaud.

-          Tu m’accompagnes ?

-          Non, je te rappelle que je n’ai plus de système digestif.

-          Suis-je bête !

-          Tu es le premier être vivant à qui je me confie. Nous nous connaissons depuis longtemps, nous sommes amis, je te devais la vérité. Et je n’avais plus aucune idée pour excuser ma jeunesse un peu trop prolongée, ajouta-t-il en riant.

-          Je me rappelle de cette soirée, notre rencontre. Elle est restée gravée dans ma mémoire. Et quelle nuit ! Puis le mot déposé sur l’oreiller m’a brisé le cœur. Mais j’ai accepté l’amitié que tu me proposais…

-          Mon travail m’empêchait de te voir pendant la journée. Des horaires insoutenables. En été, lever à 5 heures, sortie du boulot à 22 heures ; pas de dimanche, pas de vacances. Comment as-tu pu avaler tout ça ? dit-il d’un ton mi-gêné mi-moqueur.

-          Je n’avais pas à te critiquer. C’était ta vie. Et puis tu me rendais visite le soir, régulièrement. Ca me suffisait. Pour avoir autant d’argent, ça paraissait logique qu’il faille travailler autant.

-          Je préfèrerais que tu gardes cela pour toi. Ca deviendra notre petit secret à tous les deux. Je ne veux pas qu’on te fasse du mal à cause de moi.

-          Théo ne devrait pas tarder. Le travail de nuit le fatigue beaucoup, j’aimerais qu’il trouve la maison calme en arrivant. Il pourra se coucher tout de suite.

-          Ton petit mari est en bas de l’immeuble.

-          J’entends rien moi. L’âge peut-être ?

-          Pas encore. Tu as encore de belles années devant toi, et des enfants à finir d’élever. A cette heure, le plus petit des bruits s’entend. Je vais te laisser.

-          On se revoit quand ?

-          Je passerai dans le courant de la semaine prochaine, plutôt en début de soirée.

-          Je t’attendrai.

-          Bonne nuit, et bonne journée. Tu me raconteras encore une fois le soleil ? Je t’achèterai encore du film photo. Les dernières que tu m’as données sont magnifiques.

-          Voilà une autre des choses qui m’ont toujours surprise à ton sujet. Cette passion pour le soleil que tu ne pouvais assouvir toi-même. Quelle naïve j’ai fait !

-          C’est comme ça que je t’aime.

 

Goa sortit sans bruit, mit son chapeau, et croisa Théo – à qui il dit bonsoir la tête baissée – dans l’escalier. La rue, très peu éclairée, l’accueillit. S’il avait pu, il aurait inspiré un grand coup l’air frais de cette belle soirée d’hiver. Il marcha doucement, à petits pas, s’amusant à trouver la Lune dans les reflets des objets de la ville. Il ne vit personne, mais sentit quelques regards appuyés se poser sur lui. Probablement des voyous étonnés de voir quelqu’un de levé à cette heure tardive. Goa gagna sa belle demeure, toute éclairée au milieu de son petit jardin bien entretenu. Le portail d’entrée n’aurait pas empêché grand monde d’entrer, pourtant personne ne s’y était encore aventuré. Quelle en était la raison ? Il haussa les épaules. Inutile de tout voir et de tout savoir. Les choses étaient comme elles étaient et il fallait l’accepter. Goa sourit.

par François Aubouy publié dans : Nouvelles
Mardi 14 décembre 2004

Alès - Carnet de route - 2

 

Dans le courant de ma seconde année vampirique

 

C’est mon premier ouvrage. Mon style n’est pas encore parfait et mon vocabulaire peu développé. Je n’ai pas étudié comme mon frère, et jusqu’à peu je n’aurais pas été capable d’aligner ces mots. Je crois que cette nouvelle capacité me vient de ce vampire que j’ai malencontreusement assimilé. Je me sens différent depuis, plus disponible et ouvert, plus réfléchi. Quoiqu’il en soit, je vais faire de mon mieux pour retranscrire ce qui nous est arrivé ces derniers temps - introduction indispensable - et raconter au jour le jour mon voyage à venir. Je compte beaucoup apprendre durant ces prochaines années. J’ai du retard, j’en suis conscient, dans beaucoup de domaine : savoir, intellect. J’ai besoin d’être le plus complet possible pour affronter l’éternité. Je veux aussi être capable d’aider du mieux que je peux mes amis. Enfin, c’est une manière de me rassurer moi-même.

Thérion m’a prêté un de ses livres. J’ai encore beaucoup de mal à le déchiffrer, et je sens au fond de moi que je ne suis pas habitué à ce genre d’activités. Je m’énerve très vite, je perds patience. Je vais me forcer et calmer mon feu intérieur.

La ville est tombée pendant notre absence. Le prince et nos sires ont disparu, ne laissant aucun indice pour les retrouver. Athènes est encerclée des troupes ennemies. Aucun d’entre nous, et surtout pas moi, ne se sent capable de mener une armée ou de participer à la guerre pour récupérer la ville. Nous n’avons d’autre solution que la fuite : une fuite organisée. Mais revenons pour le moment aux derniers évènements !

Notre mission a été un échec. Nous avions retrouvé le diadème, mais un groupe armé inconnu l’a récupéré sous nos yeux. Il aurait été folie de s’opposer à eux. Ils dégageaient une telle assurance, une telle aura comme on dit, je crois. Ils ont décimé les gitans sans aucune difficulté. Pourtant, alors que nous les avons vus massacrer ces gens et voler ce que nous recherchions, ils n’ont pas été agressifs envers nous. J’ai même réussi à échanger quelques mots avec le chef. Enfin, je crois que c’était le chef. Il a même répondu à quelques-unes de mes questions, mais pas assez à mon goût. La curiosité me tiraille toujours autant. J’essaie de ne plus penser à ça, mais c’est difficile. Je ferai des recherches sur le diadème - j’en ai un dessin - et sur cette milice. J’arriverai peut-être à en apprendre un peu et à faire la relation entre les deux. Ils avaient l’air de beaucoup y tenir en tout cas.

Nous sommes en sécurité non loin de la ville, dans la forêt. Je connais assez bien la région pour être à l’abri quelques temps.

Nous avons un peu discuté de notre futur. C’est la première fois que nous sommes soumis à nous-mêmes, chose que j’attendais depuis fort longtemps. J’ai déjà une idée bien précise de ce que je veux faire des années à venir. La première étape consiste à retrouver Artémis. Je pense au fond de moi qu’elle est encore de ce monde, et je veux la voir. J’ai besoin de ça pour partir à Rome le cœur en paix. Thérion vient avec moi. Artémis saura sûrement où se trouve Birimas. Nous avons tous deux un ancien que nous vénérons. Tallion et Iscaris sont aussi des nôtres ; l’un veut retrouver Artémis, l’autre Thanatos. Pendant ce temps, Théséus veut mettre son fils et sa femme en sécurité et s’installer un refuge. C’est une idée qui enchante mon frère. Quant à Anacréon, il a sûrement de nombreuses idées en tête ; soit je pensais à autre chose, soit il n’en a rien dit. Après tout, ça ne m’intéresse pas. Je me sens loin de cet individu. Cette sensation, je ne l’ai pas avec les autres. Je n’ai peut-être pas encore l’ouverture d’esprit nécessaire pour le comprendre. Durant mon voyage, peut-être rencontrerai-je d’autres individus comme lui ? Pour l’instant, il a décidé de suivre Théséus. Ce dernier et Thérion se sont donnés rendez-vous tous les ans lors de la nuit la plus longue de l'année pendant deux ou trois ans puis tous les deux ans par la suite, pour garder le contact et prendre des nouvelles.

