Nouvelles

Dimanche 5 décembre 2004

 

Le voyage a repris son cours normal. Je prends la décision de poursuivre la rédaction de ce journal de bord de manière impersonnelle, afin de prendre plus de recul par rapport aux événements. Je grimace déjà devant la difficulté.

Le couple fit un petit arrêt dans une ville très typique. Un événement majeur de l’existence de Narcam s’y déroula
- Es-tu certaine ? C’est ce que tu veux ?
- Oui, et je suis sûre que ça te fera le plus grand bien.
- Bon, vous avez entendu cher monsieur ? Allez-y !
Le professionnel sortit ses armes et se passa plusieurs fois la langue sur les lèvres. D’une main experte, il se mit à l’ouvrage, coupa et taillada. Narcam réprimait sa douleur… “c’est pour mon bien !” se répétait-il. Une partie de lui-même recouvrait maintenant le carrelage. Il avait préféré fermer les yeux, incertain de sa réaction face à un tel spectacle. Des cliquetis, l’air déplacé par son bourreau : les seules informations qui lui parvenaient encore.
- C’est bientôt fini !
“Déjà ? C’est étrange”, se dit l’Elfe. “Je ne souffre plus. Me serais-je fait une raison ? Cet homme doit être vraiment doué”.
- Vous pouvez ouvrir les yeux !
Narcam fut ébloui par le spectacle. Il se tourna vers Elis avec un sourire béat.
- Je te trouve encore plus mignon avec les cheveux courts…
Elle l’embrassa passionnément.

Ils profitèrent à fond de la civilisation. Une grande étendue sauvage s’offrait maintenant à eux. Elis et Narcam s’élancèrent à la conquête de ce territoire inhabité avec courage. Ils crurent très fort en leur entente.

Cela faisait plusieurs heures que Narcam n’avait bougé. Quelque chose clochait, c’était certain !
“Je ne sais pas ce qui me retient de lui coller un bon coup de poing pour le réveiller…”, fulminait Elis de frustration.
Elle l’aurait aidé de tout son cœur ; mais avoir été mise en dehors du problème la faisait enrager. Ses mains se crispaient toutes seules, à la recherche de n’importe quoi pour se passer les nerfs. Une main vint soudain se poser sur son épaule. D’un mouvement parfait, elle envoya Narcam s’écraser lamentablement cinq mètres plus loin.
- Vous m’avez l’air bien énervé très chère ! lança l’Elfe, toujours à l’envers.
Elis s’abstint de répondre.
- J’ai besoin de toi… un problème auquel ne n’arrive à répondre seul.
Elle ouvrit grand les yeux.
“Soit je le démolis, soit je tombe amoureuse…”, rumina-t-elle.
- Chérie ?
Elle bondit et colla son front contre le sien.
- Parle, je t’écoute petit homme !
- Heu…oui… t’es devenue folle ou quoi ?
- Oui, je dois être folle… folle de toi… !
Il rougit jusqu’aux oreilles. On ne put rien en tirer pendant dix minutes.
- Ce que tu es émotif alors !

- Quel est ton problème ? Je t’écoute !
- Etant sûr de ne pas non exister, puis-je être certain d’exister pleinement ? Peut-être nous contentons-nous d’exister un tout petit peu ? enchaîna-t-il à toute allure.
Elis manqua de s’étouffer.
- C’est que… je n’y ai pas réfléchi.
- Prends ton temps, ce n’est pas cela qui me turlupine pour le moment. Je suis sur le point de me lancer dans une nouvelle approche de la création. Cependant, il me faudrait à nouveau ouvrir mon esprit à la Mana, je ne puis faire autrement. C’est sur ce point que je bloque. Est-ce en accord avec les principes établis au début de notre voyage ?
- Si tu te contentes de garder un contact psychique avec le Fluide, je suppose que oui. Tu ne vas pas te remettre à balancer des boules de feu à tout va, et à gonfler tes muscles tel un body-builder ?
- Certes non !
- Dans ce cas, permission accordée !
- C’est tout de suite plus simple quand on en parle. Rappelle-moi d’y penser plus tôt la prochaine fois !
- Promis ! appuya-t-elle sadiquement. Bon, si tu me parlais un peu plus précisément de ton projet ?
- Le concept de base est extrêmement simple ; le mettre en pratique, c’est autre chose.
- Je suis prête !
- Commençons par le début ! Toute ma théorie repose sur un principe unique : la nature émet des “sons”. Ce que j’appelle “sons”, c’est les radiations, l’énergie physique qui se dégage de ce qui est composé d’atomes. Je ne sais pas encore si c’est possible, mais je pense pouvoir, par le biais de la Mana, transformer ma perception de ces radiations, en faire de vrais sons pour mon esprit. “Entendre” cette musique risque d’être fastidieux au début. J’espère ensuite ne plus devoir y faire attention, et recevoir ces informations comme un sens supplémentaire. J’estime à plus de dix ans la période d’entraînement pour en arriver là.
- Et bien, c’est ambitieux ! Je suppose que tu as déjà réfléchi aux intérêts d’un tel conditionnement.
- Ce sens supplémentaire me permettra tout d’abord de me passer de vue ; cela peut toujours être pratique. Je ne sais pas encore si mon esprit sera capable de gérer ces informations sur un large périmètre. Il faudra que je me penche sur la manière de traiter efficacement tout cela.
- On croirait entendre un ordinateur.
- Attends, ce n’est pas tout ! Lorsque je connaîtrais les sons de base, il me sera facile de les reproduire. Avec un peu d’entraînement, je pourrai même créer mes propres musiques.
Narcam afficha un immense sourire.
- Tu es en train de me dire que tu as trouvé un moyen simple de maîtriser la matérialisation ? dit-elle doucement, impressionnée.
- La dématérialisation aussi… mais ça m’intéresse moins.
“Bien ! C’est tout à fait honorable de pouvoir en parler, mais le chemin est encore long avant de pouvoir en faire une réelle démonstration.”
L’Elfe prit une longue inspiration. Un doux bourdonnement apaisant et familier vint lui emplir la tête.
- Je vais appeler cette technique “Symphonie”. Ce sera l’objectif à atteindre.
Ses yeux brillaient. Il était espiègle comme un écolier.

Le temps avait suivi son cours. La chaleur de l’été écrasait les deux marcheurs. Narcam appréciait à sa juste valeur sa nouvelle coupe de cheveux. Cependant, pas méfiant pour un sou, il attrapa un magnifique coup de soleil sur la nuque. Elis ne manqua pas d’insister sur le comique de la situation.
- L’Elfe de feu touché par la grâce.
- Hé ho, ça va !
“En arriver là après tous ces entraînements, je dois être tombé sur la tête”, poursuivit-il pour lui-même.
- Tu sais très bien pourquoi tu as abandonné tes pouvoirs…
Elle étala la crème de soin avec délicatesse. Un coup de vent violent tourbillonna soudain. Deux guerriers leur atterrissaient dessus.
- On a de la visite, siffla Narcam entre les dents.
La surprise fut de taille : un Elfe et un Nain.
- Nom d’une pipe ! s’écria Carak. Pas facile de vous trouver !
- On a un peu tout fait pour ça, ronchonna exprès Narcam. Comment avez-vous fait pour nous localiser ?
- N’oublie pas que j’ai un tome du savoir elfique en ma possession, expliqua Yavellion. Tous tes faits et gestes sont consignés.
- Damned ! J’avais complètement oublié ce détail.
- Détail ? nota justement Elis. Je n’étais même pas au courant de leur existence.
- Voyez-vous chère amie, les consigneurs…
- Stop Yav ! coupa Narcam. On est un peu pressés vois-tu ?
Il connaissait cette histoire par cœur…
- Je croyais que vous preniez le temps de vivre… Enfin, tant pis ! s’excusa-t-il auprès d’Elis.
Narcam souffla de dépit.
- Que voulez-vous lui dire quand il a raison ? fit-il avec un petit sourire.
Il tourna la tête vers Carak.
- Heureusement qu’il me reste mon Nain préféré, héhéhé ! Alors ? Que racontes-tu de beau ?
Yavellion pouvait parler des heures de son passé, tout le monde le savait. Narcam laissa donc Carak raconter ses dernières aventures dans les moindres détails.
- Il y a deux mois, on m’a proposé de participer au Championnat Galactique des arts martiaux. Je n’ai pas pu refuser.
- Tournoi Galactique ?
- Le premier, la Terre était organisatrice ! Le Gouvernement semble s’être fait une raison et trouve son compte dans le marché interstellaire. Ce n’est pas pour autant que les immigrations sont autorisées, mais les relations avec les Machari Cemeno sont plus calmes qu’il y a quelques temps. Pour en revenir au championnat : c’était fa-bu-leux ! Les rencontres se déroulaient dans un cube électrifié. Pas de risque de sortir du tatami, mais il valait mieux éviter de toucher les parois. Ma Dryade de femme était venue m’encourager…
Le Nain sortit un canette de bière de son sac à dos et fit sauter la capsule par sa seule volonté.
- … Forcément j’ai dû gagner.
Il la but d’un trait.
- Tu es champion de la Galaxie ? rit l’Elfe. T’as toujours eu beaucoup de chance !
- Le niveau n’était pas mauvais. L’Elfe noir y participait également.
- Celui qui s’est spécialisé dans la démonologie ?
- Lui-même ! Je l’ai battu en demi-finale.
- Et qu’as-tu gagné ?
- Un beau pactole et une maison somptueuse sur une planète paradisiaque. Fendrill et moi nous y trouvons bien. J’étais passé chercher ma forge ; j’en profite pour dire coucou aux copains.

Les quatre amis mangèrent (et burent) joyeusement. Yavellion avait piqué quelques denrées dans les réserves du palais impérial, cela changeait des sandwiches.
- Comment va ta petite famille ? s’enquit Narcam.
- Nina et Anaìre vous passent le bonjour. Stripe prend son rôle de tigre protecteur très au sérieux. Depuis que Nina est enceinte du second, il ne sort plus de la ferme et ne la quitte plus d'un pas. On a un peu de mal à lui faire comprendre qu’il ne peut pas la suivre partout, sinon c’est plutôt amusant.
- Et notre Empereur ? Se porte-t-il bien ?
- Duncan et Alya ne se sont jamais aussi bien entendus. Nous espérons une bonne nouvelle pour bientôt ; mais avec la famille Shamanka, c’est jamais gagné d’avance.
- Alya n’a heureusement pas pris les mauvais côtés de son frère, plaisanta Narcam.
- Je n’en mettrai pas ma main à couper. Puisse la Mana t’entendre !
Ils rirent tous gaiement.
Le soir arriva plus vite que prévu. Carak et Yavellion leur souhaitèrent bonne continuation. Avec ASP, les distances perdaient toute réalité. En moins d’une seconde, l’un regagna son foyer et l’autre traversa la Galaxie.
- Je les ai trouvés en forme, murmura Elis.
- Oui, fit Narcam, un peu nostalgique.

Au bout d’une petite année de voyage, les marcheurs arrivaient enfin à l’extrême Est du continent de Green City. Attirée par le climat clément, une dense population s’était installée dans d’agréables petites villes.
Narcam tenait un crâne dans sa paume ouverte et regardait fixement les orbites creuses.
- J’entends que dalle ! C’est exaspérant.
Elis était partie faire un peu de shopping. L’Elfe en profitait pour poursuivre les expériences préparatrices au lancement de son grand projet. Il n’avait pas encore perçu le moindre “son” et commençait à se demander si sa mentalité lui permettrait de se fondre ainsi dans l’environnement. Un rien le perturbait dans sa concentration, chose qui ne lui était jamais arrivée. Il sursauta. Elis venait de balancer une grande claque dans le crâne : ça avait fait un boucan de tous les diables. Sans mot dire, elle se blottit dans ses bras et enfonça son visage dans le creux de son épaule.
- J’ai fait une bêtise, bougonna-t-elle d’une voix de petite fille.
- Allons, ce ne doit pas être bien grave ! murmura-t-il ne lui tapotant doucement le dos. Raconte-moi tout !
- Je choisissais une petite robe légère du meilleur effet lorsqu’un cri de femme me sort de mes pensées. Je relève la tête pour essayer de comprendre ce qui se passe, et je vois une foule de gens défiler dans le couloir, une nette impression d’insécurité sur le visage. Après avoir lancé quelques imprécations bien senties de ne pouvoir faire mes courses tranquilles, je lâche ma robe et vais voir la raison de tout ce désordre. La maison voisine était en feu, ça avait créé une panique monstre dans le quartier. “Les pompiers ne vont pas tarder à arriver”, me dit un homme. Avec ce vent, les flammes progressaient avec vitesse grand V. Il ne leur aurait fallu qu’une minute pour dévorer le quartier…
- “Ne leur aurait fallu…”, je vois où tu veux en venir.
- Ai-je eu tort ? demanda-t-elle d’une petite voix.
- Il y avait beaucoup de monde ?
- Une petite centaine…
- T’es la meilleure ! lança Narcam en éclatant de rire.
- Je suis pardonnée alors ?
- Toute pardonnée ! Mais c’est la dernière fois que tu vas faire tes courses seule.

Elle leur apparut, grande et majestueuse, par un jour de beau temps. Narcam reçut un flot d’émotions inexprimables.
- C’est magnifique…
- Et cette odeur… Un vrai délice ! ajouta Elis.
- Nous allons passer les prochaines jours dans un bateau, ce sera amusant et détendant.
- J’ai une furieuse envie de me baigner, tu viens ?
Le calme de cette masse de liquide troublait l’Elfe. Cependant, une voix intérieure l’attirait vers les profondeurs.
- Tu vas peut-être trouver ça bizarre, mais j’ai toujours aimé l’eau, dit-il comme s’il découvrait ce sentiment à l’instant.
Elle le dévisagea un instant, l’air étonné.
- Quelque chose ne va pas ? se força-t-il à rire.
- Tes yeux… Il m’a semblé y voir un reflet vert. Je ne sais pas…

La température de l’eau était idéale. Pour trouver un peu de tranquillité, ils s’éloignèrent de la plage, noire de monde. Une fois au large, l’Elfe parut plongé dans ses réflexions. Elis sentit sa gorge se nouer, mais elle préféra garder le silence. Narcam regardait fixement le soleil. Sans une parole, il entra dans l’eau…et ne refit pas surface.
De lourdes secondes s’écoulèrent ; la panique s’empara d’Elis. Un tel comportement était trop étrange pour ne pas prendre la situation au sérieux.
- Idiot, tu ne me laisses pas le choix !
Elle s’apprêtait à déchaîner les éléments lorsqu’il réapparut.
- Il faut que je sorte d’ici tout de suite, jeta-t-il comme s’il souffrait.
Elle retint sa colère le temps de le rejoindre sur le rivage ; toute la plage assista au spectacle.
Le visage d’Elis se crispa d’inquiétude. Elle attrapa le bras de l’Elfe et le tira au calme.
- Pourquoi tu ne dis rien ? Défends-toi au moins !
- J’ai l’impression de n’être plus maître de mes sentiments…
- On ne contrôle pas ses sentiments, fit-elle avec une voix douce.
- Ce n’est pas ce que je veux dire. J’ai l’impression d’éprouver des sentiments qui ne sont pas les miens.
Elis saisissait de moins en moins le trouble de son compagnon.
- Je ne sais plus où j’en suis, poursuivit Narcam. De nouveaux sentiments remplacent brusquement les anciens, et mon corps ne les rejette pas. Je ressens un tel malaise depuis quelques minutes.
- Puis-je t’aider ?
- Si tu as une idée de comment…

Ils avaient embarqué sur un magnifique paquebot à suspension. La traversée de l’océan allait être longue. Elis regardait tendrement Narcam, désespérément amorphe. Il ne voulut rien manger ce soir-là. En début de soirée, l’Elfe sortit lancer un rapide coup d’œil au ciel étoilé et à la voie lactée. Il était fatigué de combattre ; il rentra se coucher.

Ses yeux se fermèrent, il rêvait maintenant. Nul besoin de guider ses pensées, elles venaient d’elles-mêmes, et souvent portaient une part de vérité, passée, présente ou future.
Seul au milieu d’un désert, comme au début de chaque nuit ; patience, bientôt le paysage s’enrichirait. A sa plus grande surprise, le sable se liquéfia jusqu’à devenir océan, à perte de vue. Il lévitait au-dessus de cette mer infinie. Depuis qu’il avait abandonné ses pouvoirs, ses songes en étaient perturbés. Il continuait d’user de la Mana en rêve et se réveillait souvent avec la nausée. Cette frustration le dérangeait. Toute cette eau ne paraissait renfermer aucune vie, mais les vagues – seule agitation dans l’uniformité générale – offraient d’intenses sensations ; il ne regrettait pas l’immobilité du sable.
Son regard parcourut l’immense étendue d’eau. Il n’y avait désespérément rien. Inutile de se déplacer, les événements viendraient à lui.
L’impression que la nuit entière s’était écoulée, ce vide et cette inactivité lui pesaient de plus en plus. Le besoin de provoquer quelque chose l’emporta. Il se concentra et sentit la Mana converger. Un sentiment d’énergie inépuisable le submergea. Il dégagea toute sa puissance. Son aura de flamme apparut, mais l’eau ne se dispersa pas ; elle se dressa en un pic gigantesque et l’engloutit.

Narcam se réveilla en sursaut, la bouche pâteuse. Elis dormait à poings fermés. Il lui sembla que quelque chose s’était éteint en lui.

Elis s’étonna. Un calme étrange s’était emparé de son compagnon. Tout était-il rentré dans l’ordre ? Elle ne comprenait pas trop et espérait de tout son cœur que Narcam ne se renfermait pas à nouveau sur lui-même. Le mois de traversée fut très agréable. Ne pas marcher leur procura un doux manque qu’ils entretinrent gaiement. Bientôt ils pourraient reprendre leur périple.
Ils débarquèrent et endossèrent leur sac à dos ; encore bien des aventures les attendaient.

Ils se tenaient tous les deux par taille. Les habitants du petit village les regardaient passer avec émerveillement. D’un pas nonchalant, ils arpentaient une petite rue commerçante à la recherche d’une quelconque distraction. Un vieux magasin attira leur attention ; une sorte de brocante dont la plupart des articles ne valaient pas le moindre sou, mais l’allure même du magasin méritait le coup d’œil. Le propriétaire avait soigné son intérieur : seule quelques bougies illuminaient les étagères et on ne comptait pas les toiles d’araignée. Narcam et Elis s’attendaient à voir surgir un vieux décrépi d’une cave secrète ou d’un mur coulissant. Une jeune femme les accueillit.
- Madame, monsieur ! Que puis-je faire pour satisfaire votre curiosité ?
- Qu’avez-vous d’intéressant ? demanda l’Elfe.
- J’ai cette magnifique lampe d’Aladin. D’après les historiens, elle serait une copie faite de l’originale du temps des croisades en… heu… je…
Narcam arborait un petit sourire patient. Quand à Elis, elle avait entrepris d’observer plus attentivement une carafe en cristal ; la première chose qui lui était tombée sous la main pour tout dire.
- Je ne vous parle pas de ses pouvoirs magiques alors ? Poursuivit la vendeuse d’une petite voix.
Ses deux auditeurs firent non de la tête en même temps.
- Bon ! Je vous montre ce que j’ai de mieux, mais c’est bien parce que c’est vous. J’espère que vous avez un compte en banque bien fourni. Vous devriez trouver l’objet de vos rêves dans notre arrière-boutique.
Elle dessina un code sur un écran tactile.
- Vous êtes paranos, ou les voleurs sont acharnés par ici ?
- Nous tenons à nos trouvailles, voilà tout !
La porte blindée s’ouvrit sur une pièce deux fois plus spacieuse que la précédente, mais pas beaucoup plus éclairée. Une autre jeune femme, assise à l’intérieur d’une grande malle, sourit à leur entrée.
- Voici Mariane ! fit la vendeuse. Et tant qu’on y est, moi c’est Flora !
- Enchantés ! Puisque nous en sommes aux présentations : Elis, ma femme, et moi c’est Narcam !
- Bien, poursuivons ! Comme vous pouvez le constater, nos articles sont de bien meilleure qualité ici. Je vous laisse fouiner.
Mariane se leva d’un bond et chuchota deux mots à sa collègue, trop fort pour des oreilles elfiques.
- Tu sais bien que nous ne vendons pas ce qui est ici.
- Nous avons besoin d’argent pour continuer nos recherches. Ils ont l’air plein aux as, laissons-leur se faire un petit plaisir, contre-attaqua Flora.
Mariane accepta à contrecœur et retourna à son étude. Les étagères regorgeaient de bijoux et de pierres de toute sorte. Un coin de la salle présentait des meubles, un autre des bibelots. Elis ne savait plus où donner de la tête, mais son compagnon avait déjà focalisé son attention. Dix épées, toutes plus intéressantes les unes que les autres, le captivaient. Il demeura immobile plusieurs minutes devant le présentoir. Intriguée, Mariane vint le rejoindre une bougie à la main.
- Vous verrez mieux ainsi. Voulez-vous que je vous parle d’elles ?
Narcam ferma doucement les yeux puis les rouvrit.
- Ce ne sera pas la peine, je veux celle-ci ! dit-il joyeusement en indiquant un katana plutôt simple d’aspect.
Le choix surprit la jeune femme ; elle lâcha le bougeoir. L’Elfe siffla de douleur. Mariane s’empressa d’aller mouiller son mouchoir et l’appliqua du mieux qu’elle put sur la brûlure. Narcam ne réagit pas, trop éberlué par ce qui venait de se produire. Pourquoi le feu l’avait-il atteint ? Une œillade appuyée d’Elis le sortit de ses pensées.
- Ne vous donnez pas cette peine ! dit-il en retirant la main. Je n’ai rien senti.
La jeune fille préféra changer de conversation.
- Pourquoi ce katana ? demanda-t-elle d’un air faussement dédaigneux. Il n’a rien d’extraordinaire.
- Son chant est harmonieux, répondit-il simplement.

Par François Aubouy
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Lundi 6 décembre 2004

 

Retour à la vie normale - 2

 

 

Pourquoi ne suis-je pas couché aux côtés d’Elis ? Ce jour est à marquer d’une pierre blanche. Nos élèves sont partis de l’école, d’un commun accord. Les gamins que nous avions adoptés, ceux que Yavellion nous avait confiés, sont finalement devenus de remarquables adolescents ; leur chemin est encore long, mais il ne passe plus par nous. Ils nous ont chaleureusement remerciés de notre enseignement, de l’amour que nous leur avons porté. J’ai passé ces dernières années dans une salle d’entraînement, à développer mon sens du combat, et ma colère... cinq années de perdues ! Ces efforts n’ont servi à rien, je n’ai même pas eu l’occasion de tester mes nouvelles capacités ; ai-je vraiment progressé ? Peut-être physiquement... mais il me semble maintenant que la vérité ne se trouve pas dans la violence de la guerre. Je devrais réfléchir un peu à mon futur, au sens que je pourrais donner à ma vie, à l’attention que mérite ma femme... et que je ne lui apporte pas.
Melril se moque de moi depuis des années. Je l’ai senti s’éloigner de nous, de cette vie de combat, quitte à en perdre ses amis. Je serais peut-être capable de l’envoyer à l’hôpital en un coup de poing, mais est-ce bien le plus important ? J’ai pris beaucoup de retard. