Le voyage a repris son cours normal. Je prends la décision de poursuivre la rédaction de ce journal de bord de manière impersonnelle, afin de prendre plus de recul par rapport aux événements. Je grimace déjà devant la difficulté.
Le couple fit un petit arrêt dans une ville très typique. Un événement majeur de lexistence de Narcam sy déroula
- Es-tu certaine ? Cest ce que tu veux ?
- Oui, et je suis sûre que ça te fera le plus grand bien.
- Bon, vous avez entendu cher monsieur ? Allez-y !
Le professionnel sortit ses armes et se passa plusieurs fois la langue sur les lèvres. Dune main experte, il se mit à louvrage, coupa et taillada. Narcam réprimait sa douleur
cest pour mon bien ! se répétait-il. Une partie de lui-même recouvrait maintenant le carrelage. Il avait préféré fermer les yeux, incertain de sa réaction face à un tel spectacle. Des cliquetis, lair déplacé par son bourreau : les seules informations qui lui parvenaient encore.
- Cest bientôt fini !
Déjà ? Cest étrange, se dit lElfe. Je ne souffre plus. Me serais-je fait une raison ? Cet homme doit être vraiment doué.
- Vous pouvez ouvrir les yeux !
Narcam fut ébloui par le spectacle. Il se tourna vers Elis avec un sourire béat.
- Je te trouve encore plus mignon avec les cheveux courts
Elle lembrassa passionnément.
Ils profitèrent à fond de la civilisation. Une grande étendue sauvage soffrait maintenant à eux. Elis et Narcam sélancèrent à la conquête de ce territoire inhabité avec courage. Ils crurent très fort en leur entente.
Cela faisait plusieurs heures que Narcam navait bougé. Quelque chose clochait, cétait certain !
Je ne sais pas ce qui me retient de lui coller un bon coup de poing pour le réveiller
, fulminait Elis de frustration.
Elle laurait aidé de tout son cur ; mais avoir été mise en dehors du problème la faisait enrager. Ses mains se crispaient toutes seules, à la recherche de nimporte quoi pour se passer les nerfs. Une main vint soudain se poser sur son épaule. Dun mouvement parfait, elle envoya Narcam sécraser lamentablement cinq mètres plus loin.
- Vous mavez lair bien énervé très chère ! lança lElfe, toujours à lenvers.
Elis sabstint de répondre.
- Jai besoin de toi
un problème auquel ne narrive à répondre seul.
Elle ouvrit grand les yeux.
Soit je le démolis, soit je tombe amoureuse
, rumina-t-elle.
- Chérie ?
Elle bondit et colla son front contre le sien.
- Parle, je técoute petit homme !
- Heu
oui
tes devenue folle ou quoi ?
- Oui, je dois être folle
folle de toi
!
Il rougit jusquaux oreilles. On ne put rien en tirer pendant dix minutes.
- Ce que tu es émotif alors !
- Quel est ton problème ? Je técoute !
- Etant sûr de ne pas non exister, puis-je être certain dexister pleinement ? Peut-être nous contentons-nous dexister un tout petit peu ? enchaîna-t-il à toute allure.
Elis manqua de sétouffer.
- Cest que
je ny ai pas réfléchi.
- Prends ton temps, ce nest pas cela qui me turlupine pour le moment. Je suis sur le point de me lancer dans une nouvelle approche de la création. Cependant, il me faudrait à nouveau ouvrir mon esprit à la Mana, je ne puis faire autrement. Cest sur ce point que je bloque. Est-ce en accord avec les principes établis au début de notre voyage ?
- Si tu te contentes de garder un contact psychique avec le Fluide, je suppose que oui. Tu ne vas pas te remettre à balancer des boules de feu à tout va, et à gonfler tes muscles tel un body-builder ?
- Certes non !
- Dans ce cas, permission accordée !
- Cest tout de suite plus simple quand on en parle. Rappelle-moi dy penser plus tôt la prochaine fois !
- Promis ! appuya-t-elle sadiquement. Bon, si tu me parlais un peu plus précisément de ton projet ?
- Le concept de base est extrêmement simple ; le mettre en pratique, cest autre chose.
- Je suis prête !
- Commençons par le début ! Toute ma théorie repose sur un principe unique : la nature émet des sons. Ce que jappelle sons, cest les radiations, lénergie physique qui se dégage de ce qui est composé datomes. Je ne sais pas encore si cest possible, mais je pense pouvoir, par le biais de la Mana, transformer ma perception de ces radiations, en faire de vrais sons pour mon esprit. Entendre cette musique risque dêtre fastidieux au début. Jespère ensuite ne plus devoir y faire attention, et recevoir ces informations comme un sens supplémentaire. Jestime à plus de dix ans la période dentraînement pour en arriver là.
- Et bien, cest ambitieux ! Je suppose que tu as déjà réfléchi aux intérêts dun tel conditionnement.
- Ce sens supplémentaire me permettra tout dabord de me passer de vue ; cela peut toujours être pratique. Je ne sais pas encore si mon esprit sera capable de gérer ces informations sur un large périmètre. Il faudra que je me penche sur la manière de traiter efficacement tout cela.
- On croirait entendre un ordinateur.
- Attends, ce nest pas tout ! Lorsque je connaîtrais les sons de base, il me sera facile de les reproduire. Avec un peu dentraînement, je pourrai même créer mes propres musiques.
Narcam afficha un immense sourire.
- Tu es en train de me dire que tu as trouvé un moyen simple de maîtriser la matérialisation ? dit-elle doucement, impressionnée.
- La dématérialisation aussi
mais ça mintéresse moins.
Bien ! Cest tout à fait honorable de pouvoir en parler, mais le chemin est encore long avant de pouvoir en faire une réelle démonstration.
LElfe prit une longue inspiration. Un doux bourdonnement apaisant et familier vint lui emplir la tête.
- Je vais appeler cette technique Symphonie. Ce sera lobjectif à atteindre.
Ses yeux brillaient. Il était espiègle comme un écolier.
Le temps avait suivi son cours. La chaleur de lété écrasait les deux marcheurs. Narcam appréciait à sa juste valeur sa nouvelle coupe de cheveux. Cependant, pas méfiant pour un sou, il attrapa un magnifique coup de soleil sur la nuque. Elis ne manqua pas dinsister sur le comique de la situation.
- LElfe de feu touché par la grâce.
- Hé ho, ça va !
En arriver là après tous ces entraînements, je dois être tombé sur la tête, poursuivit-il pour lui-même.
- Tu sais très bien pourquoi tu as abandonné tes pouvoirs
Elle étala la crème de soin avec délicatesse. Un coup de vent violent tourbillonna soudain. Deux guerriers leur atterrissaient dessus.
- On a de la visite, siffla Narcam entre les dents.
La surprise fut de taille : un Elfe et un Nain.
- Nom dune pipe ! sécria Carak. Pas facile de vous trouver !
- On a un peu tout fait pour ça, ronchonna exprès Narcam. Comment avez-vous fait pour nous localiser ?
- Noublie pas que jai un tome du savoir elfique en ma possession, expliqua Yavellion. Tous tes faits et gestes sont consignés.
- Damned ! Javais complètement oublié ce détail.
- Détail ? nota justement Elis. Je nétais même pas au courant de leur existence.
- Voyez-vous chère amie, les consigneurs
- Stop Yav ! coupa Narcam. On est un peu pressés vois-tu ?
Il connaissait cette histoire par cur
- Je croyais que vous preniez le temps de vivre
Enfin, tant pis ! sexcusa-t-il auprès dElis.
Narcam souffla de dépit.
- Que voulez-vous lui dire quand il a raison ? fit-il avec un petit sourire.
Il tourna la tête vers Carak.
- Heureusement quil me reste mon Nain préféré, héhéhé ! Alors ? Que racontes-tu de beau ?
Yavellion pouvait parler des heures de son passé, tout le monde le savait. Narcam laissa donc Carak raconter ses dernières aventures dans les moindres détails.
- Il y a deux mois, on ma proposé de participer au Championnat Galactique des arts martiaux. Je nai pas pu refuser.
- Tournoi Galactique ?
- Le premier, la Terre était organisatrice ! Le Gouvernement semble sêtre fait une raison et trouve son compte dans le marché interstellaire. Ce nest pas pour autant que les immigrations sont autorisées, mais les relations avec les Machari Cemeno sont plus calmes quil y a quelques temps. Pour en revenir au championnat : cétait fa-bu-leux ! Les rencontres se déroulaient dans un cube électrifié. Pas de risque de sortir du tatami, mais il valait mieux éviter de toucher les parois. Ma Dryade de femme était venue mencourager
Le Nain sortit un canette de bière de son sac à dos et fit sauter la capsule par sa seule volonté.
-
Forcément jai dû gagner.
Il la but dun trait.
- Tu es champion de la Galaxie ? rit lElfe. Tas toujours eu beaucoup de chance !
- Le niveau nétait pas mauvais. LElfe noir y participait également.
- Celui qui sest spécialisé dans la démonologie ?
- Lui-même ! Je lai battu en demi-finale.
- Et quas-tu gagné ?
- Un beau pactole et une maison somptueuse sur une planète paradisiaque. Fendrill et moi nous y trouvons bien. Jétais passé chercher ma forge ; jen profite pour dire coucou aux copains.
Les quatre amis mangèrent (et burent) joyeusement. Yavellion avait piqué quelques denrées dans les réserves du palais impérial, cela changeait des sandwiches.
- Comment va ta petite famille ? senquit Narcam.
- Nina et Anaìre vous passent le bonjour. Stripe prend son rôle de tigre protecteur très au sérieux. Depuis que Nina est enceinte du second, il ne sort plus de la ferme et ne la quitte plus d'un pas. On a un peu de mal à lui faire comprendre quil ne peut pas la suivre partout, sinon cest plutôt amusant.
- Et notre Empereur ? Se porte-t-il bien ?
- Duncan et Alya ne se sont jamais aussi bien entendus. Nous espérons une bonne nouvelle pour bientôt ; mais avec la famille Shamanka, cest jamais gagné davance.
- Alya na heureusement pas pris les mauvais côtés de son frère, plaisanta Narcam.
- Je nen mettrai pas ma main à couper. Puisse la Mana tentendre !
Ils rirent tous gaiement.
Le soir arriva plus vite que prévu. Carak et Yavellion leur souhaitèrent bonne continuation. Avec ASP, les distances perdaient toute réalité. En moins dune seconde, lun regagna son foyer et lautre traversa la Galaxie.
- Je les ai trouvés en forme, murmura Elis.
- Oui, fit Narcam, un peu nostalgique.
Au bout dune petite année de voyage, les marcheurs arrivaient enfin à lextrême Est du continent de Green City. Attirée par le climat clément, une dense population sétait installée dans dagréables petites villes.
Narcam tenait un crâne dans sa paume ouverte et regardait fixement les orbites creuses.
- Jentends que dalle ! Cest exaspérant.
Elis était partie faire un peu de shopping. LElfe en profitait pour poursuivre les expériences préparatrices au lancement de son grand projet. Il navait pas encore perçu le moindre son et commençait à se demander si sa mentalité lui permettrait de se fondre ainsi dans lenvironnement. Un rien le perturbait dans sa concentration, chose qui ne lui était jamais arrivée. Il sursauta. Elis venait de balancer une grande claque dans le crâne : ça avait fait un boucan de tous les diables. Sans mot dire, elle se blottit dans ses bras et enfonça son visage dans le creux de son épaule.
- Jai fait une bêtise, bougonna-t-elle dune voix de petite fille.
- Allons, ce ne doit pas être bien grave ! murmura-t-il ne lui tapotant doucement le dos. Raconte-moi tout !
- Je choisissais une petite robe légère du meilleur effet lorsquun cri de femme me sort de mes pensées. Je relève la tête pour essayer de comprendre ce qui se passe, et je vois une foule de gens défiler dans le couloir, une nette impression dinsécurité sur le visage. Après avoir lancé quelques imprécations bien senties de ne pouvoir faire mes courses tranquilles, je lâche ma robe et vais voir la raison de tout ce désordre. La maison voisine était en feu, ça avait créé une panique monstre dans le quartier. Les pompiers ne vont pas tarder à arriver, me dit un homme. Avec ce vent, les flammes progressaient avec vitesse grand V. Il ne leur aurait fallu quune minute pour dévorer le quartier
- Ne leur aurait fallu
, je vois où tu veux en venir.
- Ai-je eu tort ? demanda-t-elle dune petite voix.
- Il y avait beaucoup de monde ?
- Une petite centaine
- Tes la meilleure ! lança Narcam en éclatant de rire.
- Je suis pardonnée alors ?
- Toute pardonnée ! Mais cest la dernière fois que tu vas faire tes courses seule.
Elle leur apparut, grande et majestueuse, par un jour de beau temps. Narcam reçut un flot démotions inexprimables.
- Cest magnifique
- Et cette odeur
Un vrai délice ! ajouta Elis.
- Nous allons passer les prochaines jours dans un bateau, ce sera amusant et détendant.
- Jai une furieuse envie de me baigner, tu viens ?
Le calme de cette masse de liquide troublait lElfe. Cependant, une voix intérieure lattirait vers les profondeurs.
- Tu vas peut-être trouver ça bizarre, mais jai toujours aimé leau, dit-il comme sil découvrait ce sentiment à linstant.
Elle le dévisagea un instant, lair étonné.
- Quelque chose ne va pas ? se força-t-il à rire.
- Tes yeux
Il ma semblé y voir un reflet vert. Je ne sais pas
La température de leau était idéale. Pour trouver un peu de tranquillité, ils séloignèrent de la plage, noire de monde. Une fois au large, lElfe parut plongé dans ses réflexions. Elis sentit sa gorge se nouer, mais elle préféra garder le silence. Narcam regardait fixement le soleil. Sans une parole, il entra dans leau
et ne refit pas surface.
De lourdes secondes sécoulèrent ; la panique sempara dElis. Un tel comportement était trop étrange pour ne pas prendre la situation au sérieux.
- Idiot, tu ne me laisses pas le choix !
Elle sapprêtait à déchaîner les éléments lorsquil réapparut.
- Il faut que je sorte dici tout de suite, jeta-t-il comme sil souffrait.
Elle retint sa colère le temps de le rejoindre sur le rivage ; toute la plage assista au spectacle.
Le visage dElis se crispa dinquiétude. Elle attrapa le bras de lElfe et le tira au calme.
- Pourquoi tu ne dis rien ? Défends-toi au moins !
- Jai limpression de nêtre plus maître de mes sentiments
- On ne contrôle pas ses sentiments, fit-elle avec une voix douce.
- Ce nest pas ce que je veux dire. Jai limpression déprouver des sentiments qui ne sont pas les miens.
Elis saisissait de moins en moins le trouble de son compagnon.
- Je ne sais plus où jen suis, poursuivit Narcam. De nouveaux sentiments remplacent brusquement les anciens, et mon corps ne les rejette pas. Je ressens un tel malaise depuis quelques minutes.
- Puis-je taider ?
- Si tu as une idée de comment
Ils avaient embarqué sur un magnifique paquebot à suspension. La traversée de locéan allait être longue. Elis regardait tendrement Narcam, désespérément amorphe. Il ne voulut rien manger ce soir-là. En début de soirée, lElfe sortit lancer un rapide coup dil au ciel étoilé et à la voie lactée. Il était fatigué de combattre ; il rentra se coucher.
Ses yeux se fermèrent, il rêvait maintenant. Nul besoin de guider ses pensées, elles venaient delles-mêmes, et souvent portaient une part de vérité, passée, présente ou future.
Seul au milieu dun désert, comme au début de chaque nuit ; patience, bientôt le paysage senrichirait. A sa plus grande surprise, le sable se liquéfia jusquà devenir océan, à perte de vue. Il lévitait au-dessus de cette mer infinie. Depuis quil avait abandonné ses pouvoirs, ses songes en étaient perturbés. Il continuait duser de la Mana en rêve et se réveillait souvent avec la nausée. Cette frustration le dérangeait. Toute cette eau ne paraissait renfermer aucune vie, mais les vagues seule agitation dans luniformité générale offraient dintenses sensations ; il ne regrettait pas limmobilité du sable.
Son regard parcourut limmense étendue deau. Il ny avait désespérément rien. Inutile de se déplacer, les événements viendraient à lui.
Limpression que la nuit entière sétait écoulée, ce vide et cette inactivité lui pesaient de plus en plus. Le besoin de provoquer quelque chose lemporta. Il se concentra et sentit la Mana converger. Un sentiment dénergie inépuisable le submergea. Il dégagea toute sa puissance. Son aura de flamme apparut, mais leau ne se dispersa pas ; elle se dressa en un pic gigantesque et lengloutit.
Narcam se réveilla en sursaut, la bouche pâteuse. Elis dormait à poings fermés. Il lui sembla que quelque chose sétait éteint en lui.
Elis sétonna. Un calme étrange sétait emparé de son compagnon. Tout était-il rentré dans lordre ? Elle ne comprenait pas trop et espérait de tout son cur que Narcam ne se renfermait pas à nouveau sur lui-même. Le mois de traversée fut très agréable. Ne pas marcher leur procura un doux manque quils entretinrent gaiement. Bientôt ils pourraient reprendre leur périple.
Ils débarquèrent et endossèrent leur sac à dos ; encore bien des aventures les attendaient.
Ils se tenaient tous les deux par taille. Les habitants du petit village les regardaient passer avec émerveillement. Dun pas nonchalant, ils arpentaient une petite rue commerçante à la recherche dune quelconque distraction. Un vieux magasin attira leur attention ; une sorte de brocante dont la plupart des articles ne valaient pas le moindre sou, mais lallure même du magasin méritait le coup dil. Le propriétaire avait soigné son intérieur : seule quelques bougies illuminaient les étagères et on ne comptait pas les toiles daraignée. Narcam et Elis sattendaient à voir surgir un vieux décrépi dune cave secrète ou dun mur coulissant. Une jeune femme les accueillit.
- Madame, monsieur ! Que puis-je faire pour satisfaire votre curiosité ?
- Quavez-vous dintéressant ? demanda lElfe.
- Jai cette magnifique lampe dAladin. Daprès les historiens, elle serait une copie faite de loriginale du temps des croisades en
heu
je
Narcam arborait un petit sourire patient. Quand à Elis, elle avait entrepris dobserver plus attentivement une carafe en cristal ; la première chose qui lui était tombée sous la main pour tout dire.
- Je ne vous parle pas de ses pouvoirs magiques alors ? Poursuivit la vendeuse dune petite voix.
Ses deux auditeurs firent non de la tête en même temps.
- Bon ! Je vous montre ce que jai de mieux, mais cest bien parce que cest vous. Jespère que vous avez un compte en banque bien fourni. Vous devriez trouver lobjet de vos rêves dans notre arrière-boutique.
Elle dessina un code sur un écran tactile.
- Vous êtes paranos, ou les voleurs sont acharnés par ici ?
- Nous tenons à nos trouvailles, voilà tout !
La porte blindée souvrit sur une pièce deux fois plus spacieuse que la précédente, mais pas beaucoup plus éclairée. Une autre jeune femme, assise à lintérieur dune grande malle, sourit à leur entrée.
- Voici Mariane ! fit la vendeuse. Et tant quon y est, moi cest Flora !
- Enchantés ! Puisque nous en sommes aux présentations : Elis, ma femme, et moi cest Narcam !
- Bien, poursuivons ! Comme vous pouvez le constater, nos articles sont de bien meilleure qualité ici. Je vous laisse fouiner.
Mariane se leva dun bond et chuchota deux mots à sa collègue, trop fort pour des oreilles elfiques.
- Tu sais bien que nous ne vendons pas ce qui est ici.
- Nous avons besoin dargent pour continuer nos recherches. Ils ont lair plein aux as, laissons-leur se faire un petit plaisir, contre-attaqua Flora.
Mariane accepta à contrecur et retourna à son étude. Les étagères regorgeaient de bijoux et de pierres de toute sorte. Un coin de la salle présentait des meubles, un autre des bibelots. Elis ne savait plus où donner de la tête, mais son compagnon avait déjà focalisé son attention. Dix épées, toutes plus intéressantes les unes que les autres, le captivaient. Il demeura immobile plusieurs minutes devant le présentoir. Intriguée, Mariane vint le rejoindre une bougie à la main.
- Vous verrez mieux ainsi. Voulez-vous que je vous parle delles ?
Narcam ferma doucement les yeux puis les rouvrit.
- Ce ne sera pas la peine, je veux celle-ci ! dit-il joyeusement en indiquant un katana plutôt simple daspect.
Le choix surprit la jeune femme ; elle lâcha le bougeoir. LElfe siffla de douleur. Mariane sempressa daller mouiller son mouchoir et lappliqua du mieux quelle put sur la brûlure. Narcam ne réagit pas, trop éberlué par ce qui venait de se produire. Pourquoi le feu lavait-il atteint ? Une illade appuyée dElis le sortit de ses pensées.
- Ne vous donnez pas cette peine ! dit-il en retirant la main. Je nai rien senti.
La jeune fille préféra changer de conversation.
- Pourquoi ce katana ? demanda-t-elle dun air faussement dédaigneux. Il na rien dextraordinaire.
- Son chant est harmonieux, répondit-il simplement.
Pourquoi ne suis-je pas couché aux côtés dElis ? Ce jour est à marquer dune pierre blanche. Nos élèves sont partis de lécole, dun commun accord. Les gamins que nous avions adoptés, ceux que Yavellion nous avait confiés, sont finalement devenus de remarquables adolescents ; leur chemin est encore long, mais il ne passe plus par nous. Ils nous ont chaleureusement remerciés de notre enseignement, de lamour que nous leur avons porté. Jai passé ces dernières années dans une salle dentraînement, à développer mon sens du combat, et ma colère... cinq années de perdues ! Ces efforts nont servi à rien, je nai même pas eu loccasion de tester mes nouvelles capacités ; ai-je vraiment progressé ? Peut-être physiquement... mais il me semble maintenant que la vérité ne se trouve pas dans la violence de la guerre. Je devrais réfléchir un peu à mon futur, au sens que je pourrais donner à ma vie, à lattention que mérite ma femme... et que je ne lui apporte pas.
Melril se moque de moi depuis des années. Je lai senti séloigner de nous, de cette vie de combat, quitte à en perdre ses amis. Je serais peut-être capable de lenvoyer à lhôpital en un coup de poing, mais est-ce bien le plus important ? Jai pris beaucoup de retard. Je dois changer les choses, et je ferai ce quil faut pour. Mon feu interne est plus intense et violent ces derniers temps. Le Mal le rend instable ; je ne suis pas encore habitué à cette entité enfermée dans mon corps. Je vais éliminer Narcam le Paladin et renaître. Jai tant de choses à apprendre ou à réapprendre. Finalement je ne suis pas très différent du jeune Elfe inculte qui vivait chez sa mère à Elimna, il y a maintenant 30 ans...
Une larme discrète coule de mon il droit. Suis-je triste ou est-ce la détresse de ma mère qui me fait pleurer ainsi ? Quelle que soit la réponse, jamais je naurais pu me préparer à une telle lettre : ton père est mort !, me dit-elle. Un père ? Pourquoi ne men a-t-elle jamais parlé ? Javais tant rêvé dun être fabuleux, parti pour je ne sais quelle quête fantastique ; il serait venu me trouver un jour et maurait aimé... Viens à son enterrement, ça me ferait plaisir !. Jirai, mais peut-être seulement pour en savoir plus sur ce père qui na jamais été là, et ne le sera jamais plus...
Je vais faire lire la lettre à Elis. Je ne suis pas en état de tricher, elle pourrait percevoir mon trouble de lautre bout de la Terre.
- Je viens avec toi !
- Tu vas tennuyer au milieu de tous ces paysans, chérie ; cet enterrement risque dêtre long et ennuyeux. De plus, je dois avoir une discussion avec ma mère. Je vais sûrement rester un jour ou deux avec elle.
- Pour qui te prends-tu, à parler ainsi des gens qui tont élevé ? Certaines des personnes dont tu parles avec tant de hauteur sont certainement bien plus sages que toi. Et ne compte pas te débarrasser de moi ainsi ! Lorsque tu seras capable de te reposer sur tes proches, peut-être alors ce statut de guerrier solitaire, auquel tu sembles tant taccrocher, te quittera.
Mon esprit sallège malgré moi. Elis est toujours à lécoute, et particulièrement lorsque je réfléchis trop fort. Si je veux progresser, je ne vais pas avoir droit à lerreur.
Je ne peux mempêcher desquisser un léger sourire.
- Merci ! Jai tant de pensées désagréables à éliminer... Grâce à toi, peut-être ai-je une chance de devenir meilleur ?
- Cause toujours ! Ne compte pas sur moi pour croire aux miracles ! Jusquà présent, jai joué la femme fidèle, mais ce nest pas dans ma nature ; tu le sais aussi bien que moi. Tas vraiment intérêt à te montrer génial, ma patience touche à sa fin.
Lorsque le vert pomme de ses yeux se durcit ainsi, je sais quelle ne plaisante pas.
Fini maintenant de se plaindre, fini de philosopher. Il y a un temps pour penser et un temps pour agir ; un dicton bien sympathique... Il est surtout temps déprouver ma capacité dadaptation. Lorsque lenterrement fera partie du passé, je compte me retirer, quelques temps en tout cas. Jen parlerai à Mel. Jai besoin de vacances.
- Quen penses-tu ? Je mets le costume blanc ou noir ?
- Voyons ! Nous allons à un enterrement, pas à un mariage.
- Je sais, je sais. Mais je pensais mettre une petite touche de gaieté dans toute cette tristesse...
- Il ne manquerait plus que ça, déjà que nous allons nous faire remarquer. Tu mettras aussi ton nud papillon bleu marine.
- Si tu le dis...
Comme à son habitude, Elis prend toujours un soin particulier à choisir ses vêtements, mais la touche finale est la plus importante. Après plusieurs essais, elle sattache un ruban de soie bleu autour du cou, tâche de couleur vive sur sa peau claire.
- Tu nas rien trouvé de bizarre dans la lettre de ta mère ? me dit-elle soudain, dun air pensif.
- Je nai peut-être pas fait attention...
- Lenterrement se déroule à Red City ; pourquoi avoir choisi une ville si importante ?
- Aucune idée ! Après tout, je ne sais rien de mon père, ni de sa famille. Cétait peut-être quelquun de très riche ?
- Nous serons vite fixés.
Enfin prêts ! Main dans la main, nous rejoignons le Point Univers et, en un souffle, dirigeons nos pas vers un lieu calme de Red City.
Lenterrement aura lieu en début daprès-midi. Pour profiter un peu de la ville, nous allons manger dans un grand restaurant. Autour de nous, les gens nous dévisagent ; certains nous sourient, étonnés de voir un couple aussi bien vêtu. Pour la première fois, je me ris dune telle situation ; finies la fierté et la colère. Le temps dune heure, nous oublions totalement la dure réunion qui nous attend.
- Je dois te parler de quelque chose. Jai décidé de prendre des vacances, et je voudrais que tu viennes avec moi.
Son beau visage change soudain dexpression, comme si cétait une phrase à laquelle elle navait jamais pensé... ou osé penser. Je prends une longue inspiration.
- Avec Melril, nous avons un projet un peu particulier. Pour changer notre rythme de vie, nous comptons partir 3 ans, à pied, et abandonner totalement nos pouvoirs durant cette période, essayer de se conduire comme des gens normaux et en profiter pour méditer... Il partirait de son côté, et nous deux du nôtre. Je pense que ce serait un voyage particulièrement intéressant et reposant.
Jaffiche un gigantesque sourire confiant, mais les quelques secondes de réflexions dElis suffisent à me faire douter. Ne serait-elle pas daccord ? Laventure ne la tenterait-elle plus ? Je secoue rapidement la tête de droite à gauche mes cheveux volent en tous sens - pour vider mon esprit de ces questions parasites. Soudain, Elis lève les yeux sur moi et écarquille les yeux ; mon visage est recouvert dun rideau chevelu. Elle éclate dun rire cristallin devant mon air ridicule. Bientôt nous sommes deux à rire.
- Cest daccord ! arrive-t-elle à prononcer entre deux fous rires. Cest une idée intéressante, il faudra que jy réfléchisse.
Je ne lai pas vu aussi joyeuse depuis très longtemps ; cest plutôt bon signe. Jécarte mes cheveux, lève la main et appelle le serveur.
- Nous prendrons deux verres de vin blanc doux en apéritif.
- Bien monsieur.
Deux coupes en cristal, remplies dun liquide doré, arrivent.
- Nous trinquons ?
- Tchin !
Le repas fut une réussite. De notre table, nous avions une vue formidable sur la ville aux maisons de bois et sur la gigantesque forêt. Cétait un peu comme un retour aux sources. Jindiquai à Elis la position dElimna, au loin, et lui contai pour la première fois mes aventures de jeunesse. Comment oublier les courses folles entre les arbres, les interminables discussions avec les oiseaux et poursuites de poissons dans les rivières glacées ? En parlant du passé, je me rendis compte de ma plus grande faute : javais perdu cette poésie naturelle.
Elis me donna sa réponse. Elle était enthousiaste à notre projet, et même particulièrement emballée. Elle non plus navait jamais connu la tranquillité ; cétait un défi à sa hauteur. A la fin du repas, je fis appeler un taxi qui nous conduisit au cimetière. Les passants dans les rues semblaient si paisibles. Après tout, peut-être le Gouvernement faisait-il parfaitement son travail ? A la tête du monde depuis maintenant 1000 ans, il ny avait pas grand chose à lui reprocher ; rester trois ans à lécart ne devait pas comporter trop de risques.
A notre grand étonnement, le quartier du cimetière est surpeuplé ; nous devons continuer à pied. A les regarder, cest évident ! Ces gens, issus de toutes les classes, sont venus assister à la cérémonie. Ils pleurent un être cher.
- Mon père nétait pas seulement riche, il était aussi célèbre.
- Je vois ce que tu veux dire.
- Trouver ma mère à travers tout ce monde ne va pas être facile.
Après un quart dheure de recherches infructueuses, je commence à minquiéter. Personne de connu. Soudain, une pensée fugitive traverse mon esprit. Depuis combien de temps nai-je pas vu ma mère ? Au moins 20 ans. Cette lettre inattendue pourrait aussi bien être un reproche. Je me plaignais de ne pas avoir de père, mais elle na pas eu de mari et... a-t-elle eu un fils ? Je souris tristement. Elle est là, devant moi ; elle me tourne le dos, ses longs cheveux commencent à grisonner. Je mapproche doucement. Elle tourne la tête de droite à gauche, et se retourne. Elle lève la tête, les yeux brillants, et me sourit. Ma mère est toujours aussi belle. Jaurai répondu à une question aujourdhui : je sais encore pleurer.
- Je suis désolé, maman.
- Tu ne te rappelles pas ce que je tai dit lorsque tu es parti ? Je penserai à toi. Cest ce que jai fait, et avec beaucoup damour...
Que pouvais-je dire ? Lui expliquer la guerre entre les Elfes et les Atlantes, les innombrables années dentraînement ? Je navais aucune bonne excuse.
- ... mais je ne ten veux pas. Je sais très bien que tu avais des choses importantes à faire. Je tai toujours fait confiance. Tu as fait les bons choix.
- Je nen suis plus très sûr maintenant.
Je la serre chaleureusement dans mes bras. La douce chaleur de son souffle me rappelle des moments de bonheur. Comment ai-je pu oublier si longtemps cette femme extraordinaire ?
- Maman, il faut que je te présente ma femme : Elis.
- Enchantée ! Elle est vraiment très belle, vos enfants seront merveilleux.
Ma dulcinée rougit jusquaux oreilles, mais ma mère réveille un problème auquel je navais jamais pensé. Scientifiquement, nos chances davoir un enfant sont très faibles. Les Elfes ne sont pas stériles comme on le pensait - la preuve, Yavellion et Nina ont eu un fils mais Elis et moi appartenons à des espèces différentes. Sest-elle déjà posée la question ? Elle ne men a jamais parlé en tout cas ; encore un problème à aborder pendant nos vacances...
La cérémonie prit rapidement une tournure particulière. Une scène gigantesque avait été installée sur la pelouse. Un ami de mon père fit un long discours plein déloges, puis une femme, accompagnée dun orchestre, interpréta une dizaine de morceaux entraînants ; mon père était chanteur. Il avait dû marquer plusieurs générations de jeunes avec des rythmes endiablés. Ma mère pleura de bonheur pendant Cloudy Soul. Comment sétaient-ils connus ? Je ne le savais pas encore.
Seuls quelques privilégiés purent assister à linhumation. Elle ne fut pas invitée ; leur liaison navait pas dû être officielle. Il fallut deux bonnes heures pour regagner Elimna par la route, dans un silence total. Ma mère était plus marquée quelle ne voulait bien le montrer. Elle devait être plongée dans ses souvenirs. Pas question de la déranger !
Je sentis un souffle léger envahir mon esprit. Elis avait connecté son esprit au mien.
- Je pense que tu devrais rester quelques temps avec elle. Nous remettrons nos vacances à plus tard. Tu ne penses pas ?
- Attendons un peu ! Ce brusque retour en arrière la perturbée, mais elle sen remettra vite. Crois-moi ! Elle sait ce que cest que de vivre seule.
- Justement ! Ne sous-estime pas sa sensibilité ! Elle a refoulé trop longtemps ses sentiments ; elle va être très fragile maintenant.
- Mouais... comme dhabitude, tu dois avoir raison. Ma mère sera ravie de nous avoir chez elle une semaine ou deux. Et puis notre voyage nest pas à ce point urgent, nous sommes libres pour léternité.
Les arbres défilaient à toute allure. Je retrouvais la forêt, quittée il y a bien longtemps. Marcher dans les bois allait me faire le plus grand bien.
Comme ma mère racontait son histoire, des images arrivèrent à grands flots. Jeus soudain limpression de me retrouver au concert de Tel Jhogart, le célèbre chanteur. A mes côtés, il devait bien y avoir cent mille jeunes surexcités, ivres de joie... une ambiance folle. Des effets de lumière et autres lasers multicolores rendaient la scène magique. Tel venait dentamer un solo de guitare pour le plus grand plaisir de tous. A côté de moi, une fille magnifique serrait les poings contre sa poitrine ; ses yeux brillaient damour, dadmiration. Tout se précipita. La tête emplie de musique, les yeux fermés, elle ne reprit ses esprits quune fois sur scène. Elle avait été choisie pour danser un slow avec Tel: Cloudy Soul. Je ne pouvais quitter ma mère des yeux, jouet du spectacle, prisonnière démotions beaucoup trop fortes. Tel la trouva à son goût et linvita à partager sa couche. Cependant, il fallait se rendre à lévidence : le lendemain matin, le rêve prendrait fin.
Elle mit plusieurs jours à réaliser ce qui sétait passé, à constater le plus grand échec de sa vie... un échec inavouable et terrible pour une fille bien comme elle. Il ne lui restait plus quà élever son fils, trace indélébile de cette aventure manquée, point final de sa vie amoureuse et de sa jeunesse. Ma mère mavait tout donné, je savais maintenant pourquoi.
Il est inhabituel de rencontrer un Elfe, mais rencontrer un Elfe en costume trois pièces en pleine forêt, cest carrément rare. Je nimagine pas la tête des pauvres marcheurs qui auraient la chance de me rencontrer ; leur santé mentale en prendrait un coup. Jaurais peut-être dû prendre de quoi me changer...
Assis sur un rocher, près dun lac, je profite des premiers rayons de soleil. Leau, parfaitement lisse, reflète la lumière astrale tel un miroir et, pris entre deux feux, les arbres saluent le lever du jour dun bruissement de feuilles joyeux. Parfois, un éclair rouge ou bleu vient traverser cette masse verdoyante en un battement dailes. Je ferme les yeux pour écouter la nature ; chacun apporte son thème et finalement lensemble sharmonise en un chur magistral.
Jai hâte de retrouver les remous de la mer verte. Jinterromps volontairement ma concentration au moment de mélancer dans les airs. Je dois réapprendre à fonctionner normalement, ne plus faire appel constamment à la Magie. Pour passer au-dessus des arbres, je vais employer une bonne vieille méthode : grimper. Je parcours et traverse les entrelacs de branches, passe darbre en arbre, à la recherche dun immense séquoia bien connu... mon vieil ami est toujours là. A son sommet, une délicieuse brise vient caresser mon visage. La vue est sans pareille, et dici Red City est toujours aussi majestueuse.
Les deux semaines se passèrent bien. Ma mère sabandonna complètement à ses occupations ménagères et nous gâta le mieux du monde. Elle prit aussi un plaisir particulier à parler avec Elis, mais je fus systématiquement exclu de ces discussions interminables. Ce devaient être de bons moments de détente, elles en sortaient toujours apaisées. De mon côté, je commençai à réfléchir à la portée de notre voyage futur. Jallais en profiter pour retrouver les gestes essentiels, communier à nouveau avec la nature, et surtout me faire plaisir. Pour loccasion, jallais modifier un de mes principes de base : tout prévoir à lavance. Je voulais me laisser surprendre par la vie comme au bon vieux temps.
Vint le moment de partir. Jembrassai chaleureusement ma mère ; elle semblait étrangement sereine.
- Merci pour ton accueil formidable, maman. Nous partons pour des vacances bien méritées.
- Je sais, je sais... Ta femme ma beaucoup parlé de toi. Je pense te connaître un peu mieux maintenant. Tu ne parles plus autant quautrefois, tu sais ?
- Il faut que je réapprenne, dis-je doucement. Je técrirai, je te le promets.
- Tu menverras des cartes postales...
Je trouverai un moyen, oui ! Même si je dois réinventer la Poste pour ça.
ASP nous conduisit chez Melril. Le matériel y était déjà entreposé.
Avec émotion, je ferme mon esprit à la perception magique de lextérieur. Je ne ressens plus les puissances qui mentourent. Un incroyable sentiment de solitude sempare soudain de moi. Ne plus se servir de la Mana pendant trois ans... je ne réalise pas encore. Jai pris lhabitude de laisser couler librement le Fluide dans mes muscles afin dêtre toujours prêt à réagir. Je sens maintenant leur tension diminuer progressivement ; ils reprennent des proportions à peu près naturelles. Je me surprends à minquiéter de cette faiblesse.
Je pousse la porte de létrange chalet de Melril. Elis nest jamais venue ; elle va être surprise. Nous nous retrouvons dans le salon. Je ne sais pas si la maison nous apparaît comme nous voulons bien la voir, mais moi je la trouve toujours différente. La pièce est accueillante : dinnombrables livres, des meubles en chêne, des fauteuils moelleux... et un petit Elfe aux cheveux blancs avachi dans un canapé. Son physique a beaucoup changé ces derniers temps, mais Melril est toujours le même.
- Je vous attendais, les amis. Elis, tu es radieuse.
Toujours aussi charmeur, le vieux bougre.
- Salut Mel ! Nous sommes un peu en retard.
- Deux petites semaines... ! Vous voulez du café ?
- Je me méfie de ton café, tu nas jamais su le faire. Je te fais un chocolat ?
- Bingo !
Je me dirige vers la seule porte de la pièce et tourne la poignée. La voix dElis marrête soudain.
- Où tu vas ? Cest la sortie par-là !
Je manque déclater de rire. Melril va se faire un plaisir de lui expliquer loriginalité de sa maison.
- Comme tu as pu le constater, chère Elis, ma demeure na quune porte. Une porte unique pour mener à la cuisine, aux nombreuses chambres et à la salle de bain. Pense très fort à lendroit où tu veux arriver, et le tour est joué. Tu risques datterrir quelques fois dans le jardin au début, mais on shabitue vite au système, tu verras ! Moi, lorsque je ne fais pas attention, je me retrouve dans la salle de bain... je nai pas encore compris pourquoi.
Le jour du départ arriva vite. Au sortir de chez Melril, un rayon de soleil matinal nous souhaita bonne chance. Sûr quon aurait de la chance, mais marcher pendant trois ans... il valait mieux ne pas se lasser. Je préférais ne pas y penser. Etais-je démotivé ? Après tout, jétais grandement responsable de cette idée. Ce voyage, cétait un peu comme tout reprendre à zéro, repartir à laventure. Cétait ça le challenge : retrouver la passion de la découverte, comme au tout début ! Allez ! Au boulot Narcam !
Le départ fut immortalisé par une photo hilarante. Personne naurait pu nous reconnaître avec ces accoutrements. Melril portait un chapeau de paille ravissant et un pantalon de toile beige. Un vrai petit fermier si ce nétait son bras cyborg blanc et bleu. Pour ma part, un bob me donnait un air ahuri plutôt sympa. Sur mon dos, un gros sac contenait les affaires indispensables à toute randonnée-camping, et un lot consistant de robes légères... ha, ces femmes !
- Avec Elis, nous avons décidé de cacher notre énergie pour être tranquilles.
- Tu sais très bien que je nen ai pas besoin...
- Caméléon ! Javais oublié. Tu as des projets pour ces trois ans ?
- Surprise...
Les au revoir, amusez-vous bien et cette fois cest parti fusent en tout sens, puis la séparation seffectue pour de bon. Nous ne reverrons pas Melril avant un an et demi. Cest prévu : une rencontre au milieu du trajet et une grande fête à la fin.
Nous voilà maintenant en train de marcher sous les arbres, à apprécier la vie et le calme. Ce soir nous aurons fait tout au plus vingt kilomètres ! Dire quen volant, je serais capable den effectuer cinquante fois plus en une petite heure... ça fait rêver ! Mais nous sommes partis pour ça : pour réapprendre à prendre son temps.
Les journées senchaînent assez rapidement. Nous chantons pour passer le temps et discutons beaucoup. Voir Elis sautiller de joie ainsi me fait beaucoup de bien. Le soir, chacun aime se retirer pour un long moment de réflexion. Nous avons encore un peu de mal avec la cuisine au camping mais cest un coup de main à retrouver. Bientôt nous serons de vrais aventuriers capables de survivre dans nimporte quel milieu.
Maîtriser la méditation apporte beaucoup. Elle permet daborder des sujets trop complexes pour la simple réflexion. Dans cet état de semi-transe, linconscient perçoit des informations qui échappent à nos sens et guide notre esprit vers des idées plus justes. Avec une conception correcte de LEnergie, la méditation devient un vecteur. Notre regard découvre petit à petit linvisible. Il sillumine. Alors, les autres mondes spirituels ne nous sont plus totalement inconnus. Peut-être arriverai-je à une telle ouverture à la fin du voyage ? Pour le moment, jessaie de retrouver les bases de la concentration.
Jouvre les yeux, il faut nuit. Jai dû mabsenter plusieurs heures. Je suis debout, et me suis mis en position de combat... inconsciemment. Mon cas est plus grave que prévu. Japerçois au loin la faible lumière chaleureuse dun feu de camp. Elis doit mattendre depuis un bon bout de temps.
- Jai été un peu long. Désolé !
- Tu as déconnecté ?
- Oui. Jai besoin de toi. Serais-tu capable deffectuer une petite séance dhypnose ?
- Pourquoi ?
- Mes instincts guerriers sont plus implantés que je ne le pensais.
- Je peux essayer...
Allongé, jabsorbe des mots apaisants, mais clairs. Le jeu est simple : je dois me laisser aller. Elis fera le reste ; je lui fais confiance. De lobscur surgit progressivement un ciel bleu. Les oiseaux chantent dans une forêt verte, brillante. Le soleil se transforme alors en tourbillon gigantesque, balayant le décors en un déluge de paillettes multicolores...
Jouvre les yeux - il fait jour - un calme apaisant embrume mon esprit. Un tee-shirt, des chaussettes... sortir dune tente sans ASP fait toujours du bruit. Un bon café me fera le plus grand bien. Elis ne semble pas décidée à se réveiller ; nous navons quà faire une pause aujourdhui ! Justement, un bon livre me tend les bras : Etoiles à facettes.
Louvrage sur les genoux, je réfléchis. Certaines idées sont surprenantes, mais pas inintéressantes. Les étoiles peuvent protéger des héros, leur donner force et éclat. Il y a des bonnes et mauvaises étoiles ; des héros loyaux, dautres abominables. Ils sont irrémédiablement liés. Les étoiles influencent, sinon représentent, la balance de lunivers. Elles ont leur volonté propre... Comment lécrivain est-il arrivé à un tel résultat ? Il faudrait que je le rencontre pour en savoir plus.
Soudain, deux bras passent de chaque côté de ma nuque, menlaçant tendrement.
- Tu réfléchissais peut-être ? me souffle Elis à loreille.
- Ca peut attendre...
En dépit du temps qui se dégradait, notre entente saméliorait de jour en jour. Nous navions jamais été aussi complices. Dans la gigantesque plaine de Purple City, lautomne prenait progressivement le pas sur lété. Nous marchions en forêt. Je reçus, la paume ouverte, une feuille dorme dun orange presque rouge. Le vent menleva rapidement ce léger fardeau et lemporta par-dessus les arbres. Peut-être ny avait-il aucun rapport entre les deux événements, mais une fine pluie commença à tomber à ce moment-là. Une fois abrités sous une tente, la pluie devint un amusement, elle berça nos curs ; sûrement la fierté de pouvoir se protéger aussi facilement de la nature...
Je décidai de profiter de loccasion pour aborder quelques sujets délicats avec Elis. Notre futur, nous avions encore tout le temps den parler. Cependant plus je la regardais, et plus il mapparaissait comme évident quelle désirait un enfant.
- Que penses-tu de notre petit voyage ? lui dis-je.
- Cest très agréable de vivre ainsi, sans soucis...
- Je ne sais pas pour toi...
Et je repris ma respiration.
- ... mais les enfants me manquent.
Elle pivota brusquement la tête vers moi, et me dévisagea dun regard brillant mais surpris. De lourdes secondes sécoulèrent. Elle détourna les yeux et se perdit dans ses pensées.
- Je me rappelle le jour où tu me les as présentés, il y a maintenant plus de dix ans. Jai cru que tu cherchais une nurse plutôt quune femme, et jai failli vous abandonner. Mais comment ne pas sattacher à ses adorables gamins toujours de bonne humeur, débordants de vie ? Cest exact... ils me manquent.
Comment démarrer la conversation ? Devais-je lui faire part de mon trouble tout de suite ? Peut-être avais-je tort ? Ainsi je pris le risque dune grosse déception.
- Elis, je voudrais avoir un enfant.
Elle ne réagit pas. Mavait-elle entendu ? Sûrement... Elle avait dû me voir arriver avec mes gros sabots.
- Je suis en pleine période de changement. Je sais que je pourrai moccuper de lui correctement.
Son regard se figea, elle tendit loreille.
- La pluie a cessé. Je vais faire quelques pas.
Je restais stupéfait. Etait-ce bon signe ? Assurément, je nen avais aucune idée.
Nous avons atteint hier soir un petit village sympathique où la circulation automobile est interdite. La nuit passée à lhôtel a été un régal. Dans ce genre situation, on apprécie le confort à sa juste valeur. Nous ne nous sommes pas faits prier et avons réservé la chambre pour une seconde nuit.
- Que dirais-tu dhabiter ici mon chéri ?
- Ce serait une bonne idée. Maintenant que nous ne sommes plus que deux, notre île est un peu trop grande. Il faudra soccuper de ça à notre retour.
- Exactement. Il y a aussi un autre problème à remettre...
Que répondre devant ce sourire malicieux ? Je sens néanmoins mon cur se gonfler dune douce chaleur.
Une journée, ça passe vite. Entre le restaurant et la longue sieste qui suit, la bière à quatre heure, et le dîner qui séternise, cest presque une course. Mais une fois à lintérieur, lorsque lorage sabat sur les pâles lumières citadines, on peut enfin prendre son temps. Toutes les petites actions semblent alors sétendre sur dimmenses durées, chaque geste trouve son importance. Etrangement cest souvent pendant ces moments là que les morts se lèvent de leur tombe, que les ogres viennent enlever les petits enfants ou que des explosions titanesques font trembler les montagnes...
Je nai pas rêvé. Elis me regarde. Je me lève.
- Non, ny va pas !
- Je dois y aller ! Je ny vais pas pour combattre mais pour faire arrêter cela. Je ne sais pas pourquoi, mais je tiens à ce village et à ses habitants. Ils doivent être terrorisés, surtout les enfants ! Tu ne penses pas ?
Mes yeux doivent pétiller. Je sens une énergie bizarre en moi.
- Je ne viens pas avec toi. Il pleut dehors et je naime pas les orages. Essaye de revenir avant que je ne mendorme.
- Promis mon ange !
- Tu vas te servir de tes pouvoirs ?
- Non ! Je serais trop déçu dabandonner si vite.
Je lui fais mon plus beau sourire et referme la porte derrière moi.
Un splendide éclair accueillit ma sortie de lhôtel, suivi dun formidable coup de tonnerre. Des gens regardaient aux fenêtres, surpris et inquiets ; trop de maisons, impossible de voir quoi que ce soit aux alentours. Je rejoignis la colline la plus proche en courant. Il ny avait plus eu dexplosion mais les combattants se trouvaient encore dans le coin, jen étais certain ; une intuition. Le regard au ciel, je ne décelais aucun mouvement. Ce nétait pas une véritable tempête. Il aurait suffi dun soupçon dénergie et la pluie naurait plus atteint mon visage. Je ny voyais strictement rien. Une flamme gigantesque attira soudain mon attention. Non loin de là, trois petites formes sombres immobiles encerclaient une quatrième. Toutes partirent à lattaque en même temps. Le combat faisait tellement de bruit et de lumière que de lorage on ne percevait plus que la pluie.
- ARRETEZ !
Javais crié si fort que mes oreilles sifflaient encore. Cétait sorti instinctivement ; une sorte de défense face à moi-même. Cette bataille était si ridicule en comparaison de celles que nous avions menées, et pourtant elle causait un tel vacarme. Un instant, jeus une peur terrible de ma personne.
Les quatre individus sétaient tournés vers moi. Lun des prédateurs profita de ce moment dinattention pour propulser dun violent coup de poing celui qui semblait être la proie. Il ne se releva pas. Trois Elfes, car il sagissait dElfes, atterrirent en douceur. Le plus grand ramassa le Mutant Tigre et vérifia quil était bien inconscient. Avec un sourire satisfait il lâcha le corps inerte et posa un pied dessus. Ils me regardaient tous fixement, protégés dune faible aura, les cheveux au vent.
- Un Elfe ! Etonnant ! lança lun deux.
- Les explosions tont réveillé ? poursuivit un autre.
Javais retrouvé mon calme, trop vite dailleurs ; cétait mauvais signe. Je sentais un froid glacial menvahir.
- Vous faites beaucoup de bruit. Impossible de dormir ! Pourquoi vous battez-vous à trois contre cet homme ? Qua-t-il fait ?
- Tes peut-être un peu trop curieux ! Tu fais parti des Machtari Cemeno?
Les deux autres Elfes hoquetèrent de surprise ; apparemment je nétais pas sensé obtenir cette information aussi rapidement. Le plus grand, à la chevelure argentée, perdit son sourire.
- Pourquoi tu lui parles des Machtari ? Tas perdu la tête ?
- Je ne vois pas où est le problème... cest un Elfe, et puis on va devoir léliminer, non ?
Sans hésitation, le chef lui envoya une gifle, violente au point de le faire tomber. Lautre se releva doucement, serra les dents et retint sa rancur.
- Crétin ! Il ne sait pas qui nous sommes et na aucune chance de nous retrouver.
Il essayait de ne pas laisser transparaître son trouble. Je repartis à loffensive.
- Vous navez pas répondu à mes questions ! Pourquoi êtes-vous venus battre ici ? Il y a des habitations...
- Cet homme a trahi notre guilde, nous avons reçu lordre de léliminer. Plus tu poses de questions et plus ta vie est en danger ; je te conseille darrêter.
Je pris le risque davancer, dun pas résolu.
- Je récupère le corps. Ne men empêchez pas !
Au moment de saisir le Mutant, une main puissante retint mon bras. Mes muscles se bandèrent deux-mêmes et mes yeux se durcirent. Je tournai lentement la tête jusquà laffronter du regard. Plus réceptif que prévu, il lâcha prise immédiatement.
- Bel instinct de survie, dis-je froidement en détournant les yeux. Maintenant, ne laisse surtout pas ta fierté prendre le dessus sur ta raison.
Il recula. Javais dû toucher juste, il ne répondit pas à cette provocation. Une fois le Mutant tigre bien installé sur mes épaules, je pris la direction du village. Derrière moi, tous ne comprirent pas la situation.
- Pourquoi tu le laisses prendre Guiji ? Ca fait deux mois quon le traque.
- Ne pose pas de question ! Cest comme ça ! Je marrangerai personnellement avec Monsieur Shinoken.
Un léger sourire carnassier déforma mon visage. Aeswen allait devoir sexpliquer. La guilde des Machtari Cemeno cachait bien des secrets intéressants, et jouait souvent un jeu dangereux.
Je les entendis senvoler. La pluie cessa presque de tomber.
Elis ne fut pas satisfaite de mon cadeau, mais elle le cacha du mieux quelle put. Le Mutant tigre se réveilla le lendemain matin. Il nétait pas en trop mauvais état ; quelques côtes cassées et le nez légèrement enfoncé. Les yeux vitreux, on nen tira rien avant plusieurs heures. Le repas de midi le motiva à sortir de sa torpeur.
- Merci de mavoir aidé... qui êtes-vous ? demanda-t-il, plus curieux quintrigué.
- Des voyageurs. Je ne sais ce que vous avez fait à la guilde des Machtari Cemeno, mais elle semble sérieusement vous en vouloir.
- Vous connaissez la guilde des Machtari Cemeno ?
- Cest exact ! Jai malheureusement travaillé pour elle quelques temps, à mon insu.
- Je ne sais pas comment vous avez fait pour me sortir de ce pétrin, mais merci !
- Je vous demanderai une chose en échange : pourquoi cette tentative délimination ? Racontez-moi tout en détails !
Guiji nessaya pas de refuser. Il entama le récit de ses péripéties.
Jai toujours été fasciné par le combat, la justice. Cest essentiellement la raison pour laquelle je suis entré au service des Machtari Cemeno le jour de mes vingt ans. Javais décidé den finir avec mon ancienne vie, une sorte de coupure si vous voyez ce que je veux dire. Je naurais peut-être pas dû, mais jai fui de chez mes parents... je ne les ai jamais revu. Les Machtari pouvaient mapprendre à me battre, à développer mon corps et mon esprit, un rêve qui devenait réalité.
Il sest passé dix ans, pendant lesquelles je me suis entraîné aux côté dautres jeunes passionnés, pendant lesquelles jai effectué des missions dont le sens profond méchappait souvent ; mais je ne posais pas de question. Du moment que je pouvais progresser, jétais prêt à tout.
Un jour, jai assisté à une scène qui bouleversa ma vie. Je mentraînais seul un soir, dans le noir. Je méditais sur la Magie et la perception extrasensorielle. Je voulais mettre au point un nouveau sort si je me souviens bien. Jen avais fini avec la théorie, jen étais au stade des premiers essais. Jentendis soudain des petites voix qui parlaient dans ma tête. Heureux darriver si vite à un résultat, je prolongeai lexpérience. Je compris vite que lune des voix appartenait à Aeswen Shinoken, je ne connaissais pas lautre. Je navais vu Aeswen quune fois dans ma vie, de loin. Cétait plus une légende quun chef de Guilde... Mais là, quelle dureté dans sa voix !
- Je sais ce que tu ressens, mais je ne peux pas encore te libérer, disait-il.
- Que dois-je encore faire ? Pourquoi jouer ce jeu ? répondait lautre dune voix lointaine.
- Jai encore besoin de toi. Je pourrais te libérer, mais jai appris à te connaître au fil des années. Tu ne me serviras pas de ton plein grès ! Jai besoin dun héraut, dun soldat. Jai essayé de te remplacer il y a quelques temps ...échec ! Je suis bien placé pour savoir que les Elfes ne sont pas facilement influençables ! Désolé, toi tu nas jamais eu le choix.
Il y avait quelque chose dinsupportable dans cette voix, dans ce rire. En tout cas quelque chose que je ne pouvais supporter, qui sopposait à tous mes idéaux. Je devais en apprendre plus.
Il me fallut un an avant de connaître enfin le nom de lesclave dAeswen. Avec cette nouvelle donnée en main, je pus me renseigner plus efficacement. Cette histoire prenait une telle place dans mon esprit
je ne dormais plus. Cétait tout juste si je mentraînais encore. Je perdis une bonne partie de mon niveau pendant cette période, mais ce nétait pas important. Cependant, plus je cherchais et plus je menlisais. Jobtenais des réponses vagues ou farfelues. Personne ne semblait savoir de quoi je parlais. Une sombre mélancolie semparait de moi lorsque le destin mit lobjet de ma quête sur mon chemin. Oui, dites ce que vous voulez, je crois au destin ! Un jour, un guerrier elfe dune carrure impressionnante croisa mon regard au détour dun couloir ; je ne lavais jamais vu. Je fus étonné par le vide qui émanait de sa personne. Comme sil mattendait, il me parla de son esprit emprisonné dans une statuette depuis la nuit des temps, et maintenant aux mains dAeswen. Il mexpliqua comment la récupérer, mais pas comment le libérer. Il disparut.
Comment prendre en finesse la statuette des mains du chef de ma Guilde ? Impossible ! Le bon vieux cambriolage avec option fuite me parut adapté. Une Mana Ball pour la porte de sa maison, une pour celle de sa chambre, un sort douverture pour le tiroir de sa table de chevet et la statuette était à moi. Il ne me restait plus quà voler, nuit et jour, jusquà être à labris. Je le crus en tout cas. Aeswen envoya des mercenaires à ma poursuite, et ma vie devint un enfer.
Je lui tendis un verre deau. Ce monologue semblait lavoir épuisé.
- Voilà ! Vous savez tout ! dit-il.
- Et comment sappelle ce guerrier ? finis-je par demander.
- Beoren est son nom !
Jécarquillai les yeux. Beoren
lancien Elfe
lhomme de main dAeswen ? Des images me revinrent en pagaille : son sourire radieux et sa bonne humeur, le combat face à Natal au-dessus de Green City
LAtlante voulait sincarner en lui. Oui, tout était clair maintenant. La volonté de Beoren, prisonnière de la statuette, navait pu se défendre correctement. Je frissonnai. La Guerre avait commencé ainsi. Beoren sétait-il saisi de la couronne atlante par erreur ou Aeswen lui en avait-il donné lordre ? Je sortis de mes pensées. Le Mutant rêvassait.
- Et cette statuette, quen avez-vous fait ?
Quelques secondes sécoulèrent. Jallais répéter ma question, mais le Tigre répondit.
- Un ami
cest un ami qui la garde. Je pense quelle est très bien chez lui.
Il se leva.
- Merci pour tout ! Je vous ai assez dérangé et jai besoin de vacances. Je vais rejoindre lastroport le plus proche.
Le Mutant salua Elis dun signe de tête et franchit la porte. Je regardai Elis dans les yeux le temps dun instant.
- Préparons-nous !
- Oui, partons !
IX Un nouveau départ
- Mesdames et messieurs ! cria larbitre. Les tirages au sort ont été effectués. Vous allez assister dans un instant aux quarts de finale.
Un hurlement général fit trembler les tribunes. Cette fin de tournoi allait être quelque chose dincroyable. Dire que deux cent ans auparavant la Magie était quasiment inconnue du grand public
- Attendez-vous au spectacle le plus merveilleux et le plus éblouissant que vous ayez eu loccasion de voir. Ces guerriers sont les meilleurs de notre planète.
Un immense tableau fut affiché sur les écrans géants. La composition du premier combat apparut à son tour. LElfe noir et Erlinda allaient saffronter pour le plus grand plaisir du public. Les deux combattants savancèrent sur le tatami. Ils furent acclamés comme il se doit. Des clans se formèrent rapidement parmi les spectateurs mais aucun des adversaires ne fit grand chose pour sattirer les faveurs des supporters.
- Le deuxième combat opposera Narcam à Mary-lin ! Décidément, ce sont des duels homme-femme qui nous attendent.
Narcam avait la cotte depuis le championnat de Métropolis. Il fut reçu par un tonnerre dapplaudissements. LElfe salua courtoisement la jeune femme. Elle lui répondit par un grand sourire.
Accompagné dun roulement de tambour, le troisième combat safficha enfin. Melril rencontrait Kangourou. Ils arrivèrent côte à côte, en pleine rigolade.
- Nous sommes voués à nous rencontrer, dit le Mutant. Tu nes pas bien en forme, mais je suis certain que tu seras un adversaire de taille.
- Attends-toi à ce que je vende chèrement ma peau mon gaillard ! Tu vas subir le même sort que Croco !
Melril eut droit à un ovation de la gente féminine. Il leva les bras au ciel en signe de remerciement, et fit une courbette élégante qui finit de mettre tout le monde dans sa poche.
- Et enfin, Carak affrontera Khorn dans notre dernier quart de finale, dit larbitre.
Le Nain avait été sacré champion de Métropolis, et les gens sen rappelaient. Les conditions de sa victoire étaient restées troubles, mais cétait son visage que toutes les télévisions du monde avaient diffusé. Tous les spectateurs tapèrent du pied pour saluer son entrée dans le stade. Ce grondement lémut au plus profond de son être. Il se promit de faire tout ce qui était en son pouvoir pour être digne de sa réputation.
- Nous avons assez attendu ce moment ! cria larbitre. Que débutent ces phases finales !
Il ne restait plus quErlinda et lElfe noir sur le tatami. Les autres combattants sétaient repliés dans leur loge afin de pouvoir suivre tranquillement le déroulement des combats.
- Erlinda ne va pas tenir plus de cinq minutes, assura Narcam.
- Elfe Noir a lair davoir le béguin pour elle, dit Melril. Voyons voir comme il va sy prendre !
Narcam sourit et haussa les épaules.
- Nous ne serons jamais sur la même longueur donde je crois, dit-il.
- Mais non, mais non ! Seulement quil y a des choses plus importantes que dautres, cest tout !
Erlinda ne semblait pas sêtre remise des qualifications. Son visage, son regard, trahissaient un trouble profond. En face delle, Elfe Noir avait sorti son plus beau sourire. Pour linstant ce nétait pas se battre qui lintéressait.
- Doù viens-tu ? lui dit-il. Pourquoi navions-nous jamais vu de femme Elfe avant toi ?
Elle mit plusieurs secondes à réagir.
- Je ne comprends pas tout, je suis désolée. Je me suis inscrite à ce tournoi pour en apprendre plus sur moi.
Une tristesse infinie émanait de cette voix.
- Cette fille a enduré des épreuves au-delà de notre imagination, murmura Melril.
- Elle ne va pas bien du tout en tout cas, dit Carak.
- Ce combat devrait nous révéler sa vraie nature, ajouta Narcam.
LElfe noir sattendrit légèrement.
- Crois-tu vraiment que combattre taidera dans cette quête ?
Laura dErlinda se développa. Elfe Noir fit un bond en arrière ; pur réflexe.
- Qui es-tu pour me dire ce que jai à faire ? dit-elle dun ton sec.
Elle se calma brutalement.
- Si seulement je pouvais me rappeler doù je viens
Au fond de moi je me sens si seule. Et jéprouve une telle mélancolie. Comme si javais perdu tous ceux qui me sont chers. Ma mémoire ne ma rien révélé de plus que mon nom.
- Nous pouvons je peux taider, fais-nous confiance, essaya de rassurer Elfe Noir.
- Je dois aller au bout de moi-même et me battre jusquà mon dernier souffle. Je dois utiliser mon énergie jusquà la dernière parcelle. Prépare-toi à subir une lourde défaite !
LElfe noir se résigna. Il ny avait rien à faire. Elle était bornée. Il se mit en garde, les poings serrés sur les côtés.
- Puisque cest ainsi
Son aura explosa ; une aura noire comme les ténèbres et le désespoir. Son regard glacial transperça Erlinda. Une fraction de seconde plus tard, un coup de poing violent latteignit au menton. Elle seffondra quelques mètres plus loin.
- Pfiou, il na pas fait dans la dentelle, dit Narcam un peu gêné.
- Elle est montée sur le ring, elle savait à quoi sen tenir, répondit froidement Melril.
- Regardez ! dit Carak le bras tendu. Elle se relève !
LElfe noir se jeta sur elle sans lui laisser le temps de réagir. Son aura sintensifia encore. Un coude dans lestomac la fit se recroqueviller ; un coup de pied retourné à la tête la saisit au vol. Elle vrilla sur elle-même et sécroula. Debout près delle, Elfe Noir paraissait ne rien ressentir. Il était totalement entré dans le combat.
- Finis-en ! cria Narcam. Cette comédie a assez duré.
- Jessaie de ne pas frapper trop fort, répondit doucement Elfe Noir. Ces chocs pourraient lui rendre la mémoire.
Une voix brisée provint de ses pieds.
- Je nai pas besoin quon prenne soin de moi
Erlinda réussit avec beaucoup de difficulté à se mettre à genoux. Sa respiration était particulièrement lourde. Ses yeux fixaient les dalles blanches du tatami comme si elle attendait patiemment la prochaine attaque. Elfe Noir hésita un léger instant. Son poing brilla soudain dune lumière noire. Latmosphère vibra et siffla. Le coup terrible la projeta à lautre bout du ring. Elle glissa mais ne tomba pas en-dehors. Les vêtements dErlinda étaient en lambeaux. Sa bouche et son nez crachaient du sang ; sa joue et son il droit gonflèrent en un instant. Larbitre sinterposa immédiatement
- Je vais compter ! Je ne crois pas quelle soit en état de continuer.
Il sagenouilla et commença de taper le sol en rythme.
- 1
2
3
4
Narcam frissonna tout à coup.
- Quelque chose ne va pas ! dit Melril les dents serrées.
Larbitre sinterrompit de lui-même. On lentendit déglutir dans le micro.
- Mademoiselle, vous pouvez reprendre le combat ?
Une bourrasque le fit reculer dun mètre. Il se remit sur ses pieds aussi vite quil put et reprit une distance de sécurité acceptable. Erlinda se remit doucement sur ses pieds. Son niveau dénergie avait légèrement augmenté. Le plus étonnant était cette faculté incroyable à encaisser les coups de son adversaire.
- Tu veux vraiment poursuivre ? dit sérieusement Elfe Noir.
Erlinda nentendit apparemment pas la question. Ses yeux nexprimaient plus grand chose. Un voile sétait dressé entre elle et le reste du monde. Elle avança dun pas, et manqua de chuter.
- Elle nabandonnera pas, conclut Narcam.
- Quitte à y passer
Elfe Noir frappe de plus en plus fort. Il va finir par la tuer si elle nessaie pas déviter.
- Je ne crois pas quelle en soit encore capable, dit Carak.
Il y eut un léger silence.
- Vous ne ressentez rien détrange ? leur demanda Kangourou. Jai limpression quon me cache quelque chose et je naime pas ça.
- Je vois ce que tu veux dire, dit Mel.
LElfe noir se lança une nouvelle fois à lattaque, bien décidé à la faire sortir de la zone de combat ou la mettre définitivement KO. Contre toute attente, Erlinda se protégea de son bras au dernier moment. Elle poussa un cri de douleur. Son adversaire fit quelques bonds en arrière et se remit en garde.
- Je tai cassé le bras ? Désolé
Une déflagration terrible séchappa dErlinda. Son aura, légèrement bleutée, sintensifia extraordinairement. Bien décidé à ne pas la laisser sorganiser, Elfe Noir se jeta sur elle. Une lumière argentée enveloppa Erlinda. Son corps entier parut sêtre soudain recouvert dune couche de métal, comme de largent.
- Beaucoup trop puissant
, parvint à articuler Narcam.
Elfe Noir poursuivit malgré tout son offensive, nécoutant pas la peur qui lui ordonnait dabandonner sur le champ. Un rayon, blanc comme les ailes dun ange, lemporta. Lénergie dErlinda disparut linstant daprès. Elle sécroula, inanimée. Tous les regards se portèrent alors sur son adversaire qui planait à dix mètres du sol, à moitié nu. Son corps fumait. Une partie de ses cheveux avaient été consumée par la magie. Il atterrit et posa immédiatement un genou à terre. Ses bras avaient encaissé une grande partie de lattaque ; des cloques les recouvraient entièrement. Larbitre compta dix secondes et Elfe Noir fut nommé vainqueur.
Les secours accoururent vers Erlinda qui ne donnait pas signe de vie. Narcam fut encore plus rapide. Il se pencha sur elle et il grimaça de surprise. Son état était catastrophique ; plus la moindre once d'énergie. Il apposa ses mains sur elle. Une douce aura bleue sétendit autour des deux Elfes. Le visage de Narcam se crispa sous leffort.
- Elle na plus rien à craindre, dit-il dune voix exténuée.
Melril laida à se relever.
- Où tu as appris ça ? Cest plutôt pratique.
- Je ne peux le faire que sur les autres, expliqua Narcam. Et comme tu le vois, cest pas de tout repos. Cette fille avait un potentiel extraordinaire
- Cest rien de le dire ! Je ne sais pas quel est ce stade auquel elle est parvenue. Mais ça mintrigue.
- Tu crois que tu vas ten sortir face à Mary-lin, demanda Carak.
- Ca ne devrait pas poser trop de problème. Je vais essayer dexpédier ça. Ce qui minquiète le plus, cest de me retrouver face à Elfe Noir en demi.
- Il a laissé pas mal de plumes dans le combat. Tu auras ta chance.
- Par contre, il ne nous a pas montré grand chose de ses talents, dit le Nain. Cette aura est surprenante.
Erlinda fut évacuée vers lhôpital le plus proche. Les spectateurs ne sexprimaient plus vraiment, choqués par le précédent combat. Quétait-il arrivé ? Leffroi avait envahi tout le monde lors de la « transformation ».
- La vie de la jeune Erlinda nest pas menacée. Nous allons poursuivre ce tournoi dans la joie et la bonne humeur. Que savancent Narcam et Mary-lin, les combattants du deuxième quart de finale.
Lenthousiasme de larbitre fit senvoler les doutes et les peurs. Les applaudissements et encouragements fusèrent à nouveau à travers le stade. La fête pouvait reprendre.
La beauté de Mary-lin navait pas grand chose à envier à celle de Darling. Néanmoins, Narcam ne sen soucia pas. Son esprit était ailleurs. Il se revoyait soigner Erlinda. Ce contact, cette sensation dénergie, ne le quittait pas. Toutes ces choses qui lui échappaient, quil ne connaissait pas. Il cligna des yeux. Mary-lin gisait à ses pieds, et se tordait de douleur. Narcam regarda son poing avec étonnement. Son corps sétait défendu seul. Il avait peut-être même attaqué. Le seul duel quattendait lElfe allait enfin arriver. Elfe Noir faisait froid dans le dos. Il dégageait une aura sinistre. Ce combat ne serait pas comme les autres. Il apporterait lui aussi sa cargaison denseignements.
Les qualifications de Kangourou sétaient déroulées idéalement. Il navait jamais vraiment rencontré dadversaires à sa hauteur. Sa forme était optimale. Depuis son combat contre Croco, Melril accusait un sacré coup de fatigue. Malgré tout il avait réussi à récupérer, assez pour tenir tête sérieusement à son ami poilu.
- Cest la finale avant lheure, dit Mel.
- Ne te moque pas de moi. Je nai pas votre niveau. Pourtant je nai pas arrêté de mentraîner depuis le précédent tournoi.
- Hmm
à peu près pareil. Si ce nest que nous avons passé quelques temps à étudier à la fac. Ha ! Joublie aussi ces interminables soirées en compagnie de ces si belles femmes.
- Les Elfes sont tous les mêmes ! dit Kangourou, un grand sourire sur le visage.
- Des comme moi, je ne crois pas quil y en ait beaucoup. On y va ?
- Pour Croco, je vais te faire mordre la poussière !
- Je nen doute pas une seconde.
Ils fêtèrent le début de la rencontre par un long corps à corps. Rien de très sérieux, la moitié de leurs mouvements ne servaient à rien. Mel et Kangourou riaient aux larmes à chaque fois quils se trouvaient dans une position ridicule ou emberlificotés lun lautre. Pas la moindre magie, pas la moindre aura pour le moment. Le public se prit au jeu. Ils avaient transformé un combat sérieux en un spectacle comique. Melril était le seul à pouvoir faire ça.
Le poing sec de lElfe finit par percuter la joue du Mutant un peu trop violemment. Les énergies se développèrent instantanément. A un seul petit mètre lun de lautre, les règles du jeu avaient changé. Cétait à celui qui dégagerait le plus de puissance, quitte à arracher le tatami. Bien ancrés dans le sol, le moindre muscle tendu, ils poussèrent un hurlement effrayant. Deux immenses flammes de Mana se dressèrent, lune blanche, lautre rouge. Après une petite minute, tout redevint plus calme. Les combattants tombèrent sur leurs fesses, face à face. Le souffle court, ils explosèrent de rire.
- Cest un quart de finale de championnat du monde, ça ? dit Carak les yeux au ciel.
- Une manière comme un autre de se mesurer à lautre, tu ne crois pas ? proposa Narcam.
- Ce nest pas une manière qui me convient !
Melril et Kangourou se relevèrent avec difficulté. Ils se rentrèrent dedans linstant daprès. Leur rapidité était stupéfiante. Le Mutant lança une boule de feu vers lElfe ; celui-ci la contra aisément dune Mana Ball. Lexplosion décoiffa la moitié des spectateurs. Des flammes recouvrirent la surface de combat, éteintes immédiatement par le souffle créé par la rencontre des deux énergies. Un coup précis de Kangourou réussit à briser la concentration de Mel. Retombé au sol, il neut que le temps de se protéger dun bouclier pour disperser une autre attaque magique de son adversaire. Le Mutant ne sarrêta pas là. Un rayon de feu gicla de ses mains et sécrasa contre la protection de Melril qui tenait bon. Le tatami se craquela sous la pression. Un cratère vint à se former alors que lElfe senfonçait plus encore. Kangourou continuait de cracher des flammes. Le Mana Shield les repoussait dans toutes les directions. La température du stade monta et les spectateurs nen menaient pas large. Hypnotisés par le terrible duel, ils ne cédèrent pas à la panique pour autant. Une épaisse fumée recouvrit progressivement toute la surface de combat. Le silence se fit alors. Le crépitement assourdissant avait cessé.
Kangourou revint à terre, inquiet pour lElfe. Il sapprocha du trou et se pencha prudemment. Au fond, allongé sur le dos et noir de la tête au pied, Melril exhibait un sourire niais. Il était allé au bout de ses forces et narrivait plus à bouger le petit doigt.
- Un combat que je ne suis pas prêt doublier, lança-t-il.
Le Mutant descendit le chercher et le ramena à la surface. Lacclamation du public fut sans précédent. Mel leva lui-même le bras de son ami pour le déclarer vainqueur. Kangourou retint des larmes et salua humblement tous ces gens qui lapplaudissaient. Il aida lElfe à sortir du tatami.
- Tu as réussi à me vider totalement de mon énergie, dit Kangourou.
- Tu navais quà pas entrer dans mon jeu, héhé !
- Allons assister au combat de Carak, repris le Mutant. Je ne voudrais pas rater le massacre.
Ils sinstallèrent confortablement aux côtés de Narcam.
- Félicitations pour le spectacle !
Leur attention se tourna alors vers leur ami. Il ne valait mieux pas enterrer Khorn trop vite. Humain dâge mûr, un bandeau noir sur lil gauche, il navait pas décroché le moindre sourire depuis le début de la compétition. En face de lui, Carak paraissait bien petit et frêle. Pourtant, ses amis décelèrent un grand sourire derrière sa longue barbe. Pour remettre les pendules à lheure, le Nain serra les poings et adapta son niveau dénergie. Ses muscles gonflèrent dun coup et neurent plus rien à envier à son adversaire.
- Que le combat commence ! ordonna larbitre.
Tous les spectateurs scandaient « Carak », sans exception. Il navait pas droit à lerreur.
Il fallait que quelquun se dévoue ; le Nain passa à lattaque. Au dernier instant Khorn tourna les hanches et sortit de la trajectoire. Il abattit sans aucune hésitation son coude dans la nuque du Nain. Arrêt du temps ; collés lun à lautre, Carak et Khorn ne bougeaient pas dun pouce. Les spectateurs ne faisaient plus le moindre bruit.
Un rire démoniaque sélança dans le stade. Le Nain tomba à genoux.
- Cest tout ? cria-t-il.
Il avait du mal à sarrêter de rire. Il se remit doucement debout. Khorn reprit ses distances aussi vite quil put. Carak sécha ses larmes.
- Jai rien senti
Comment as-tu fait pour passer les qualifications ?
Un pas après lautre, il savança en toute confiance.
- Je vais te faire regretter davoir osé me porter un coup. Je vais te faire regretter davoir osé te montrer devant moi alors que tu ne sais pas te battre.
Le Nain leva les bras au ciel. Son énergie se développa brusquement et violemment. Il poussa un hurlement guttural.
- Je ne me bats jamais pour rien, dit-il dans un sourire à faire peur.
Un vent terrible se leva sur la surface de combat. Soudain Khorn fut emporté dans les airs ; une tornade sétait créée autour de lui.
- Profite
ton voyage sarrête ici, dit Carak entre ses dents.
Dans sa paume apparut une grande sphère verte, une Mana Ball dune taille démesurée. Il la lança de toutes ses forces sur son adversaire qui ne pouvait rien faire pour léviter. A lintérieur de la tornade, un explosion se développa. La déflagration fut comme un coup de tonnerre. A terre gisait Khorn dans un état pitoyable. Les secours accoururent sans même attendre que larbitre compte jusquà dix.
- Ne vous inquiétez pas, dit le Nain. Jai dosé mon attaque. Il va juste dormir pendant un long moment.
Il ne présentait aucun signe de fatigue. Carak était réellement impressionnant.
Larbitre se posta au milieu du tatami, de plus en plus esquinté. De sa plus belle voix il brailla dans le micro.
- Quels magnifiques quarts de finale ! Ces jeunes gens sont remarquables. Acclamons Elfe Noir, Narcam, Kangourou et Carak comme ils le méritent !
Nul besoin de le répéter ; le public leur fit une ovation. Melril sinterrogea. Deux Elfes, un Nain et un Mutant : un tournoi mondial terrien où les Humains navaient pas leur place. Comment expliquer cela ? Ils étaient près du but, cétait certain.
- Les demi-finales vont pouvoir débuter, annonça larbitre. Les quatre meilleurs combattants de la planète vont saffronter pour notre plus grand plaisir.
- Non, il existe des gens encore plus forts, murmura Melril. Ils sont si forts quils néprouvent pas le besoin de sexhiber.
Narcam entendit les réflexions de son ami. Il lui sourit, hocha la tête, et prit la direction de la surface de combat. Il serra les poings.
- Elfe Noir
je taurai !
Yeux dans les yeux, à cinq mètres lun de lautre, les deux Elfes se toisaient. La tension qui régnaient dans lespace qui les séparait était palpable, et ils navaient pas encore dégagé leur puissance
Leur aura apparut progressivement. Elles sapposaient en tout point. Blanche et bleue, celle de Narcam pouvait représenter le pendant lumineux de laura ténébreuse de son adversaire. Cette rencontre allait rester dans les mémoires.
- Je nai pas le droit à lerreur, dit Elfe Noir. Je vais devoir tout donner dun coup. Je nai plus assez dénergie pour me permettre le luxe de réfléchir. Jespère seulement que ça ne dégénérera pas.
- Une seule attaque dErlinda a suffit à tépuiser, ça se voit, sourit Narcam. Tu es couvert de blessures.
- Et toi tu tes vidé de ton potentiel pour lui éviter une mort certaine. En gros nous sommes à peu près égalité. A la dèche tous les deux !
- Mais il nous reste largement assez pour tout casser, cest bien ça ?
Les deux Elfes sourirent.
- Cest tout à fait juste ! dit Elfe Noir.
- Alors allons-y ! Et que le meilleur gagne !
La volonté des deux guerriers sétendirent et se percutèrent. Des volutes de fumée tourbillonnaient de-ci de-là. Lénergie de lElfe noir était de plus en plus pesante et opaque. Son aura le dissimulait presquentièrement. Son être entier respirait
la mort. Qui était-il ? Comment avait-il pu devenir ainsi et sen complaire ? Narcam réajusta son niveau de puissance et se mit en garde. Son adversaire ne le regardait plus. Ses yeux se révulsèrent soudain ; malaise général. Son énergie paraissait être ici et ailleurs en même temps. Narcam hésita à attaquer. Ce pouvait être se jeter dans un piège
que préparait-il ?
Un halo rouge et noir, crépitant, apparut à un mètre du sol aux côtés dElfe Noir. Narcam bondit aussitôt. Il avait trop attendu ! Le halo sagrandit dun coup jusquà faire quatre mètres de diamètre. Narcam stoppa sa charge, son corps entier parcouru de frissons. La terre sétait mise à trembler. Des nuages noir comme la nuit se rassemblaient. Quelque chose dhorrible allait arriver. Dans une obscurité totale nexistaient plus quune petite flamme bleue et un grand disque rouge.
Une immense main aux longues griffes sembla sortir du halo et sy agrippa. Un pied suivi dune jambe démesurée et difforme surgit à son tour. Paralysé par la terreur, tout le monde regardait la scène fixement. Une tête cornue passa le portail, sur laquelle brillaient deux yeux rouges comme la braise, les yeux maléfiques dun démon. Le corps se redressa entièrement ; une créature de plus de six mètres de hauteur. Le portail avait disparu. Elfe Noir tomba à genoux de fatigue. Il avait tout donné. Un léger sourire illuminait son visage.
- Elimine Narcam ! susurra-t-il. Cest un ordre.
Le démon tourna la tête vers celui qui lavait appelé. Ils restèrent immobiles un temps qui parut une éternité.
- Bien maître ! gronda la créature.
LElfe noir haletait à la recherche de la moindre parcelle dair et dénergie. Son cur battait à rompre dans sa poitrine. Des vertiges lui interdirent de se remettre sur ses jambes. Mais le démon faisait maintenant face à Narcam et allait se battre pour lui.
- Quas-tu fait ? murmura Narcam qui tentait vainement de se reprendre.
Plus aucune aura ne lenveloppait. Il ne cessait de parcourir du regard le gigantesque corps devant lui
son nouvel adversaire. Comment larrêter ? Dun coup dil il comprit que personne ne lui viendrait en aide. Le combat nétait pas encore terminé. Ce silence de mort, cette absence de lumière lui broyaient les entrailles. Sa tête tournait. Ce démon venait dailleurs, mais doù ? Etait-elle seulement une pensée tordue créée de toutes pièces par Elfe Noir ? Lénorme poing du monstre percuta Narcam de plein fouet. Le choc manqua de lui casser les vertèbres. Le corps fut balayé comme un fétu de paille. Le mur de lenceinte larrêterait
et tout serait terminé. Melril ferma les yeux.
- Il sest rétabli, dit doucement Carak. Ouvre les yeux ! Il sest rétabli !
Melril obéit à linstant. Petit point lumineux dans les ténèbres, Narcam volait, les cheveux dans le vent. Son aura de flammes avait jailli. Pourquoi renier sa nature profonde ? Il était le feu. Pourquoi vouloir faire comme Melril et respirer le calme ? Tout emporter sur son chemin. Il ny avait plus que ça qui lintéressait. Narcam voleta jusquà revenir sur le tatami. Son regard gris avait retrouvé sa texture acier. Plus aucune trace de sourire sur ce visage dur de guerrier. Dans les tribunes, Darling laissa de grosses larmes couler sur ses joues. Qui était cet homme quelle aimait ?
Narcam se cambra et poussa un cri de colère. Des flammes prirent consistance autour de lui. Il se jeta sur le démon tel un éclair. Le feu virevoltait dans son sillage. Le poing minuscule fut arrêté par lépaisse carapace vert sombre. Il sacharna sans réfléchir une seconde. La main du monstre sabattit sur lui et léjecta au sol. Narcam se rétablit de justesse, déformant une nouvelle fois la surface de combat. La créature, efficace, lui décocha une sphère noire pour en finir. Plus rapide encore, lElfe tendit les bras devant lui et dispersa lénergie dans la Mana environnante.
- Encore une nouvelle technique, dit Melril.
- Mais à ce rythme, combien de temps tiendra-t-il ? soupira Carak.
- Et que va-t-il se passer sil narrive pas à éliminer ce monstre ? dit Kangourou, inquiet.
Le regard de Melril tentait dy voir plus clair dans le jeu dElfe Noir. Emporté par la fatigue, il navait pas de plan de rechange
Il était probable quil nait pas non plus de moyen pour faire disparaître son invocation.
Malgré la différence de taille, le démon parvenait à suivre les déplacements et le rythme de Narcam. Néprouvait-il aucune fatigue ? Laura magique de lElfe samoindrissait à vue dil. Il ny avait plus quune solution. Narcam chargea le monstre, et au dernier moment se roula en boule et passa sous ses jambes. Une roulade à terre, un rétablissement, il tendit ses bras et de ses mains jaillit son énergie. Il ne la canalisa pas, il ne lenveloppa pas. Elle gicla comme un torrent, comme une gigantesque vague. La créature neut pas le temps de se retourner. La Mana toute puissante lemporta sur son passage. Narcam avait ouvert la porte en grand
mais pourrait-il la refermer ? Au bout du rayon qui sétendait encore, le démon disparut dans le ciel. Lénergie cessa de couler. La lumière revint progressivement. Encore debout, Narcam ferma les yeux et respira un grand coup lair frais qui sengouffrait dans le stade. Elfe Noir resta à terre, le front contre la dalle sur laquelle il était.
- Narcam vainqueur ! hurla larbitre.
Il ny eut pas grand monde pour lapplaudir. Le public avait été choqué. Un léger brouhaha envahit les tribunes. Cette débauche de puissance, ce malaise, cette créature surgit de lombre, entraînaient interrogation et anxiété.
Dans la seconde demi-finale, Kangourou ne mit pas beaucoup de cur à sopposer à Carak, en bien meilleure forme. Quant à la finale, cest à peine si Narcam parvint à se traîner jusquà la surface de combat
Le Nain fut donc sacré champion du monde ; sa bonne étoile ne lavait pas quitté.
Le stade se vida petit à petit. Les reporters se précipitèrent pour les interroger les participants. Ils ne trouvèrent personne. La comédie avait trop duré. Le petit groupe sortit par la porte de derrière, de grands manteaux sur le dos. La liberté les appelait à nouveau.
- Je ne sais pas vous, mais je rêve dune longue sieste, dit Melril.
- On a bien mérité un peu de repos, acquiesça Narcam.
- Et si on veut un peu de tranquillité, je crois quon a intérêt à se faire oublier, ajouta Carak.
- Surtout toi, dirent Kangourou et Crocodile en cur.
- Je me demande où est parti Elfe Noir, dit Narcam. Il a disparu si vite
- Sacrément dangereux celui-là, grogna Carak.
- Quelquun dintéressant en tout cas, dit Melril.
A peine étaient-ils sortis quun individu mal habillé savança vers eux : un Elfe aux longs cheveux noirs emmêlés. Dans ses yeux brillait une certaine sagesse. Il sourit.
- Enchanté messieurs ! Mon nom est Aeswen Shinoken. Je suppose que vous ne connaissez pas mon nom. Par contre jai beaucoup entendu parler de vous. Je me présente à vous pour plusieurs raisons. Pouvons-nous discuter tranquillement, chez moi, autour dune tasse de thé par exemple ?
- Ce nest pas de refus, lança Melril.
Les autres haussèrent les épaules. Pourquoi pas suivre cet homme après tout
La petite maison dAeswen se trouvait légèrement en périphérie du centre-ville. La porte dentrée ouverte, une grande pièce en désordre total leur apparut. Des bibliothèques bordaient tous les murs. Des livres étaient entassés un peu partout, sans parler des feuilles volantes. Même le canapé était envahi. Aeswen, dun revers de main, balaya tout ce qui se trouvait dessus.
- Je vous en prie, asseyez-vous ! dit-il. Je vais aller faire chauffer de leau.
« Après la Météorite », « Magie et paranormal », « Psychanalyse de groupe », quelques-uns des titres visibles au premier regard. Aeswen revint vite, un plateau dans les mains. Les tasses de thé distribuées, il sassit dans son fauteuil.
- Vous avez un très bon niveau. Vous progressez particulièrement vite aussi
seulement je vous mets en garde tout de suite. Vous risquez de perdre contact avec la réalité si vous poursuivez sur ce chemin. Ce tournoi mondial a dû vous faire réfléchir, nest-ce pas ?
- Que proposez-vous ? demanda Narcam.
- Je suis à la tête dune organisation, à peu près secrète. Elle se nomme « Machtari Cemeno » - cest de lelfique. Vous saviez que les Elfes avaient leur propre langue je suppose.
Tous firent non de la tête.
- Et quels buts poursuit cette « organisation » ? dit Melril.
- Les Machtari sunissent pour apprendre à connaître le monde, et apprendre à connaître la Mana. Nous sommes avant tout des guerriers, et venons souvent en aide aux terriens lorsque la situation lexige. Je ne vous propose pas de vous joindre à nous. Seulement sachez que nous existons, que vous pouvez être utiles et que lon peut vous aider si besoin est.
« Je vais maintenant vous raconter une histoire. Il y a bien longtemps, peut-être une centaine de milliers dannées, vivait un peuple : les Elfes. Maîtres sur Terre, éternellement jeunes, les Elfes vivaient dans le bonheur. Cependant, un jour ils saperçurent que la Mana déclinait. Leur existence était irrémédiablement lié au Fluide, à cette énergie naturelle. Sans elle, ils dépériraient et viendraient à disparaître. Leur maîtrise de la Magie, leur technologie auraient certainement pu leur permettre de rejoindre un autre hâvre de paix ; ils nen firent rien. Panthéistes, ils choisirent de séteindre en même temps que la Mana. Les Elfes ne restèrent pas pour autant les bras croisés. Les meilleurs mages se réunirent et trouvèrent une solution qui leur convint à tous. Il sagissait daccomplir le plus puissant rituel qui nait jamais été fait. Lidée était de dissimuler dans les gènes Humains ces créatures qui commençaient tout juste à se développer ceux des Elfes. Lorsque la Mana reviendrait à un taux suffisant, des Elfes naîtraient alors de parents Humains et peupleraient à nouveau la Terre. La chute de la Météorite fut le déclencheur du « retour de la Mana ». Je suis moi-même un des premiers Elfes de « La Nouvelle Génération ».
- Quel âge avez-vous ? dit Carak, curieux.
- Voilà une bonne question, rit Aeswen. Jai toujours un peu de mal à my retrouver. Environ 350 ans je dirais
Ils restèrent tous bouche-bée. Sûr quil était plutôt bien conservé.
- Nous pensons que rapidement il ny aura plus de naissance elfique de parents Humains, reprit-il. A ce moment-là, nous espérons que les Elfes seront assez nombreux pour prendre le relais, cette fois de manière naturelle. Maintenant que les filles commencent à apparaître
- Nous en avons vu une au championnat, interrompit Kangourou. Elle paraissait avoir un gros problème.
- Sans parler de sa puissance magique incroyable et cette faculté dont elle a fait usage un instant avant de sécrouler, dit Narcam.
- Son corps sest recouvert entièrement dargent, ajouta Carak. Au même instant, son aura sest décuplée.
- Nous appelons cette transformation « peau dargent » ou « guerrier dargent » dit calmement Aeswen. Je peux dailleurs vous informer quil existe une « peau dor ». Seuls les Elfes ont accès à ces états. Alors leurs capacités sont extraordinairement développées ; la fatigue qui accompagne également.
- Erlinda sen est sortie jespère, murmura Narcam.
- Ne vous inquiétez pas pour elle ! rit Aeswen. Elle dort comme un loir, dans la chambre à côté. Cest un cas intéressant. Je vais être aux petits soins avec elle, ne craignez rien !
La nuit tombée, Kangourou et Crocodile saluèrent bien bas leurs amis et reprirent la route. Ils finiraient bien par se croiser à nouveau. Melril, Carak et Narcam choisirent de passer quelques temps au sein de la Guilde des Machtari Cemeno. Aeswen paraissait un gars honnête. Et puis comme il leur laissait une liberté totale
parfait !
Les retrouvailles avec Darling furent chaleureuses. Narcam avait encore la tête pleine de toutes ces choses quil avait apprises, de toutes ces sensations et émotions qui lavaient envahi durant ce tournoi, de toutes ces blessures, de cette fatigue qui mettraient du temps à se résorber. Etait-il vraiment fait pour se fixer ? Certes ils avaient tous besoin de repos. Mais rapidement le goût de laventure les reprendrait. Et si jamais ils nallaient pas de lavant, les évènements finiraient par leur retomber dessus, au grès du vent.
La suite des aventures de Narcam (30 ans plus tard), dans : Retour à la vie normale
VII : Gigalutin et Superelfe
Métropolis était devenu leur point de chute. Ils ne voulaient pas ladmettre mais lentraînement chez Harrond avait marqué leur esprit, changé leurs points de repère. La ville, comme dhabitude, était mue dune agitation bonne enfant ; les trois amis marchaient côte à côte dans une des grandes avenues.
- Et si nous testions nos nouvelles capacités ? demanda Melril dun air espiègle.
LElfe montra du doigt un fourgon de la Police en stationnement.
- Tu penses quon peut le soulever ? répliqua Narcam, les yeux brillants.
- Si on nessaye pas, on ne le saura jamais.
- Je suis partant ! ajouta Carak.
Ils avancèrent naturellement vers le véhicule et, tous en même temps, saisirent le châssis. Effort surhumain, ils soulevèrent et retournèrent le fourgon en un craquement sinistre de tôle froissée et de verre brisé. Tous les passants tournèrent la tête, mais les auteurs du délits nétaient plus là. Carak, Melril et Narcam sautaient de toit en toit, riant aux larmes.
Le lendemain, les trois compagnons entendirent parler dun petit tournoi darts martiaux. Les maîtres de plusieurs clubs avaient organisé une rencontre pour montrer au grand jour le talent de leurs meilleurs élèves. Des combattants amateurs pouvaient sy inscrire ; ils décidèrent de participer.
Les qualifications étaient dun niveau lamentable ; les deux Elfes et le Nain atteignirent les quarts de finales sans se fatiguer. Melril et Narcam se rencontrèrent au premier match et décidèrent de se donner à fond pour évaluer leur niveau. Cétait la première fois que les deux amis se battaient sérieusement lun contre lautre. Le premier corps à corps provoqua un murmure débahissement dans la foule. Les adversaires tournaient lun autour de lautre au milieu du tatami, frappant et parant en tous sens, leurs membres parfois auréolés de lumière. Ils décollèrent à la verticale, formant une magnifique double hélice lumineuse de plusieurs dizaines de mètres de hauteur. Un des brins se détacha soudain et vint sécraser au sol, cétait Melril. Narcam forma un boule bleuté dans sa paume, tendit le bras vers son adversaire et dégagea la moitié de son énergie en un rayon chaotique ; Melril esquiva. Le tatami se désagrégea sous limpact, produisant dimmenses nuages de poussière. Le souffle fit sécrouler les gradins ; hurlements de la foule. Les deux Elfes volaient, Carak les rejoignit. Ils se regardèrent sans un mot. On pouvait lire la satisfaction et le soulagement sur leur visage. Ils sen allèrent. Une larme coulait doucement sur la joue de Narcam.
Carak ne voulait pas reprendre les études.
- Non-merci les gars, jai déjà eu ma dose... et puis je dois mentraîner. On se retrouvera un de ces jours. A plus !
Narcam voulait dire un petit bonjour à sa famille et à ses amis. Les deux Elfes avaient besoin de vacances, ils passèrent donc quelques jours à Elimna. Elia fut submergée de joie à la vue de son fils, mais étonnée de constater à quel point il avait changé : elle le trouva mélancolique et triste. Un soir, les deux Elfes emmenèrent Juliette et lune de ses amies en boîte, à Chalon. La jeune fille avait bien grandi en deux ans, une vraie adolescente. La soirée fut heureuse en tout point. Puis Narcam et Melril repartirent comme ils étaient arrivés, sans prévenir.
Pour pouvoir suivre des études supérieures, les deux Elfes durent passer leur Maturity test, un mois de travail intensif avaient suffi à les remettre au niveau. Ils purent, dès septembre, sinscrire à lUniversité. Composée dun grand parc bien entretenu et dune multitude de bâtiments, la grande Université de Métropolis avait la particularité de regrouper en son sein toutes les disciplines : sciences, lettres et droit. Les deux Elfes se dirigèrent vers des études de physique.
Melril avait toujours autant de succès avec les filles. Narcam le regardait agir en souriant, comme une vieille habitude, mais les autres ne prenaient pas cela aussi bien. Tous lui en voulaient. Un jour, un grand jeune homme blond de leur section, JP, vint le lui dire en face. De grande taille, la stature imposante de lElfe navait pas suffi pas à leffrayer.
- Faudrait arrêter de jouer les joli-curs maintenant ptit gars. On commence à en avoir raz le bol.
- Je ne vois pas où est le problème ! Répliqua Melril. Si elles aiment ça... et puis vous navez quà être plus entreprenants. Pourquoi suis-je le seul à draguer sans scrupules ?
- Tu dépasses les bornes ! Je vais te régler ton compte !
Il se mit maladroitement en garde. Melril durcit son regard et le fixa. Un éclair passa dans le bleu de ses yeux ; Narcam sentit à cet instant un développement rapide de Mana aux alentours. Les pupilles de JP sécarquillèrent, il ouvrit lentement la bouche et sa respiration se fit plus lourde. Il poussa un hurlement de terreur et détala comme un fou. Ses amis le suivirent, choqués par ce qui venait de se passer.
- Que lui as-tu fait ? demanda Narcam.
- Un petit sort sympathique nest-ce pas ? Je lai développé pendant lentraînement chez François : Terreur. Jen suis assez fier. Selon mes calculs, JP ne pourra plus me regarder en face sans avoir une peur bleue.
- Fais gaffe de ne pas trop lutiliser !
- Naie crainte ! Juste avec les emmerdeurs !
Les deux Elfes prenaient un grand plaisir à étudier. Ils se demandaient même sils repartiraient un jour ; une petite vie tranquille, ce nétait pas si mal non plus.
Les cours de physiques étaient souvent cocasses. Melril et Narcam se faisaient remarquer de plus en plus. Les professeurs avaient souvent du mal à suivre.
- Quelquun peut-il venir nous dire ce quil sait des orbitales atomiques ?
Forcément, Melril était toujours le premier à se lever.
- Vous voulez que je commence par les nombres quantiques ou je reprends les bases aux couches électroniques ?
- Comment sais-tu tout cela ? Cest le programme de cette année.
Comme dhabitude, il en mettait plein la vue à tout le monde. Melril avait le don dénerver les garçons et de faire craquer les filles. Il était rare de le voir se déplacer dans la fac sans une ou deux filles accrochées à ses bras. Pendant ces moments-là, Narcam allait flâner de son côté. Nul besoin de travailler, ça venait tout seul. Ils reconstituaient sans le vouloir, par simple logique, des formules et raisonnements quils auraient dû aborder en quatrième et cinquième année.
Cest dans le parc, un jour printanier ensoleillé, que Narcam rencontra Darling, superbe brune à la peau mate, aux yeux de braise. LElfe craqua littéralement pour elle, cétait son premier amour. Il se montra assez maladroit. Il navait pas le naturel de Melril, mais fit tout de même le premier pas.
- Je nai jamais vu une femme aussi belle, dit-il en lui prenant la main.
Darling rougit dun coup. Elle sattendait à tout mais pas à une déclaration damour. Ses quatre amies gloussèrent discrètement. Narcam avait lui aussi rougi et marqua un temps de silence gênant. Comme tout le monde à lUniversité, Darling avait entendu parler des deux Elfes. Elle plongea son regard dans le sien, immédiatement conquise.
Lorsque Melril apprit la nouvelle, il se comporta comme un père, lassassinant de conseils.
- Je me demandais quand tu déciderais à passer à laction. Malgré tous les ragots qui courent sur toi, il semblerait que ce soit ta première fille, cest touchant. Fonce mon gars, tu as pleins de choses à apprendre ! Et noublie pas les fleurs !
Narcam ne savait jamais trop quoi dire à ces moments-là. Il écoutait.
Darling travaillait le soir au Zombie Express, un bar craignos où flottait continuellement une vapeur verdâtre. Elle invita un soir les deux Elfes à passer la voir. Elise à son bras, Melril entra dans le taudis, suivi de Narcam. Les clients étaient pour la plupart des motards, des loubards de faible envergure ; Melril eut du mal à convaincre sa compagne dentrer. Narcam paraissait serein mais cachait sa surprise. Il naurait jamais imaginé Darling travailler ici.
- Enfin vous voilà ! leur cria-t-elle de derrière le comptoir.
- Un endroit charmant, annonça Melril gaiement. Je te présente Elise.
Darling réprima un sourire et se montra diplomate.
- Enchantée ! Tu verras, Mel est un gars charmant.
Ils goûtèrent pour la première fois de leur vie au Guts Annihilator, Uranium Catalepsy et Bombe à retardement, trois cocktails étranges et ravageurs. Avaler ces trois boissons successivement aurait dû les faire tomber ivre-morts : ils sen tirèrent avec les joues rosies. La remplaçante de Darling arriva à trois heures ; ils sen allèrent.
Les Elfes navaient pas besoin de beaucoup de sommeil, ils arrivèrent à convaincre les filles daller danser ; tant pis pour les cours du matin. Tous les mardis soirs, aux alentours de lUniversité, était organisé un bal. Trop chic pour la plupart des jeunes, seuls quelques couples adultes aimaient sy rendre régulièrement. Les quatre amis passèrent chez eux se changer, ils appréciaient les nouvelles expériences.
Le bal était organisé dans une immense salle vitrée en rez-de-chaussée. Une chaude lumière, une ambiance de valse changeaient entièrement le quartier ces soirs-là. Personne naurait pu rester insensible à cette musique envoûtante. Lintérieur était majestueux : un grand parquet glacé, des lustres brillants, un buffet attirant... et tous ces gens bien habillés ; on se serait cru dans une toute autre époque. Darling portait une longue robe blanche, Elise une verte ; elles étaient resplendissantes, naturelles. Comme deux pôles opposés, Narcam en noir, Melril en blanc, les deux Elfes donnaient le bras aux filles et avançaient dignement. On ne pouvait sempêcher de les regarder passer. Ils passèrent une bonne heure près du buffet à manger, boire et discuter gaiement. Puis, impossible de résister, lenvie de danser fut la plus forte. Les pas de la valse nétaient pas évidents à intégrer, un galant couple eut la patience de les leur apprendre. Ils se laissèrent alors envahir par la musique, les yeux fermés, main dans la main. Lagréable soirée continuait. Pour la dernière valse, Melril et Narcam se jetèrent un regard malicieux ; le vrai bal pouvait commencer. Lentement, les deux couples commencèrent à décoller, sans interrompre leur danse féerique. Elise et Darling eurent soudain un hoquet de surprise ; le sol séloignait. Elles furent immédiatement rassurées par la confiance de leur compagnon. Un murmure parcourut alors la foule, tout le monde les regardait. Les musiciens narrêtèrent pas de jouer. Maintenant à trois mètres du sol, ils parcouraient la salle en tournoyant follement, dune grâce divine.
La réaction des gens avait été surprenante ; surpris, forcément, mais essentiellement curieux. Darling et Elise, les yeux brillants, encore enivrées par la valse aérienne, prirent cette incompréhensible impression de voler pour un vertige... à force de tourner. Les deux Elfes étaient fiers deux.
Six heures du matin, il était temps de rentrer se reposer quelques instants, avant dattaquer une nouvelle journée. La ruelle était sombre et calme. Un petit air leur rafraîchissait les joues, un instant de détente qui valait bien deux ou trois heures de sommeil. Six hommes sortirent alors de lobscurité, armés de couteaux et de chaînes.
- Voilà de belles prises ! dit lun en bavant. Cest à cette heure-ci que voler est le plus simple. Pas trop fatigués jespère ?
Elise se cacha derrière Melril. Darling entama immédiatement le dialogue.
- Nous navons rien sur nous. Nous sommes sortis danser et non faire du shopping, pourquoi transporterions-nous de fortes sommes dargent ?
- Nous préférerions tout de même vérifier. Donnez-nous vos portefeuilles sans résister !
Il savança vers Darling une main en avant, un couteau dans lautre. A la stupéfaction de tous, sans aucune hésitation, elle le désarma dun coup de pied.
- On court ! cria-t-elle.
Les deux couples se séparèrent. Les voyous avaient un affront à laver. Ils suivirent tous Narcam et Darling et les bloquèrent dans une ruelle sans issue.
- Une suggestion de dernière minute ? demanda Narcam.
- On se bat !
Narcam enleva tranquillement sa chemise, exhibant son torse sculpté, et se mit en garde.
- Ten as des muscles ! sétonna Darling. Tu fais des arts martiaux ?
- Si on ne sétait pas contentés de sembrasser, tu maurais déjà vu nu. On y va ?
Elle esquissa un sourire.
- On y va !
Narcam faisait tout pour ne pas révéler ses véritables capacités, il ne fallait pas quelle laime pour ses pouvoirs ; il se contentait donc desquiver. Darling était courageuse, cependant se battre à un contre trois était au-dessus de ses possibilités. Elle en assomma un, mais les deux autres la prirent en étau, un coup de chaîne latteint à la tempe ; elle sécroula. Un cri étouffé attira lattention de lElfe. Ses yeux brillèrent soudain dun feu furieux, mais il nétait plus temps de faire payer les loubards ; il lui fallait sauver sa bien-aimée. Il se dégagea de ses adversaires et, lépaule en avant, se fraya violemment un chemin jusquau corps inerte de Darling, le saisit et sauta sur un toit pour disparaître dans lobscurité.
Elise était allée se coucher, exténuée. Melril et Narcam veillaient Darling. Elle nétait pas en danger mais il lui faudrait quelques temps pour récupérer. Les deux Elfes, comme à leur habitude, eurent la même idée au même moment ; un seul regard leur suffit pour se comprendre. Ils avaient trouvé une nouvelle voie, celle de super-héros ; défendre la veuve et lorphelin... comme dans les films.
Durant cette année studieuse, les journaux parlèrent à de nombreuses reprises détranges individus : Gigalutin et Superelfe. Des gens témoignèrent les avoir vus sortir de nulle part et, en quelques mouvements, abattre leurs agresseurs.
Narcam et Melril roulaient en moto sur lautoroute, les cheveux au vent.
- Cétait une bonne idée de récupérer ces deux bolides lors de notre dernière opération, cria Melril.
- Excellente, même ! Il faudra quand même penser un de ces jours à passer notre permis.
- Compte là-dessus !
Narcam avait complément changé de look. Il avait abandonné ses vieux habits déchirés pour un débardeur noir moulant et un pantalon noir très ample. Il avait rajouté une petite touche dorée : une boucle doreille. Melril portait toujours des habits noirs très classes.
- Cependant, jarrive toujours pas à mhabituer à ces pseudos débiles, continua Narcam.
- Jai donné ces noms en rigolant, comme dhabitude. Tu sais que moi je men fous... tétais pas obligé daccepter !
- Toujours ton imagination débordante, tas lu trop de mangas ! Dis donc, tas pas dit un truc sur le cuir, à une époque ?
- No comment ! rit Melril en accélérant.
Les deux Elfes commençaient à trouver leur train de vie, à entrer dans de douces habitudes. Narcam et Darling saimaient ; Melril changeait de fille tous les jours mais y trouvait son compte. Ils sétaient un peu déconnectés du monde, ne suivaient plus trop lactualité. Cependant, un beau matin, une lettre un peu spéciale les attendait, anonyme invitation pour participer au championnat du monde des arts martiaux. Organisé tous les trois ans, rendez-vous des guerriers, les meilleurs y participaient. Les deux Elfes ne surent que faire ; sinscrire, cétait rompre définitivement avec leur vie actuelle, avec lanonymat. Comment Darling prendrait-elle la nouvelle ? Malgré tout, quelque chose dirrésistible les attirait, laventure les appelait à nouveau.
Juin. Les examens sétaient bien passés pour tout le monde. Darling et Narcam pique-niquaient dans un vert gazon. LElfe avait décidé de parler du tournoi, mais ne savait comme introduire la discussion.
- Cest un jour magnifique ! commença-t-il. Nous avons bien fait de sortir.
- Un endroit charmant pour sûr ! Mais je te sens anxieux, quelque chose ne va pas ?
Comment les femmes sentaient-elles toujours ce genre de choses ? Cette question directe déstabilisa Narcam au plus haut point.
- Cest que... en fait... je dois te parler depuis quelques temps dun problème important.
- Quoi donc ?
Darling avait une confiance infinie en son compagnon. Elle pensait le connaître par cur.
- Tu as dû en entendre parler, en juillet de lannée prochaine... comme tous les trois ans, il y a le tournoi mondial des arts martiaux.
- Et alors ? Tu veux quon y aille, cest ça ? Et comme tu nas pas dargent, tu veux que je paye le voyage ? Mais on a encore le temps den parler, non ?
Elle était adorable, il laimait vraiment. Cependant, il lui fallait révéler un mensonge dun an, son vrai passé ; il nétait pas orphelin, il navait pas toujours vécu à Métropolis. Pourquoi ne lui avait-il pas tout dit depuis le début ?
- Je veux y participer !
Darling écarquilla les yeux. Narcam la fixait le plus sérieusement du monde.
- Tu plaisantes, dit-elle après plusieurs secondes. Tu vas te faire tuer.
- Non ! Jai déjà participé à plusieurs tournois mais je ne ten ai jamais parlé.
Elle ne savait que penser. Disait-il la vérité ? Pourquoi ne sen était-elle jamais aperçue ?
LElfe ne pouvait plus faire marche arrière. Il reprit.
- La fois où nous nous sommes battus contre les six loubards, tu ne tes jamais demandé comment nous nous en étions sortis ? Cest moi qui tai ramené à lUniversité.
- Montre-moi alors ! dit-elle dune petite voix, absente.
Il se leva et ferma les yeux, se détendit une petite minute, puis ouvrit les yeux et sourit.
- Je vais essayer de me faire pardonner. Donne-moi la main !
Il lattira doucement à lui, lherbe ondula légèrement à leurs pieds. Ils décollèrent.
- On vole, dit-elle abasourdie.
- Bien sûr ! Tu veux aller faire un tour ?
Elle enroula ses bras autour du cou de Narcam et acquiesça dun hochement de tête.
- Encore une chose, finit-il. Il faut que je parte mentraîner seul pendant un an, pour être prêt.
VIII : Les limites repoussées
Un million de Terriens envahissait la petite île de Numora. Pourquoi ? Le tournoi mondial des arts martiaux allait sy dérouler, lévénement le plus apprécié de la population. Le précédent avait été dun niveau exceptionnel, il était souvent impossible de suivre les déplacements des combattants. La fédération du tournoi avait investi dans un gigantesque système de caméras poursuivantes, ainsi les téléspectateurs ne rateraient rien du spectacle. Les places sétaient arrachées à prix dor ; assister à un tournoi mondial marquait une vie. Darling sétait battue pour obtenir son billet, elle se devait de venir voir se battre lhomme quelle aimait.
Il ny avait pas dinscription. Pour participer, il suffisait de prouver sa force en frappant dans une machine. Un quota était fixé par la fédération ; cette année cétait 100. Sur une gigantesque place, les concurrents attendaient les premières éliminatoires. Darling scrutait ; ici un mutant kangourou et un mutant Crocodile, ici un individu emmitouflé dans un gigantesque manteau, ici un Nain et... Melril ! Elle accourut mais les vigiles lempêchèrent de passer.
- MEL ! cria-t-elle.
Louïe elfique était une petite merveille. Melril vint la rejoindre, accompagné de Carak.
- Vous pouvez la laisser passer, dit-il aux policiers.
Darling se jeta dans les bras de lElfe.
- Je peux avoir droit à un câlin aussi ? demanda Carak.
- Chère Darling, voici Carakanga ! présenta Melril.
Le Nain eut même droit à une bise. Il rougit jusquaux oreilles.
- Carak pour les intimes ! dit le Nain fièrement.
- Il y en a du monde, commenta-t-elle. Où est Narcam ?
- Je ne sais pas, peut-être caché dans la foule ? Nous navons pas encore vu tous nos amis.
Melril navait pas changé depuis luniversité, malgré son année dentraînement. Darling aurait voulu les rejoindre dans leur univers, mais elle les avait connus trop tard...
Narcam arriva en sautillant. Il était heureux. Ses retrouvailles avec Darling et ses compagnons furent émouvantes. Cependant, même sils ne le montraient pas, les trois combattants étaient déjà concentrés. Du coin de lil, ils avaient déjà repéré leurs amis et adversaires de toujours, mais aussi dautres individus intéressants ; un Elfe à la peau noire attira particulièrement leur attention.
La compétition commença. Chaque concurrent devait taper et, sil dépassait 100, donner son nom aux responsables des qualifications. Les dix premiers, imprécis dans leur frappe, natteignirent pas les 80 ; sûrement des amateurs curieux de connaître leur niveau. Un mutant ours lança le concours du plus haut score avec un 156. A partir de là, on ne compta plus les qualifiés. Bien entendu, Gaspar, Kangourou, Crocodile, Narcam, Melril et Carak dépassèrent largement la centaine, lElfe noir également.
Les qualifications se passaient en intérieur ; seuls les 8 meilleurs accéderaient en phase finale. Les tatamis étaient gigantesques, ils allaient tous pouvoir se donner à fond. Chacun tira au sort sa position sur le tableau des combats ; Narcam rencontrait Gaspar dès le troisième tour.
- Il semblerait que tu sois destiné à te battre contre lui, rit Melril.
- Oui, mais à force je commence à le connaître. Jai réellement progressé depuis le tournoi de Métropolis, je vendrai cher ma peau... et puis jai un joker.
- Une nouvelle technique ?
- Qui sait... ?
- Plus de cinq cents participants ! souffla Carak. Et les meilleurs de la planète ! Cette fois-ci, cest plus de la rigolade. Au fait, vous avez vu qui se bat en premier dans le tableau n°1 ? Vous devriez aller voir, ça va vous intéresser.
- Allons voir !
Sur la zone de combat, un Nain sociable leur tournait le dos. En face, une jeune femme blonde attendait dans une position de défense étrange. Un visage parfait : des yeux bleus azur, de fines lèvres... et deux oreilles elfiques.
- Cest une Elfe ! sétrangla Melril.
- Et un superbe spécimen !
- Javais complètement abandonné lidée den rencontrer une un jour.
Il était espiègle comme un écolier... encore plus que dhabitude. Larbitre lança la rencontre. Les deux Elfes ne pouvaient détacher leur regard de la merveilleuse créature.
- Erlinda contre Juddy !
Le Nain sociable attaqua sans attendre. Ses petits pas le menèrent rapidement jusquà lElfe ; il prit une impulsion et déclencha un coup de poing. Melril observait tous ses mouvements. Le Nain paraissait agile, mais sa technique était quasi inexistante. Erlinda prit le coup de plein fouet, à la grande stupéfaction de tous, et tomba en arrière. Elle se releva rapidement.
Narcam tourna la tête vers Melril.
- Cest étrange ! Elle ne sait pas se battre.
- Ouaip ! Elle a même failli trébucher pendant son esquive.
Erlinda entendit murmurer les spectateurs. Elle voulut faire taire les médisants et se lança dans une offensive maladroite. Le Nain sociable semblait beaucoup samuser, il passa même entre les jambes de son adversaire. Elle tenta un balayage ; il sauta et planta ses ongles dans le plafond.
- Tu veux sortir avec moi, baby ? dit-il la bouche en cur.
- Jamais ! Tu es trop laid et tu ne sais pas te battre.
Il le prit très mal et rougit comme une tomate. Certains crurent même le voir fumer.
- Avec sa tête, je me serai habitué à ce genre de réaction, railla Carak.
- Jaime pas les favoris, ajouta Melril. Cest dépassé.
Juddy lâcha prise et attaqua comme un diable. Il balança, furieux, bras et jambes en avant. LElfe ne semblait pouvoir faire face à une telle violence. Un coup de pied latteint au visage. Erlinda glissa et tomba. Elle se remit debout avec difficulté, ses cheveux cachaient entièrement son visage.
- Alors, tu refuses toujours mes...
Elle décocha une attaque si imprévue que personne naurait pu léviter. Juddy vola sur deux mètres et glissa au sol sur deux autres. Larbitre compta.
- 1... 2... 3... 4... 5... 6... 7...
Le Nain sociable se releva.
- Je vois... une vraie tigresse, dit-il avec difficulté. Je vais devoir utiliser ma technique spéciale.
Juddy leva les mains au ciel et commença à sautiller sur place.
- Youpi... youpi... youpi... youpi...
Il fit trois tours de tatami, comme une danse vaudou, en transe. Erlinda le regardait, immobile.
- Plus elle attend, et plus cest dangereux, murmura Melril. Je ne sais pas ce quil prépare mais je naime pas ça.
Le Nain sociable sauta de la surface de combat en un dernier youpi, un énorme sourire aux lèvres. Tout le monde resta stupéfait. Finalement, larbitre annonça la victoire dErlinda.
- Un combat plein de surprises, dit Narcam.
Melril affrontait au premier tour un jeune dune douzaine dannées, visiblement sûr de lui.
- Melril contre Waldo !
La courte apparition des Elfes au tournoi de Métropolis, il y a deux ans, ne semblait pas avoir été remarquée. Personne ne se souvenait deux.
- Jétais là pour les deux championnats du monde précédents, dit un énorme mutant chat. Je nai jamais vu ces deux-là.
- Jétais à côté du jeune lorsquil a frappé dans la machine, dit un autre. Il a fait 233, jai halluciné.
Melril fit son petit sourire en coin préféré. Le combat allait être plus intéressant que prévu.
- En garde, petit ! Lança-t-il. Jaimerais bien savoir qui est ton maître. Tu sembles avoir un bon niveau malgré ton âge.
- Bien meilleur que tu ne limagines, répondit Waldo. Je suis prêt.
Le jeune sétait abaissé sur son centre pour être le plus stable possible. Il attendait calmement. Ce nétait pas dans les habitudes de lElfe, mais il allait devoir attaquer.
- Allons-y !
Il augmenta dun coup son régime et disparut. Narcam sourit en lui-même devant les figures éberluées des autres combattants. Melril navait effectué quune vieille ruse de guerrier : un mouvement de côté à pleine vitesse pour sortir du champ de vision de son adversaire. Cétait comme regarder fixement en face de soi ; une voiture passant à 100 kilomètres à lheure devant ne laisserait quune tâche colorée fugitive sur la rétine. Waldo avait suivi le mouvement et para le coup de poing de lElfe avec son bras gauche.
Encore un combat intéressant, pensa Narcam.
Les deux guerriers reprirent leurs distances pour réévaluer la situation. Waldo étira légèrement son bras gauche. Melril fronça les sourcils... comment devait-il prendre cet indice ? Un signe de la faible constitution de son adversaire, de sa faible expérience ; il ne maîtriserait pas ses mouvements au cur de la bataille. Mais peut-être lavait-il fait exprès ? LElfe ferma le poing ; il était loin de se battre à fond. Malgré tout, Waldo avait dû trouver son attaque assez efficace pour simuler ce geste.
- Un combattant doit savoir utiliser toutes les failles de son adversaire..., commença Melril.
Le jeune resta perplexe un instant, et rougit. Il sétait rendu compte de son erreur, trop tard.
- ... tu es encore très jeune.
- Mon maître va men vouloir. Je nai plus quà dévoiler sa technique secrète.
- Est-ce vraiment indispensable ?
- Laffaire est mal embarquée, mais pas encore désespérée. Je nai pas encore perdu.
Waldo se mit à léviter sur place, à quelques centimètres du sol. Il forma deux boules dorées dans ses mains. Melril hésita à attaquer, la défense était sans aucun doute le moyen de le plus sûr de remporter une victoire facile. Le jeune commença à tourner sur lui-même, doucement puis de plus en plus vite. LElfe se mit en garde.
- Gold Reverse Attack !
Des boules partirent soudain dans toutes les directions.
- Tu es fou ! hurla Melril. Tu vas tuer des gens ! Tout détruire ne sert à...
LElfe sarrêta et déglutit. Pourquoi ny avait-il pas eu dexplosion ? Il jeta un rapide coup dil circulaire ; toutes les sphères sétaient arrêtées en lair, dociles.
- Attention derrière toi, Mel ! cria Narcam.
Melril se retourna en un éclair. Les boules qui étaient passées derrière lui revenaient à la charge ; il en arrivait de partout. Waldo pouvait maintenant achever sa technique et faire converger toutes les sphères vers son adversaire. Il avait magnifiquement orchestré son attaque. LElfe analysa la situation instantanément. Il était prisonnier dun cylindre virtuel, il se ferait toucher où quil aille. Plus quune solution : augmenter sa vitesse. Melril, cambré, fit jaillir toute son énergie. Dune impulsion verticale, il évita le danger. Il prit appui sur le plafond et se propulsa derrière son adversaire. Lexplosion des Magies forma une superbe flamme, gigantesque et dorée. Tout le monde sattendait à retrouver le corps inerte de lElfe allongé au point dimpact ; tout le monde eut tort.
- Où est-il ? sécria Waldo. Je ne lai tout de même pas désintégré ?
- Je suis là, derrière toi.
Le jeune pivota et se retrouva nez à nez avec une sphère bleue. Il leva les yeux vers Melril, beaucoup plus grand quau début du match, et se sentit écrasé par une charge invisible, tant physique que mentale.
- Ne bouge pas ! conseilla doucement lElfe. A ce niveau, mon énergie est très instable.
- Jabandonne ! annonça-t-il sans réfléchir.
Le régime de Melril redescendit progressivement. Il sapprocha de Waldo pour le féliciter.
- Tu as encore beaucoup à apprendre mais ton niveau magique est excellent, tu iras loin.
- Je ne sais pas si je vais continuer à me battre. Je narriverai jamais à votre niveau. Vous êtes si puissant ! Et quelquun comme vous qui ne retiendrait pas ses coups... je nose pas y penser.
- Choisis ta voie, tu es ton seul guide.
Melril descendit du tatami et rejoint Narcam.
- Il parle comme un père de famille. Ce petit à lair davoir déjà un lourd passé à traîner.
- Jai entendu. Il se pose trop de questions pour supporter laventure.
- Bon ! Une bonne chose de faite ! rit soudain Melril. Où est notre cher compagnon Nain ?
- Là-bas ! En train de faire regretter à ce pauvre judoka davoir passé les éliminatoires.
Les deux premiers tours furent aisés. Les trois inséparables allèrent au tableau des matches pour voir comment avançait la compétition. Gaspar faisait le trou devant lui, dailleurs Narcam laffrontait à ce tour. Kangourou ne semblait pas avoir rencontré de résistance...
- Mel, regarde ! lança Carak.
- Hmm ? Quoi donc ?
- Tas pas fait gaffe lorsque t'as tiré ton numéro ? Tu rencontres Croco au quatrième tour.
Cétait vrai. Crocodile était aussi dans la première partie de la troisième poule. Bien entendu, il avait gagné tous ses combats...
- Pas cool ! dit lElfe. Ca va pas être du gâteau. Je sens que la compétition ne va pas durer très longtemps pour moi. Jirai tenir compagnie à Darling...
Narcam nentendit pas, captivé par une rencontre, juste derrière : lElfe noir contre un mutant. Le combat ne dura pas une minute.
- Un sacré bon niveau, dit Melril.
- Comme tu dis ! Evite de perdre contre Crocodile, les phases finales vont être intéressantes !
- Tu parles comme si tu étais sûr de les atteindre. Toublie Gaspar un peu vite !
- Tu as raison. Ne pas prendre la grosse tête...
Narcam regardait paisiblement Gaspar.
Trois tournois, trois fois Gaspar... et deux défaites, pour linstant pensa-t-il.
Il était temps de remédier à ça. Gaspar portait, comme dordinaire, son immense manteau verdâtre et son grand chapeau.
- Ainsi nous nous retrouvons...
- ... une douce habitude, reprit Narcam. Nous navons pas pu discuter à la fin du tournoi de Métropolis, cest dommage. Tu es parti un peu vite.
- Quelquun que je ne pouvais laisser filer !
- Je sais. Tu as dû acheter un nouveau chapeau...
Gaspar, à létonnement de Narcam, ne fut pas surpris par la dernière remarque.
- Bon, dit-il. Si nous y allions ?
- Jaurais préféré taffronter à lextérieur, nous nallons pas être libres de nos mouvements.
Narcam ne quittait pas des yeux son adversaire. Il avait tellement rêvé dune revanche, le destin la lui accordait ; une chance à ne rater sous aucun prétexte. Il avait énormément réfléchi sur le cas Gaspar et navait jamais réussi à saisir sa véritable nature, ses motivations.
- Tu disais tentraîner sans tes bras pour le championnat du monde, dit-il. Tu as de la chance, cest maintenant. Tu vas enfin pouvoir te donner à fond et nous étonner tous.
- Pas encore ! Peut-être si tu es sage.
LElfe se lança à lattaque - il navait pas peur de son adversaire, il devait se le prouver - et enchaîna deux coups de poing ; Gaspar esquiva... il esquiva également les deux coups de pied circulaire et le coup de coude qui suivirent et contre-attaqua dun coup de pied. Narcam neut que le temps de protéger son visage de ses deux bras ; il fut éjecté à trois mètres.
- Toujours aussi fort, jura Narcam.
Il se releva, serra les poings, et frissonna tandis que sa puissance augmentait. Ses yeux gris acier prirent un léger reflet vert. Il sentit changer brusquement sa vision de la Mana. Le Fluide baignait entièrement son corps et sécoulait en cercles concentriques à lextérieur, brûlant. La Magie se stabilisa, il était à son maximum ; ne plus faire quun avec la Mana. Une conception qui aurait déplu à Melril, lui aurait transcendé la Mana... mais il nétait plus temps de philosopher. Narcam se propulsa vers la gigantesque créature et déclencha son enchaînement préféré. Gaspar dut sortir un bras, étrangement atrophié, pour parer lattaque de lElfe, et décocha immédiatement un coup de poing ; il manqua de trébucher. Narcam esquiva en se laissant tomber aux pieds de son adversaire, posa un main au sol et pivota autour. Le magnifique balayage cassa les deux jambes de Gaspar qui sécroula dune masse. LElfe se releva, plongé dans ses pensées.
- Je métais toujours demandé comment étaient faites tes jambes, sadressa-t-il à la créature. Je les avais toujours trouvées étranges.
- Tu as mis longtemps à ten apercevoir.
Gaspar tira son grand manteau à lui, découvrant ainsi deux longues tiges métalliques enveloppées de caoutchouc, complètement tordues.
- Des échasses... murmurèrent les spectateurs.
- Et oui... des échasses ! cria Gaspar.
Il jeta son manteau. Narcam avait devant lui un tout nouvel adversaire ; un Nain, comme Carak. Il avait joint sa longue chevelure grise et sa barbe en une multitudes de petites tresses, terminées de perles, formant un collier des plus originaux. Ses yeux bleus brillaient comme une mer agitée sous un soleil couchant, confiants.
- Tu mas enfin démasqué, jattendais ce moment-là depuis longtemps.
- Attendre ? sinterrogea Narcam. Mais à quel jeu jouez-vous ?
Il sétonna de le vouvoyer.
- Je ne joue pas.
Gaspar disparut. LElfe tourna la tête au moment ou un coup de coude latteignit au flanc ; il dut poser un genou à terre. Il séjecta désespérément en arrière pour éviter lattaque suivante. Son adversaire lui laissa le temps de reprendre son souffle et ses esprits. Narcam commençait à fatiguer, il ne pourrait pas tenir beaucoup plus longtemps à plein régime.
- Tant pis !
- Comment ça ? sétonna Gaspar. Tu abandonnes ?
- Non ! Je vais devoir dévoiler tout mon jeu.
Il tendit un bras au ciel et lança une Mana Ball. Le plafond seffondra sur plusieurs mètres, envahissant le tatami de pierres énormes. Un soleil radieux brillait à lextérieur.
- Vous êtes fou, hurla larbitre.
- Je nétais pas sensé employer cette technique à lintérieur.
Melril et Carak fixaient leur ami. Quallait-il faire ? Les autres combattants avaient interrompu leur matches pour assister à ce fantastique duel à rebondissements.
Narcam leva ses deux mains, paumes vers le ciel et émit un long hurlement terrifiant ; son corps se couvrit délectricité. Le temps commença à se couvrir, dénormes nuages noirs emplirent rapidement le ciel. Un coup de tonnerre fit sursauter tous les spectateurs. Le visage de lElfe, ravagé par la fatigue, exprima un léger sourire ; une minuscule sphère rouge apparut au-dessus de lui. Lénergie statique faisait vibrer la salle, le vent décoiffait le public.
- Voilà ma nouvelle technique !
- Impressionnant, assurément. Mais que va-t-il se passer si tu ne me touches pas ? Si tu ne contrôles pas ton attaque, tu vas tout détruire.
- Ne tinquiète pas ! Je ne suis plus un débutant.
Une cercle de flamme parcourut le corps de Narcam de bas en haut et pénétra la sphère ; elle gonfla instantanément jusquà un diamètre de quatre mètres. Tout le monde recula, certains même fuirent.
- Tu ne sais plus ce que tu fais Narc ! hurla Melril. Pense au million de spectateurs à lextérieur ! Lîle ne résistera jamais.
Narcam lui sourit.
- Comment a-t-il autant progressé ? se demanda Carak.
- Je ne sais pas. Faut-il lui faire confiance ?
Il était trop tard pour agir. Narcam balança violemment ses deux bras en avant.
- Tout le monde se planque ! cria Carak.
Impossible desquiver cette sphère énorme, surtout dans un si petit espace. Gaspar se protégea de ses bras. Il sentit la Magie le traverser comme une légère brise. Stupéfait, il ouvrit les yeux... pour voir Narcam fondre sur lui et léjecter au sol dun violent coup de poing, à lextérieur du tatami.
Calme plat. La tension chuta brutalement dans la salle, les nuages se dissipèrent, le visage de Narcam redevint paisible. Larbitre mit quelques instants à retrouver son micro.
- Narcam, vainqueur !
LElfe bondit de joie, visiblement en pleine forme. Il sauta de la surface de combat et se mit à tourner autour de ses amis comme un indien appelant la pluie. Gaspar frappa le sol de rage et sen alla.
- Jai limpression que perdre ne faisait pas partie de son programme, rit Narcam. Comment avez-vous trouvez ma petite mise en scène ?
- Epatante ! dit Carak.
- Je lai appelée Super Bluff, jadore cette magie. Je dois me dépenser un peu pour rassembler les nuages ; le reste, cest un spectacle son et lumière.
- Tu as lair en pleine forme en tout cas, remarqua Melril.
- A part la dépense physique et magique, ça va ! Pas de blessure ! Normalement, mon parcours est tranquille jusquaux quarts, dici là jaurai récupéré. A toi de montrer ce que tu sais faire contre Crocodile !
- Moi aussi je me suis entraîné ptit gars ! Je vais te le montrer ! Mais avant je veux assister au combat dErlinda...
- Mais moi aussi je veux ! insista Carak. Et je veux être le premier à lencourager.
Ils partirent tous les trois vers la surface de combat de la poule numéro un.
Crocodile et Kangourou avaient rejoint leurs amis. Tous les combattants semblaient être tombés amoureux de la ravissante Elfe et lobservaient entre leurs matches. Elle avait gagné difficilement ses premières rencontres et devait ses victoires essentiellement au faible niveau de ses adversaires. Erlinda attaqua ce quatrième tour fatiguée. En face, un karatéka expérimenté...
- Elle a peu de chance de sen sortir, cette fois-ci.
- Cest vrai ! Elle est déjà essoufflée...
- Jai limpression quelle se bat contre elle-même, dit Narcam.
- Elle cherche ses limites, ajouta Melril.
- Cest pour bientôt, finit Carak.
- Une question se pose encore...
Ils se retournèrent tous. Le gigantesque Elfe noir était là également, dans sa tenue de combat bordeaux.
- Quelle question ? demanda Crocodile.
- Qui consolera la belle, une fois éliminée ?
- Harry contre Erlinda ! annonça larbitre.
Le karatéka, dun certain âge, ne voulait pas faire de mal à son adversaire. Il essaya de la dissuader de se battre.
- Mademoiselle, vous devriez abandonner ! dit-il poliment.
- Pourquoi donc ? Nous navons pas encore commencé.
Au début, Erlinda leur avait parut à tous très jeune ; maintenant ils ne savaient plus.
- Mélancolique ! dit Melril.
Elle partit dune course folle. Harry esquiva lattaque dun pas de côté et frappa lestomac de lElfe dun coup de poing précis, elle sécroula.
- Ne te relève pas ! supplia-t-il.
Erlinda se redressa difficilement. Elle manquait de tomber à chaque instant, prise de vertiges.
- Je dois gagner... murmura-t-elle.
Harry saisit le poignet droit de lElfe et passa derrière ; une magnifique clé de bras.
- Abandonne, petite !
- NOOON ! hurla-t-elle.
Le karatéka lâcha prise comme sil avait reçu un fort courant électrique. Erlinda se retourna ; son bras droit était parcouru dun fluide rougeâtre, comme du plasma. Il se condensa en une minuscule sphère, au bout de son index, et zébra lair telle la foudre, emportant Harry à lautre bout de la salle. On dut tout de suite le transporter à lhôpital, il avait le sternum enfoncé. LElfe descendit avec difficulté du tatami, visiblement traumatisée par ce quil venait de se passer. Son état physique ne sarrangeait pas, son mental empirait.
- Que fait-on ? demanda Narcam. Elle ne maîtrise pas son pouvoir, ce peut être très dangereux.
- Cest comme si ce nétait pas son corps. Elle ne sait pas sen servir, mais nous ne pouvons rien faire. Elle est encore dans le tournoi et, tu las vu comme moi, elle nabandonnera jamais.
- Espérons quelle natteigne pas les phases finales, acquiesça Carak. Avec le public autour, ce ne sera pas pareil.
- Avec la Magie à ses côtés, personne ne pourra larrêter.
- Parler avec elle pourrait arranger les choses, dit Narcam. Je vais essayer de lui expliquer la situation. Pendant ce temps, tu te bats avec Croco ! Bonne chance, vieux !
Se battre avec un ami était particulier. Etait-ce plus facile ? Généralement la bonne humeur et la confiance étaient de mise. Melril gardait tout son calme. Quelques gouttes de sueur perlaient aux tempes de Croco ; la chaleur sûrement. Ni l'un ni l'autre n'étaient prêts pour ce combat.
- Pas de chance de tomber sur toi si vite, Mel ! entama Croco.
- Ne fais pas semblant de partir vaincu ! On va leur en mettre plein la vue, poursuivit l'Elfe en jetant un regard circulaire autour de lui.
- Sûr qu'on va en dégoûter quelques-uns ! Héhéhé !
Narcam revint à ce moment-là. Il échangea quelques mots avec Carak et Kangourou. Erlinda avait refusé de le rencontrer. Rien à faire !
- Melril contre Croco, répéta avec insistance l'arbitre.
- Bon, ben je crois qu'il va falloir y aller.
- Il me semble...
Le Mutant opta pour une garde ouverte. Les pieds écartés, très bas sur ses appuis, il avait décidé de privilégier la stabilité à la vitesse. Melril, lui, s'était juste mis de profil, protégeant ainsi la ligne de ses points vitaux. Il fronça légèrement les sourcils et englobait maintenant la surface de combat d'un regard périphérique. Ne pas fixer son attention, accorder une grande place à ses impressions...
Croco s'élança le premier. A mi-chemin il se propulsa en avant et, en un terrible coup de hanche, pivota en l'air sur lui-même et déclencha une attaque de pied circulaire du plus bel effet, à hauteur de nuque. L'Elfe absorba une partie du choc en se fondant dans le mouvement de son adversaire. Parfaitement placé, son bras encaissa le reste. Le Mutant poursuivit sa rotation pour retomber quelques mètres plus loin. Ils échangèrent un clin d'il amical.
- Belle utilisation de l'énergie cinétique, très cher ! dit Melril.
- Superbe parade, tu vas faire des envieux ! riposta Croco.
- Ton coup était si précis et si rapide qu'il m'aurait été impossible de te saisir.
- Je pense avoir assimilé certains principes essentiels des arts martiaux. Finis les combats instantanés ! Je sais maintenant où frapper et comment.
- On y retourne ? Sérieusement cette fois ?
Il y eut un léger murmure d'étonnement dans la foule.
- C'est parti !
Melril déroula doucement ses bras le long du corps, puis ouvrit les poings. Les doigts légèrement tendus, il inspira une grande bouffée d'air et se cambra légèrement. Il sentait la Mana affluer dans son corps. Les perceptions de son esprit n'étaient plus tout à fait les mêmes, sa sphère de vie englobait maintenant son adversaire et ces quelques spectateurs, autour du tatami. Cet environnement était une partie de lui, il en avait le contrôle. Croco déglutit. Le regard de son adversaire avait changé. Melril n'était plus seulement devant lui, mais partout. Cette situation avait quelque chose d'insupportable. Le Mutant serra les poings contre ses flancs et plia les genoux.
- A moi maintenant ! Je n'ai peut-être pas ton contrôle de la Mana, mais j'ai d'autres atouts dans mon sac.
La personnalité des deux combattants était-elle la même ? Des vents violents commencèrent à tourbillonner autour de Crocodile. Le sol trembla et le tatami se fissura sous ses pieds. Comme un arbre planté dans le sol, l'énergie remontait le long de ses jambes et remplissait son corps. Une lumière bleue aveuglante l'engloba quelques secondes puis s'atténua. Croco exprima un léger sourire crispé.
- Je suis prêt !
- Ca va faire mal ! répondit Melril, visiblement détendu.
Ils décollèrent tous les deux. Un il averti pouvait observer des volutes d'énergie de mille couleurs dans la zone de combat. Elles se déplaçaient lentement, signe trompeur de l'ambiance électrique. Les courants de Mana s'intensifièrent et virevoltèrent soudain ; ils passaient à l'attaque. Explosion sonore au centre du tatami. La chevelure de Melril volait en tout sens. La carapace de Croco résistait solidement aux terribles attaques. Ils se battaient sans ménagement. Le Mutant passa au-dessus de son adversaire et projeta sans hésiter la première magie du combat. La Mana Ball frôla l'Elfe tel un courant d'air chaud, fit un grand arc de cercle, et sortit de la salle par le trou que Narcam avait fait.
- Je crois qu'il est un peu tôt pour tout détruire, plaisanta Croco. Après tout, ce n'est que les qualifications.
Melril regarda sa manche, légèrement noircie, et tapota dessus plusieurs fois. Le tissu était brûlé.
- C'est pas passé loin, ma belle tenue est tout abîmée. C'est vraiment pas sympa de ta part, annonça-t-il le plus sérieusement du monde.
L'Elfe enleva son haut et exhiba son magnifique torse musclé. Narcam et Carak riaient intérieurement. Même au cur de la bataille, Melril restait Melril. Pour Croco, les choses allaient maintenant se compliquer.
Melril arriva encore plus vite que prévu. Les deux premiers coups de poing lui permirent de se placer correctement, à la bonne distance. Trop rapide et précise pour le Mutant, l'attaque suivante traversa sa parade sans aucune difficulté et l'éjecta violemment au sol. Si le combat se poursuivait en vol, l'Elfe avait dors et déjà gagné. Il était léger, rapide, et maîtrisait mieux son corps. Croco se releva. Melril comprit tout de suite qu'il allait falloir continuer à terre. Il atterrit doucement et se mit en garde. Un corps à corps violent éclata. Rotations, feintes de déplacement, acrobaties, attaques leurres, il était difficile de saisir l'orientation du combat. Qui allait gagner ? La fatigue gagnait progressivement les deux guerriers... Croco glissa. Une main à terre, il eut juste le temps de relever la tête et de se propulser en l'air ; l'éclair de Melril emporta un quart du tatami.
- Rappelle-toi ! En vol, je suis le meilleur !
Crocodile était de dos. L'Elfe jaillit, le poing prêt à propulser une bonne fois pour toutes son adversaire à l'extérieur du tatami. Le Mutant pivota sur lui-même, des lasers au bout des doigts. Melril sentit son corps se déchirer. Trois des rayons l'avaient touché - son pantalon brûlait - un bourdonnement puissant envahit son esprit. Impossible de soutenir Vol avec ce choc. Sans attendre, Croco lui décocha un double coup de poing terrible.
Les habits de l'Elfe s'étaient éteints. L'air était empli de poussière. Melril se releva difficilement. Sa rencontre avec la surface de combat n'avait pas été douce.
- Je ne pensais pas que ma feinte fonctionnerait, lança Croco, désireux de faire une petite pause.
Il tourna la tête à droite et à gauche. La salle tombait en ruine. Des pans de mur entiers s'étaient écroulés.
- Ta dernière technique était époustouflante, acquiesça Melril. Grâce à toi, je sais maintenant ce que ressent un steak cuit sur le grill.
Deux immenses cicatrices cautérisées zébraient son torse. Melril essayait de le cacher, mais il était fatigué. Il devait avoir une ou deux côtes cassées, et cela n'arrangeait pas sa situation. Croco gérait intelligemment la fatigue occasionnée par sa magie. Il était tout à fait dans son intérêt de faire durer un peu ce moment de latence. L'atmosphère se détendit un peu. Les autres rencontres avaient été interrompues. Quelques spectateurs se permirent d'échanger un mot ou deux.
Melril s'envola et monta jusqu'à se coller au plafond. Il tendit doucement les bras vers le tatami et serra les dents, puisant dans ses ressources. Ses mains brillèrent quelques secondes d'une faible lumière rouge, pour se voir d'un coup envelopper de plasma. Il gardait son petit sourire narquois préféré sur le visage, mais toute son attention était tournée vers l'effort gigantesque qu'il fournissait.
- Ne fais pas de bêtise Mel ! murmura Narcam.
- A ton tour de lui faire confiance, rit doucement Carak.
Croco ne voulut pas attendre plus longtemps. C'était trop dangereux. Il s'élança dans les airs, de toute sa puissance. Un craquement puissant vrombit soudain en dessous de lui. Instinct de survie, son coup d'il vers le sol fut un réflexe. L'immense dalle, sur laquelle il était debout il y avait seulement quelques instants, s'était décrochée et se dirigeait vers lui à grande vitesse. Le Mutant sentit alors un souffle chaud contre sa poitrine, et une douleur dans la tête. Melril avait posé ses mains et dégageait toute l'énergie qu'il avait concentrée. La décharge gigantesque propulsa Crocodile contre la dalle. L'Elfe prit alors le temps de rassembler ses dernières forces et modélisa un rayon qui balaya tout sur ton passage et emporta le Mutant jusqu'à l'extérieur. L'ensemble de la salle manqua de s'effondrer.
Melril courut comme il put vers le corps de son ami, sans même attendre qu'on le déclare vainqueur. Les secours avaient déjà diagnostiqué son état.
- C'est incroyable ! lança l'un des médecins. Sa résistance est phénoménale, il est encore conscient.
Un regard entre les deux adversaires suffit. Kangourou se jeta au cou de son ami sous les illades noires des secouristes.
- Je te paie un verre d'eau fraîche ? plaisanta Narcam.
- C'était limite ! rit Melril. Il a bien failli m'avoir le bougre !
- T'es dans un sale état ! Vu le niveau des participants, je crois que ton parcours s'arrête là.
- Mouais ! Chanceux ! C'est toi qui vas devenir champion du monde !
Narcam rougit jusqu'aux oreilles, comme si son ami annonçait une vérité à laquelle il n'avait jamais voulu croire.
- Je vais me donner à fond, c'est l'essentiel. Je ne sais pas ce que tu en penses, mais les événements tournent rarement en notre faveur...
Le plus difficile était fait. Les trois derniers tours de qualification ne présentèrent aucune difficulté. Erlinda retrouva un semblant de force ; le niveau médiocre de ses adversaires lui permit d'atteindre les quarts de finale. A ses côtés : Elfe Noir, Kangourou, Carak, Narcam, Melril - heureux d'accéder aux phases finales malgré sa fatigue - Khorn et Mary-lin, deux inconnus.
Les concurrents obtinrent une petite heure pour souffler et prendre l'air. Les qualifiés s'arrêtèrent un instant devant l'immense surface de combat qui les attendait, resplendissante sous les projecteurs. Les spectateurs avaient déjà pris place et l'air vrombissait de leurs discussions. Narcam et Darling assistèrent paisiblement au coucher de soleil.
- Je n'arrive pas à croire à ta qualification, s'étonna Darling.
- Nous sommes tous qualifiés, appuya Narcam.
- Bonne chance alors...
Elle accompagna ses paroles d'un baiser.
- Je dois rejoindre les autres maintenant, ils doivent être en train de boire quelques bières. Aie confiance en moi !
Une heure, c'était beaucoup trop court pour récupérer. Accéder aux quarts de finale était un exploit, mais remporter un championnat du monde était un défi fantastique.
La nouvelle génération - chapitre 9
V : Un allié, un ennemi
Narcam, Melril et Carak volaient côte à côte depuis deux heures maintenant. Ils cherchaient lendroit de laffrontement entre Troll et Gaspar dans les montagnes à louest de Métropolis. Ils ne trouvaient pas. Pourtant il devait y avoir eu un sacré combat... il devait y avoir des traces. Ca y est ! Un éboulement gigantesque...
La roche était noircie. Une fois à terre des cratères criblaient le sol. La bataille avait été terrible. Soudain, entre les rochers, à lentrée dune grotte, Narcam aperçut un chapeau... celui de Gaspar. Avait-il été tué ? Ils cherchèrent le corps pendant une heure. Rien. Ils sattelèrent alors à nettoyer le périmètre à grands coups de magies : un vrai cataclysme mais efficace. Ils découvrirent un corps, ou plutôt un squelette... un gigantesque squelette. Il ne leur fallut pas longtemps pour lidentifier. Il était trop grand pour être celui de Gaspar. La forme du corps correspondait en tout point à celui de Troll. Dun seul coup ils se détendirent.
Le corps avait été totalement désintégré. Il ne restait plus que des os, en fort mauvais état dailleurs. Finalement le combat navait pas dû être intéressant.
- Trop fort, lança Carak. Un vrai massacre. Vous avez vu le crâne du troll, il est classe ! Je le récupère pour men faire un masque.
- Moi je récupère quelques os pour les transformer en bagues, poursuivit Melril.
- Il va falloir un sacré travail pour transformer ces os calcinés en bagues, mon pauvre Mel, contesta Narcam.
- Tas raison. En fait je crois que je vais repasser à la ville et trouver un joaillier.
Ils repartirent vers Métropolis mais se jurèrent daller faire un tour dans la grotte le plus tôt possible.
- Tu veux vraiment te faire faire des bagues ?
- Ouaip... une fois finies, elles seront super cool. Je connais une fille super qui va se faire un plaisir de les travailler pour moi.
Ils entrèrent dans un magasin plutôt sombre. Les objets exposés avaient tous quelque chose détrange. Melril rentra comme un habitué, en faisant beaucoup de bruit. Peut-être faisait-il ça tout le temps en fait... ?
- Salut mademoiselle !
- Heu... bonjour ! Je peux vous renseigner ?
Elle ne le connaissait pas. Les deux compagnons furent étonnés, un temps gênés, puis rentrèrent dans le jeu.
- Voilà, cest simplissime. Je voudrais que vous transformiez avec vos doigts de fée les pauvres os que voilà en bagues super classes.
- Je peux les voir ?
Il se jeta à genoux et les lui donna comme on offre son épée à une princesse. Elle se surprit à rougir, se hâta de les saisir et fit mine de les examiner. Melril fit alors un clin dil à Narcam, se leva et mit sa main sur lépaule de la demoiselle.
- Je mintéresse beaucoup à ce que vous faites. Montrez-moi les merveilles que vous cachez dans votre arrière-boutique.
Ils disparurent. Narcam et Carak sortirent et sassirent à chaque coin de lentrée. Personne nosa pénétrer à lintérieur. Melril réapparut une bonne demi-heure plus tard.
- On peut y aller. Elle a accepté mais jai dû lui sortir des arguments de taille.
Il partit dans un rire cristallin irrésistible. Pourquoi tout le monde nétait-il pas comme lui ? Pourquoi se prendre la tête alors que tout est si simple ?
Ils passèrent la nuit dans un hôtel pourri. Carak dut payer, lui seul possédait de largent : les 20 000 Pièces pour avoir remporté le tournoi.
- Si javais su, je vous aurais laissés dormir dehors les gars, ricana-t-il durement.
- Dis Carak, si javais su que tu avais de largent, je taurais demandé de me payer les bagues, plaisanta Melril.
Carak le regarda dun air étrange. Il le trouvait trop sûr de lui. Peut-être était-il jaloux de son succès auprès des femmes... ?
Ils repassèrent à la bijouterie : les bagues étaient prêtes, un superbe travail de précision pour les sertir et les déformer avec justesse. Les os avaient été grattés, lavés, gravés et brillaient maintenant dune couleur argentée. Il y en avait quatre. LElfe les plaça toutes à la même main.
Ils ne mirent pas longtemps à retrouver la grotte. Obscure et mystérieuse, elle les attirait. Ils se précipitèrent à lintérieur sans savoir ce qui les attendait... quelque chose bien au-delà de leur imagination.
Ils marchèrent un moment sans trop savoir où les conduisait leur intuition. La lumière ne parvenait plus jusquà eux depuis un moment. A tâtons, ils tournaient tantôt à droite, tantôt à gauche, ils montaient et descendaient... et arrivèrent à une gigantesque salle sombre très faiblement éclairée, comme si les murs lointains brillaient deux-mêmes. Elle semblait avoir été creusée par la main de lhomme, mais il ny avait ni meuble ni décoration. Ils se lancèrent vers linconnu. Le silence était pesant mais aucun des amis ne voulaient le perturber. Malgré leur vision elfique ils ne voyaient quasiment rien. Ils furent soudain aveuglés, quelquun avait allumé la lumière. Carak se mit en un éclair en position de défense. Les deux Elfes, sensibles au brusque changement dattitude et de tension de leur compagnon, tournèrent la tête. Un squelette humain les regardait (malgré labsence notable dyeux) avec un petit air amusé, comme dans les dessins animés.
- Bienvenue chers amis. Je suis Nestor, le gardien de ces lieux. Vous devez passer des épreuves pour avancer dans cette grotte.
La surprise passée, ils essayèrent tous de comprendre comment ce sac dos pouvait parler. Ils retrouvèrent leur calme et leur bonne humeur.
- Trop fort... il parle ! sexclama Narcam. Doù vient la voix ? Peut-être quil est téléguidé.
- En tout cas y'a pas de fil, fit Carak après avoir soigneusement fait le tour.
Melril se baissa et regarda attentivement la cage thoracique.
- Pas de bestiole cachée dedans non plus, dit-il.
- Hum, hum... coupa Nestor. Je veux pas vous interrompre mais jai quand même le devoir de vous éliminer si vous échouez votre test. Et laissez mon intimité tranquille, je vous prie.
- Cest vraiment lui qui parle, reprit Narcam. Attendez... cest peut-être un costume. Cest pas normal quil puisse changer les expressions de son visage, cest sûrement un squelette en plastique.
Il fourra ses doigts dans les narines de Nestor et commença à tirer sur les côtés : dur comme un os.
- Je suis un produit de la Magie, fit fièrement le squelette. Rien ne mest impossible. Regardez !
Il ouvrit la bouche tellement grand que sa mâchoire inférieure, arrivée au niveau de la taille, tomba. Calmement il la recolla comme si de rien nétait.
Une voix caverneuse tonna tout à coup.
- Nestor, fais ton boulot ou je tinterdis de regarder ce soir 36 façons de mourir de rire, ton émission favorite.
Le squelette retrouva immédiatement ses esprits. Il sortit de nulle part huit objets spéciaux et demanda aux amis de les assembler pour nen faire plus que quatre. Ils étaient de couleurs vives : une étoile, un cube, un triangle et un cylindre. Les Elfes et le Nain se regardèrent étonnés. Les quatre autres formes étaient des réceptacles creux en plastique. Cétait un jeu pour enfant.
- Cest une énigme fort complexe, dit sérieusement Melril. Mais je pense être capable de la résoudre.
Nestor suivait les mouvements de lElfe avec la plus grande attention, attendant la moindre erreur. Calmement et avec réflexion Melril emboîta les objets les uns dans les autres.
- Tu as réussi ! hurla Carak. On est sauvés.
Ils se sautèrent dans les bras les uns des autres, morts de rire. Nestor, un peu triste, ne se laissa pas abattre pour autant.
- Seconde épreuve ! Un test de vos capacités physiques. Vous devez faire une pyramide à vous trois. Je vous laisse vous organiser comme vous le voulez.
- Je crois que le plus intelligent..., commença Narcam, ...ce serait que Carak et moi fassions la base et que Mel monte sur nos épaules.
Les autres furent immédiatement daccords. Ils navaient pas autant rigolé depuis longtemps. Ils formèrent, sans aucune difficulté, bien entendu, une pyramide absurde, totalement bancale. Melril arriva à garder son équilibre malgré les cinquante centimètres de différence entre les deux épaules.
Nestor abandonna. Il ne put que les féliciter.
- Bravo ! Vous êtes très forts. Je vais vous conduire jusquà mon maître.
Ils avaient limpression davancer au hasard dans les couloirs étroits. Voulait-il les perdre ?
- Hé ptit gars, lança Carak. Si tu ne veux pas que je te désosse, tu as intérêt à ne pas nous perdre.
- Ne vous inquiétez pas messieurs les guerriers, nous voilà arrivés.
Effectivement, ils débouchèrent sur une porte étroite et fermée.
- Mais avant de vous permettre dentrer, il y a une dernière épreuve. Vous devez me coller sur une énigme quelconque... et je my connais.
- Quelle est la différence entre un chameau ? enchaîna Melril sans réfléchir.
Le visage de Nestor se figea, il réfléchit, puis ses épaules tombèrent (sans jeu de mot stupide). Il abandonna.
- Il ny en a pas ! acheva lElfe.
- Décidément vous êtes vraiment les meilleurs. Dans quelle école vous a-t-on appris tout ça ?
- Il faut sortir de ta petite grotte cher ami, dit Narcam. Tu verras que le monde est la meilleure école, quel que soit le domaine.
Sur ce, il se permit dappuyer sur la poignée. La porte souvrit sur un gigantesque laboratoire. Une foule dobjets surprenants, petits et gros, était entassée dans tous les coins. Ils remarquèrent immédiatement les trois machines énormes, amas de tuyauterie couleur vase, au centre de la pièce et lhomme brun en blouse blanche, la quarantaine, qui les dévisageait en souriant. Il se frottait les mains.
- Bienvenue les enfants, dit-il lentement. Vous navez pas mis longtemps à parvenir jusquici. Vous êtes très prometteurs, oui, très prometteurs.
Il riait tout bas. Les trois amis se regardèrent.
- Vous nous attendiez ? demanda Narcam.
- Non, bien sûr que non ! Mais je ne pensais pas avoir de la visite aussi tôt. Deux Elfes et un Nain... très bien, excellent même.
- Vous nous connaissez ? lança Carak, plus agressivement quil ne laurait voulu.
- Vous êtes forts les enfants... mais ce nest pas suffisant nest-ce pas ? Vous voulez en apprendre plus, vous dépasser. Je peux vous en donner les moyens.
- Comment ? Vous avez une recette miracle ? Vous nallez quand même pas nous faire avaler des médicaments ?
- Des médicaments ?
Il partit dun fou rire qui dura plusieurs dizaines de secondes.
- Je comprends pourquoi vous avez passé Nestor si facilement. Vous êtes impayables. Je vous propose de vous entraîner de la meilleure manière qui soit : chacun séparément, dans des salles à gravité et température modifiables, une de mes toutes dernières inventions. Ainsi, à la sortie, vous pourrez chacun prouver votre valeur. En fait, si vous le voulez, jaurai même une petite mission pour vous.
- Qui êtes-vous ? demanda Melril. Vous ne vous êtes pas présenté.
- Vous pouvez mappeler François, pour vous servir.
Il fit un courbette élégante. Puis tous replongèrent dans leurs réflexions.
- Moi ça me va, acquiesça finalement Carak.
- Pareil pour moi, ajouta Narcam.
Melril hésita encore quelques secondes puis se décida.
- Je suis le mouvement.
- Parfait. Je vous explique comment fonctionnent ces petites merveilles. Elles font environ cinq mètres de côté. Cest ridiculement petit, il faudra faire preuve dune volonté de fer pour tenir là-dedans sans craquer.
Il y avait une infinité de boutons... ils enregistrèrent la position des plus importants.
- Là vous réglez la gravité, la température de nuit et de jour et ici la nourriture et leau dont vous avez besoin. Votre entraînement durera 1 an, à moins que vous nabandonniez en cours de route. Des questions ?
Tout sétait enchaîné si vite... ils ne surent quoi dire et entrèrent sans bruit dans les pièces. Ils navaient pas lair de réaliser la difficulté de lépreuve.
- Si vous voulez vraiment tirer profit de ce petit entraînement il faudrait parvenir à supporter une gravité 10 fois supérieure à celle de la Terre, une température de jour de 40°C et de nuit de 10°C. Seuls de véritables combattants ont une chance dy arriver.
Ceci dit, il ferma les portes des salles et les mit en route dans en un formidable ronronnement.
Un an passa.
Le professeur ouvrit les trois portes en même temps mais personne nen sortit. Lexcitation de les voir surgir laissa place à linquiétude.
- Jy suis peut-être allé un peu fort, rumina-t-il. Ce sont les premiers à tenter cette performance.
Il sapprocha de la pièce de Narcam et passa la tête dans lentrebâillement. Au moment où il pencha sa tête une main vint sappuyer contre la paroi à proximité. Instinctivement, François fit un bon en arrière et se mit en garde, puis il leva les yeux. Les vêtements de lElfe étaient complètement déchirés, son regard brillait dintensité mais aussi dune fatigue considérable. Lintérieure de la salle était brûlé et enfoncé en de nombreux endroits. Ils restèrent yeux dans les yeux durant quelques secondes. Une main se posa alors sur lépaule du savant. Il sursauta. Melril était là, Carak sortait... ils semblaient tous très calmes.
François ne sut comment les aborder.
- Heu... félicitations ! Je peux vous offrir quelque chose de consistant à manger. Ca vous changera de la nourriture lyophilisée.
Une minute se passa. Comme si aucun deux navait entendu... peut-être appréciaient-ils à outrance ce premier contact humain, cette voix ?
- Je veux une bière, dit Carak. Je sais pas vous mais jai une soif denfer.
- Même chose, dirent les deux autres en cur.
Ils sapprochèrent alors les uns des autres et sembrassèrent précautionneusement puis avec chaleur.
- Comment allez-vous les gars ? cria Narcam. Cest trop fort de vous revoir. Je me sens léger. Cest incroyable.
- Ouaip ! affirma Melril. Lair est doux ici et pourtant...
Il jeta un coup dil circulaire dans la salle.
- ... on n'est pas encore dehors. Essayez dimaginer le bonheur dêtre à nouveau frappé par les rayons du soleil, voir la nature... la ville même, et
les filles !
Il se tourna alors vers François.
- Le monde nous a-t-il attendu ? Que sest il passé durant notre absence ?
- Rien dextraordinaire. La Terre suit son petit bonhomme de chemin. La routine, quoi...
- Un an sans un seul événement marquant..., sembla-t-il dire pour lui-même.
Les éclats de voix joyeux du Nain le tira de ses pensées.
- Cétait un peu plus dur que je ne le pensais, ajouta Carak. Mais, somme toute, ce nétait pas si difficile que ça.
- Holà ! rigola Melril. Voilà que notre petit compagnon se met à penser comme nous.
Ils partirent tous dun fou rire.
Lorsque François arriva avec la bière, ils bondirent. Ils la burent si vite quils en mirent partout, surtout Carak. Il fallut un tonneau entier pour étancher leur soif ; alors ils sombrèrent dans un sommeil réparateur mérité, pendant plus de 24 heures.
Le lendemain matin fut joyeux. Le petit déjeuner leur apporta une satisfaction dune ampleur jamais ressentie auparavant. Ils arrosèrent tout cela dun peu de bière et seulement ensuite, consentirent à écouter les paroles de François.
- Je vous avais parlé dune mission, attaqua-t-il durement.
Les trois amis se concentrèrent tout de suite. Ils devaient à présent jouer leur rôle.
- Un individu sème le désordre dans le monde du combat depuis quelques temps. Il fait tuer des combattants, apparemment choisis au hasard, et nous ne pouvons laccepter.
- Qui nous ? questionna Melril.
- Je fais partie dune organisation qui forme des combattants de haut niveau. Je fais du coaching si vous voulez. Je veux que vous trouviez cette personne et que vous en appreniez le maximum sur lui, même si vous devez devenir soldats dans son armée particulière pour cela. Il sappelle Harrond. Ramenez-moi les informations et si vous y parvenez, éliminez-le !
Ils restèrent stupéfaits pas le ton de la voix. Dans quoi sétaient-ils embarqués ? Ils navaient jamais tué personne... cétait le pire des actes.
- On ne tue pas les gens à la légère, lança Narcam. De plus, nous ne sommes pas des tueurs à gage.
- Dautant plus que nous ne savons rien de lui, poursuivit Carak. Quest-ce qui nous prouve que ce nest pas vous lindividu dangereux ?
- Jai limpression dêtre manipulé depuis le début, dit Melril à voix basse. Je déteste être manipulé.
- Calmez-vous ! reprit le professeur, beaucoup plus jovialement. Je peux vous donner des preuves. Cest lui qui est du mauvais côté.
Il partit alors chercher des documents. Il avait dû les mettre au fond dun tiroir et mit dix bonnes minutes à les retrouver. Pendant ce temps, Carak, Melril et Narcam se couchèrent sur le dos, plongés dans leurs pensées.
- Les voilà ! Harrond ! Lisez-les !
Ces documents étaient officiels, des rapports de la Police.
Harrond était un combattant il y a 20 ans. Il participa à de nombreux tournois sans jamais accéder aux phases finales. Au cours du dernier tournoi de sa carrière ratée, il se passa de curieux événements. Alors quil était sur le point de perdre le troisième tour des qualifications, il se produisit un changement : son adversaire ne réagit plus comme avant, écrasé par une fatigue inexplicable. Harrond le cribla de coups et lenvoya dans le coma. Même scénario à chaque rencontre jusquà atteindre la finale ; pourtant ses adversaires étaient en excellente forme avant de tomber contre lui. En finale, son adversaire, champion de Métropolis, fut obligé de se mettre à genoux devant Harrond. Celui-ci, envahi par une haine inextinguible, le tua et senfuit. On na plus de nouvelles de lui depuis ce temps-là.
- Moi je sais quil est de retour, commenta François. Cest le seul capable de faire ça. Il a dû tranquillement monter sa petite armée et maintenant, il poursuit sa vengeance.
Les faits étaient devant eux. Ils se concertèrent un moment et arrivèrent à une conclusion.
- Nous voulons représenter la justice, annonça fièrement Narcam. Nous nous occupons de son cas.
- Très bonne décision, lâcha le professeur. Jai bien fait de placer mes espoirs en vous. Ne perdez pas de temps. Un nouveau guerrier peut mourir dun moment à lautre. Commencez vos recherches à Yellow City !
Ils se changèrent et se préparèrent à partir. Le monde allait leur paraître bien étrange. Etaient-ils devenus asociaux ? Ils allaient bientôt le savoir. Ils remercièrent leur curieux maître à de nombreuses reprises et plongèrent à nouveau dans lobscurité du tunnel. Ils se surprirent à en connaître les moindres recoins. Peut-être leur esprit sétait-il baladé de lui-même dans ces dédales durant leurs périodes de repos ? Peut-être même allait-il soxygéner à lextérieur ?
Ils croisèrent comme de bien entendu leur cher ami Nestor dans un couloir. Il les accueillit les bras ouverts.
- Comment allez-vous ? Quest-ce que vous avez fait durant tout ce temps-là ? Je suis sûr que mon Maître vous a appris les mille et une blagues quil connaît. Cest pour cela que vous êtes allés le voir, pour accroître vos connaissances. Cest sûr, au bout dun moment, lécole ça ne suffit plus.
Il leur déballa son texte à toute allure, comme sil le préparait depuis des mois. Ils furent tous les trois amusés, ça leur avait manqué.
- Au fait Carak, poursuivit-il. Jai trouvé une bombe orange et je me suis dit, comme il ne sert pas et que mon cher Nain aime lorange, je vais lui repeindre son crâne de troll en orange.
Carak se crispa tout dun coup. Lorsque Nestor sortit lobjet en question de derrière son dos il le saisit brusquement et le regarda sans bouger. La couleur orange fluo était abominable.
- Mon masque..., fit-il dune toute petite voix, la gorge enrouée. Je tavais oublié à lextérieur et jallais partir sans toi.
Il tourna la tête vers Nestor et hurla.
- Cest horrible ! Comment veux-tu que je porte un truc comme ça pendant mes combats ? Il avait de la gueule avant.
Les deux Elfes riaient silencieusement.
- Tu tachèteras une bombe couleur os de Troll en ville, éclata de rire Melril.
Carak ne dit rien mais ses pensées devaient être terribles. Nestor leur tendit quelque chose.
- Tenez ! Cest un souvenir. Vous êtes les premiers à le recevoir.
Melril prit le papier. Cétait une photo de leur pyramide humaine, inimitable prestation. Elle passa de mains en mains. Les amis se jurèrent de la garder précieusement.
Ils firent leur adieux au squelette et reprirent leur chemin.
La salle de Nestor nétait pas vide. Ils furent effrayés en découvrant trois corps inertes sur le sol. La forme du cube était posée maladroitement sur le moule en forme détoile. Aussi incompréhensible que ça puisse paraître... ils avaient raté la première épreuve.
Finalement la lumière du jour leur apparut et ils furent à lextérieur. Un petit vent frais couronna ce moment dextase.
VI : A deux doigts d'y rester
Au réveil ils étaient dans leur chambre, allongés les uns à côté des autres. Carak les veillait.
- Vous avez fait un sacré somme les gars. Vous avez dormi 36 heures, jai cru que vous alliez y passer. Les corps elfiques sont peut-être un modèle du genre mais ils semblent avoir quelques défauts. Je crois quil va vous falloir un petit moment pour vous remettre.
- Il nest pas question que je baisse les bras aussi rapidement, lança Yavellion avec difficulté. Après tout, on nest pas venu ici pour samuser.
- Dès que je suis debout je retourne dire à ce gros plein de soupe ce que je pense de laccueil, rigola Melril.
- Je dois mentraîner dur pour massacrer ce pauv type ! ajouta Narcam.
- Je vous accompagne, dit Carak. Mais avant toute chose, videz ces chopes de bière ! Je me suis retenu de les boire, cétait horrible. Ne me faites pas le coup de ne pas en avoir envie !
Ils burent tous en même temps et balancèrent les verres vides par-dessus leur épaule en hurlant.
- On est les meilleurs !
Accepter de jouer le jeu cétait risquer sa vie à chaque instant. Peut-être existait-il un moyen déliminer cette dépendance à la Mana ?
Lentraînement durait depuis une semaine déjà. Ils avaient appris à gérer leur peur, leur paranoïa. La suppression de la Mana pouvait survenir nimporte quand, il ne fallait pas y penser. Les quatre amis luttaient de toutes leurs forces, pourtant cétait toujours plus dur.
- Allez Jewel ! Aujourdhui cest moi qui gagne.
Yavellion serra les poings ; un flot dénergie le traversa. Malgré ses efforts le combat fut bref. Il ne sétait pas relevé que ses forces labandonnaient brusquement. Les trois Elfes, à terre, tentaient désespérément de faire le vide. Il se fit tout seul au bout dune dizaine de minutes.
Encore une fois le plafond de la chambre recueillait leurs premiers regards, leurs premières pensées. Le Nain dut assister ses amis durant trois jours.
- Jai cru quon ne sen sortirait pas cette fois, murmura Narcam.
- Harrond nattend que ça depuis le début, approuva Melril.
- Il doit vraiment tenir les Elfes en grippe, dit Yavellion. Cest comme sil avait un compte personnel à régler. On ne va pas se laisser ridiculiser plus longtemps.
- Jai eu du mal à ladmettre, commença Carak, mais on est loin du niveau de Joker. Il peut tous nous tuer si ça lui chante.
- Pas beaucoup dissues...
- Il faut fuir, articula Narcam avec difficulté.
- Commence tout de suite à ty habituer mon cher, railla Melril.
- Pas question ! Ce sera la première et la dernière fois !
Carak visita le château le plus discrètement possible. Les trois autres, de leur côté, exagéraient un peu leur fatigue. Harrond et ses hommes semblaient voir un malin plaisir à rendre visite aux Elfes.
- Je fais suivre cet entraînement à mes soldats depuis plusieurs années, vous êtes les seuls à ne pas le supporter. Je suis vraiment déçu, où sont les formidables pouvoirs elfiques ?
- Il faut quon vous explique certaines choses, sénerva Yavellion.
- Du calme Yav, dit doucement Melril. Il a raison, il ny a pas de raison quon ny arrive pas.
- Ca me fait plaisir, dit-il un sourire sadique aux lèvres.
De nuit, le château était faiblement éclairé pour ne pas être repéré, mais il nen était pas moins surveillé. Carak avait repéré une bouche dégout au dernier sous-sol, leur unique chance de fuite. Ils ne savaient rien des systèmes de surveillance de la forteresse ; sortir par la porte dentrée était trop risqué. Si Harrond les rattrapait, sûrement subiraient-ils dinnommables tortures... mais ils navaient plus rien à perdre.
Narcam ouvrit la porte en silence, le couloir était désert. Carak les menait à bon rythme. Cette semaine dentraînement navait pas été inutile, ils commençaient à percevoir lénergie des guerriers du château, à contrôler la leur. Ils faisaient leur possible pour utiliser au mieux ces deux nouvelles capacités.
- Stop ! chuchota Carak. Quelquun droit devant !
- Encore ! souffla Narcam. Yen a vraiment partout !
Le garde sirotait une bière, appuyé sur la porte de la cage à escaliers.
- Celui-là na pas lair de faire une ronde, il nest pas prêt de partir.
- On a encore deux étages à descendre.
Le garde tourna brusquement la tête. Il paraissait intrigué.
- Il nous a repéré, susurra Carak. Je le démolis.
- Non, attends ! larrêta Melril. Pas si on peut léviter !
Le vigile sortit un pistolet et sapprocha de leur cachette ; au croisement de couloirs il les verrait sûrement. Il marchait lourdement ; le bruit des semelles métalliques contre le carrelage samplifiait et résonnait dans ce silence parfait. Les amis le virent passer devant eux... il sarrêta et tourna la tête.
- Qui êt... ?
Carak avait bondi. Dun mouvement éclair il récupéra larme et, toujours en lair, enchaîna une magnifique toupie et un coup de pied retourné. Le coup à la nuque assomma le pauvre garde contre un mur. Le Nain jeta un regard jovial mais pesant à Melril.
- Jai rien dit, dit lElfe sans perdre sa confiance habituelle.
- Parfait ! lança Yavellion. Ce nétait pas un guerrier. Personne ne remarquera ce petit incident de parcours !
La bouche dégoût ouverte, un tunnel vertical soffrait à eux, conduisant à une canalisation de plusieurs dizaines de mètres de hauteur. Ils pouvaient voir leau circuler à grande vitesse, loin en dessous.
- Il ny a pas déchelle, sétonna Narcam.
- Pas bête ! Cest un bon moyen dempêcher les intrus de monter.
- Allons-y !
Narcam plongea. Il effectua quelques figures avant dentrer dans leau.
- Pas mal, avoua Carak. Mais je peux faire mieux. Il suffit que je mimagine un gigantesque fleuve de bière en dessous. Youhou !
- 50 mètres, ça défile vite ! ricana Yavellion. Pour ressentir le maximum de sensations, il ne faut pas faire nimporte quoi. Laissez faire un professionnel !
Il tourna le dos à louverture, se jeta en arrière et effectua une vrille folle jusquà disparaître dans les flots.
- Moi jaime pas faire comme les autres ! rigola Melril.
Il se boucha le nez et sauta en allumette en riant aux éclats.
Le courant les entraînait à grande vitesse depuis plusieurs minutes. Ils jugèrent le moment propice pour décoller. Ils étaient assez loin du palais maintenant, personne ne pourrait les rattraper. Il leur fallut une bonne heure pour sortir de la canalisation.
- Enfin libre, cria Narcam en respirant à grands poumons.
- Jai limpression que nous avons échoué dans nos missions respectives, dit Yavellion.
- Ce nest que partie remise, mon bon ami, lança Carak.
Il lui donna une bonne claque dans le dos. Devant lair étonné de lElfe, ils partirent tous dun fou rire.
- Je vais rentrer, finit par dire Yavellion. Je dois mentretenir avec mon maître sur tout cela. Je dois encore mentraîner.
- Nous allons arrêter le combat durant quelques temps, enchaîna Melril. Nous devons faire des études !
- Hein ? Vous nêtes pas bien dans votre tête, vous !
- Que nenni, rit Narcam. Un bon aventurier se doit dêtre le meilleur dans toutes les disciplines. Nous avons beaucoup de choses à apprendre sur le monde. Nous nous séparons mais nous nous reverrons ! lança cérémonieusement Narcam.
- On dirait une réplique type de film, éclata de rire Melril.
Narcam limita immédiatement. Les deux autres se regardèrent et haussèrent les épaules.
Les adieux furent joyeux. Ils étaient convaincus de se retrouver tous un jour, les épreuves difficiles nouaient des amitiés indestructibles.
La nouvelle génération - chapitres 7 et 8
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