Iscaris nous rejoindra demain, nous laissant nous occuper des préparatifs du départ. Thérion et moi avons projeté de nous équiper chez nos parents pour le long voyage qui nous attend. Ce sera peut-être une des dernières fois que nous pourrons les voir. J’ai d’abord refusé mais Thérion m’a forcé la main. Je l’ai laissé parler à ma place, je me sentais si mal. Si j’avais pu, je crois que j’aurais pleuré. Thérion leur a expliqué que nous devions nous exiler, hors-la-loi depuis l’arrivée des envahisseurs. Nous avons recommandé à nos parents de ne parler de nous à aucun prix: « vous n’avez jamais eu qu'une fille ! » Thérion leur a assuré qu'un jour il reviendrait les voir. Je crois que beaucoup de choses échappent à nos parents, mais ils ont été heureux de nous donner tout ce dont nous avions besoin : cordes, pelle, provisions pour le voyage, couvertures, etc. Thérion a récupéré ses herbes et potions ainsi que son matériel de soigneur. Il  m’a ensuite laissé revenir seul au camp, un dernier détail à régler discrètement en ville.

Je n’ai jamais autant écrit de ma vie. A moins que ce soit la première fois… Je ne me rappelle plus. Mes souvenirs d’avant mon passage dans la non-vie s’estompent progressivement, remplacés par des nouveaux, plus proches de ma nouvelle nature, plus utiles. Je me sens mieux depuis quelques temps. Je sens que je me stabilise. Lorsque mon voyage sera accompli, je serai sûrement quelqu’un d’autre. Je n’ai vécu qu’environ vingt ans. Je ne suis pas capable de concevoir une vie éternelle. Vivons le jour présent, car je ne crois pas au futur.

J’arrête pour ce soir. Le jour ne va pas tarder à se lever, et je dois encore m’occuper du trajet que nous allons suivre. C’est à moi de m’en occuper, bien sûr. Je vais faire au mieux ; passer entre les lignes ennemis et traverser des terrains propices au ravitaillement et à l’hébergement sont les deux priorités.

 

Le lendemain

 

Iscaris et Thérion nous ont rejoints, visiblement satisfaits. J’ai eu le temps de préparer le tracé de notre recherche : nous allons passer par diverses grottes, je commence à connaître les environs, le plus souvent possible éloignées des villes. Pas de risque inutile. Thérion n’est pas revenu seul. Il a convaincu le forgeron d'Athènes de les suivre et de le protéger pendant le jour. Immédiatement, j’ai perçu un changement en lui, quelque chose qui clochait. Mon frère confirma mes impressions : à l'instar de Théséus, il avait donné naissance à une Goule. Quelques minutes plus tard, Forge (la Goule) nous a rejoint dans son chariot de livraison, petit et maniable. Dedans, plusieurs épées abîmées et quelques boucliers, rescapés de la bataille et sortis en douce de la ville. Tallion essaya sur Forge sa nouvelles capacité de voir les auras. Pourquoi n’y avait-je pas pensé plus tôt ? Il faut que je prenne ce réflexe, lorsqu’un doute me tiraille ou par simple sécurité.

Ca y est ! Nous sommes montés à cheval et quittons Athènes sans nous retourner.

  

Troisième année vampirique

 

Une année entière s’est déroulée. Nos recherches ont été pour l’instant infructueuses. Je n’ai pas eu l’envie d’écrire ces derniers temps, je préfère marcher dans la forêt, écouter les animaux ou tailler un morceau de bois. Aujourd’hui, je me remets à l’ouvrage peut-être pour exprimer la rage qui m’habite. Je ne m’attendais pas à retrouver Artémis facilement, ni même la retrouver moi-même, mais pourquoi ne vient-elle pas à notre rencontre ? N’a-t-elle pas entendu parler de nous ? Ne veut-elle pas nous voir ? Est-elle morte ? Non, je ne dois pas perdre espoir ! Je refuse cette dernière hypothèse.

Nous avons élaboré, au fil du temps, différents modes de recherche. Iscaris, Tallion et moi unissons nos talents pour appeler le maximum d’animaux, pour attirer l’attention d’autres Gangrels, peut-être Thanatos et Artémis. Nous n’avons rencontré personne, sinon un jeune Caïnite de notre clan, simple hasard je pense. Nous lui avons suggéré de passer son chemin sans poser de question. Iscaris l’aurait taillé en pièces si nous n’étions intervenus. Le vampire n’a pas demandé son reste et a fichu le camp. Je trouve Iscaris de plus en plus violent ces temps-ci. Je n’ose plus trop le contredire, de peur de devoir me battre contre lui. Il est si puissant que ce serait peine perdue, d’ailleurs.

Autre méthode, lorsque nous sommes passés près de maisons isolées ou de petits villages : parler autour d'un verre ou aux paysans et passants, dirigeant la conversation sur les légendes les plus récentes et sur les bruits et rumeurs : « avez-vous entendu parler de bêtes sauvages dans la région ces derniers temps, nous sommes des chasseurs. » Thérion a utilisé tous ses pouvoirs pour être bien perçu par ses auditeurs. Qu'elle ne fut pas sa surprise quand au cours d'une discussion particulièrement énervante, il découvrit un nouveau talent. Un paysan benêt s'entêtait à lui refuser un secret dont il était le seul détenteur. Mon frère faisait tout son possible pour le mettre en confiance, serrant les poings et les dents de toutes ses forces pour résister à la frénésie. Il se concentra sur ses pouvoirs et fit son plus beau sourire. Soudain le paysan tomba à terre, terrorisé par l'apparence vampirique de Thérion : crocs sortis, griffes saillantes et les yeux tourbillonnant de haine. Je n’avais jamais vu cela non plus. Heureusement que cette colère n’était pas dirigée contre moi ! Le paysan se releva et s'enfuit en hurlant. Plus vif que l'éclair, afin d'éviter qu'il n'ameute toute la région (NDRC : toutes les excuses sont bonnes), Iscaris lui sauta à la gorge et aspira une grande quantité de sang. Le paysan s'écroula, respirant à peine. Nous avons saisi Thérion, toujours figé par la surprise, et nous sommes enfuis dans la nuit. Les chevaux ont cavalé jusqu’au lever du jour, il ne valait mieux pas trop traîner dans le coin.

Forge fut envoyé de temps en temps dans une petite ville, pendant la journée, pour se ravitailler ou chercher quelques informations, écoutant les rumeurs dans les tavernes.

Au cours de l'année nous avons tendu des embuscades, pour se procurer argent et sang, sur des convois de voyageurs Humains, pas trop nombreux et peu protégés, identifiés par les soins de Tallion et moi-même. C'était généralement de petits marchands, et, de temps en temps, quelques citadins en voyage en retard sur leurs horaires. Par prudence nous n’avons jamais attaqué deux fois de suite au même endroit. Ce n’était pas un but au départ, mais à force nous avons accumulé un bon paquet d’argent. Cela pourra toujours nous servir plus tard.

Ho, j’ai oublié de parler de quelque chose ! Nous avions repéré une petite route, loin de tout et bordée d’arbres ; le lieu parfait pour tendre une embuscade. Seul problème, au beau milieu de la nuit et de l’hiver, nous avions peu de chance de rencontrer quelqu’un. C’était une période très calme, peu de discussion, peu d’activité. Ce ne pouvait être le froid, nous ne ressentons plus ce genre de choses. Une réminiscence ? L’ennui nous poussa donc à tenter notre chance. Une bonne étoile, dur maintenant de croire en un quelconque Dieu, nous accorda une faveur. Un crissement s’approchait, un bruit d’essieu rouillé sans aucun doute. Tout le monde se mit en place. J’étais posté dans un arbre, prêt à bondir. Dans un arbre à proximité, Iscaris attendait également. Tallion et Thérion s’étaient dissimulés au bord de la route, ils allaient bientôt nous donner le signal. Une charrette fit son apparition, avec un petit homme fripé aux rênes. Sûr qu’il n’aurait pas grand chose sur lui (argent ou sang.) Trop tard, Iscaris avait bien compris que personne ne passerait à l’action, et lui voulait se défouler. L’homme s’écria naïvement : « holà, mon bon monsieur ! Que faites-vous dans cette contrée isolée en cette heure tardive (en Grec ancien dans le texte) ? » N’avait-il pas vu Iscaris sauter de l’arbre ? La vieillesse certainement. Une force me poussa à agir. Je ne sais pourquoi, mais il fallait que je protège cet individu. Je m’interposai, les bras étendu. Thérion et Tallion devaient être d’accord avec moi ; ils sortirent de leur cachette, ce qui eut pour effet de mettre Iscaris hors de lui. Je hurlais : « Foutez le camp, on le retient ! » Claquement des rênes, la charrette passa à toute allure à côté de nous. Nous fumes tout juste assez de trois pour retenir notre compagnon, au bord de la frénésie. Thérion fut à deux doigts de lui enfoncer son poing dans la figure pour le calmer, mais ça n’aurait fait qu’envenimer les choses.

Un grand silence se fit. Iscaris disparut pour le reste de la nuit. On l’entendit frapper plusieurs fois contre un arbre, sûrement pour terminer de se calmer. Thérion et Tallion allèrent s’occuper des chevaux, et je restai seul au milieu de la route, les yeux dirigés vers la Lune, majestueuse. Je baissais les yeux ; un petit objet brillait au sol… un anneau en argent ! Depuis quand était-il là ? Le vieillard l’avait-il laissé tomber, peut-être exprès ? Je le passai au doigt sans attendre !

A cours d’idées, et un peu désespérés après trois mois de recherches, nous avons cherché un abri, un refuge, au cœur des montagnes, une grotte spacieuse bien cachée sous les arbres. Cela nous a occupé. Il a fallu l’aménager un peu, pour la rendre viable : table, tabourets, literie, ainsi qu'un coin pour les chevaux. En quittant la grotte, Iscaris, Thérion et la Goule ont uni leurs forces pour empiler divers rochers devant la caverne. Tallion et moi nous sommes occupés des finitions. Le résultat est convaincant, Homme, animal ou autre, personne ne devrait pouvoir trouver notre planque, sauf par simple hasard. Depuis, ce refuge nous sert de point de repos tous les deux ou trois mois. Durant les pauses, à la demande de Thérion, j’ai appris à la Goule les rudiments de l'art de la chasse. Il n’est ni discret ni agile, mais fait preuve de bonne volonté. Il devrait vite progresser.

Un an s’est donc passé. Nous sommes au point de rendez-vous, et je vois Théséus arriver. Ca me fait plaisir de le revoir. Douce nostalgie, je retrouve mon havre de paix. C’est ici chez moi. Les Perses n’ont pas trop dévasté la région, mes repères sont encore là, et personne n’a touché au temple d’Artémis. Mais aucune trace d'elle ou de Thanatos. Mon frère et moi sommes passés chez nos parents. Nous en avons profité pour les interroger sur les derniers évènements. Iscaris et Tallion ont fait de même avec trois chasseurs malheureux. Les choses n’ont pas beaucoup bougé en notre absence. C’était calme, je dirais. Les Perses ont commencé à s’installer.

Déjà, les routes me manquent. Je suis fier de moi ! Je connais maintenant une bonne partie de la Grèce. Je deviens un vrai pisteur.

   

Quatrième année vampirique

 

Ce soir, nous avons retrouvé nos sires. Je souris béatement, j’ai retrouvé ma déesse. Je dois être ridicule, mais ça m’est bien égal. Je me suis éclipsé pour écrire ces lignes. Tout le monde discute sur la suite des opérations. Artémis m’a promis de venir me voir lorsque ce serait terminé. Je vais en profiter pour mettre sur papier les évènements de cette dernière année.

Quelques temps après le rendez-vous annuel, j’ai soudain pensé à aller consulter l'Oracle de Delphes. C’était un projet un peu fou, mais tout à fait digne de moi. Le fait est que personne ne s’est opposé à l’idée. Nous nous sommes donc mis en marche. Quelques renseignements sur la Pythie furent glanés ici et là. Afin d'être certains de pouvoir payer l'offrande, quelques embuscades de plus furent réalisées. Il fallait bien entendu payer l’Oracle pour une divination, et plus nous payerions bien, plus ce serait précis. Je n’avais pas la moindre idée de ce qui nous attendait.

Delphes fut en vue. Nous n’eûmes pas besoin de faire appel à Forge puisqu'au début du crépuscule il était encore possible d’aller voir  la Pythie. Il fallut entrer par infraction dans la ville - nous commençons à avoir un certain métier dans les infiltrations. Heureusement, les gardes n’étaient pas trop attentifs. Personne ne nous remarqua, même pendant la traversée de Delphes, l’obscurité aidant. Le temple de l’oracle nous apparut alors, édifice majestueux aux innombrables colonnes blanches. L’intérieur était décoré. On nous conduit vers l’endroit où nous allions pouvoir déposer nos offrandes. Chose faite, la Pythie, grande femme à la peau blafarde et vêtue de légers voiles transparents, nous accueillit. Derrière elle se dressait une grande flamme d’un bleu surnaturel. Une légère lumière stellaire complétait l’ambiance. Je reportais le regard sur la femme : une goule ! Quel étonnement ! Mais la goule de qui ? Nous lui demandâmes alors où nous pourrions trouver Artémis, Thanatos et Birimas. Une longue transe s’en suivit, pendant laquelle la Pythie dut entrevoir une partie de notre avenir. Pas assez à son goût, sûrement, puisqu’elle nous demanda de revenir le lendemain. Ou alors fallait-il qu’elle interprète ce qu’elle avait vu ? De lourdes présences invisibles ne nous avaient pas quittés du regard depuis notre entrée. Quel curieux endroit ! Je soufflai de soulagement à notre retour à l’air libre. Le reste de la nuit passa vite, notre esprit déjà prêt à l’entrevue du lendemain. Il fut facile de gagner à nouveau le temple. On ne nous fit pas attendre. La Pythie parla en des mots inconnus. Les interprètes nous expliqua que les Sires nous trouveraient en temps voulus. Cela confirmait mes hypothèses. Je demandai où, sinon tout cela n’aurait servi à rien. Au Temple d'Apollon me répondit-on. Un temple d’Apollon ? Nous n’en avions pas entendu parler auparavant. On nous indiqua où le trouver.

Nous nous sommes installés non loin du temple, mais pas dedans. Curieusement, la sensation d’être observé nous a assaillis à chacune de nos visites. En ce jour, nous n’avons toujours pas résolu ce mystère, peut-être Apollon, qu’en sais-je ? Le reste, je l’ai déjà écrit, puisque nos sires sont de nouveau à nos côtés. Artémis et Thanatos nous attendaient. La joie d’avoir accompli quelque chose de bien, d’être allé au bout des choses, au bout de mes convictions, me submergea. Je sais que je le montre malgré moi, mais j’étais heureux.

 

Le lendemain

 

Je compte en premier lieu me rendre jusqu’à Rome, afin d’étudier. Découvrir une nouvelle civilisation, une nouvelle langue, m’obligera à me débrouiller seul, à établir le contact avec des étrangers. Je vais certainement passer beaucoup de temps en ville, et c’est une chose qui me fait peur. Mais il faut passer par-là. Je trouverai sûrement des gens en qui je peux faire confiance là-bas. J’espère me faire accepter ; ça a été si dur à Athènes ! De plus, j’ai peur que ma « bêtise » me poursuivre pendant un moment. Je ne sais pas pourquoi, mais certaines personnes sont capables de voir ce que j’ai fait, un peu comme lorsque je vois les couleurs autour des gens. Comment leur expliquer que je n’ai pas fait exprès ?

Hier soir, Artémis s’est assise à côté de moi en silence, elle a attendu que je termine d’écrire. Je l’ai regardé dans les yeux : « je veux m’en aller, à moins que tu ais besoin de moi. Je sais que vous voulez récupérer la ville, mais tu sais que ce n’est pas une tâche pour moi. » Impassible pendant plusieurs secondes, elle a fini par me lancer un : « va-t-en ! » affectueux. J’ai rangé alors mes affaires puis ai salué mes amis, surtout mon frère.

 

 

Alès - Carnet de route - 2

 

par François Aubouy publié dans : Nouvelles
 

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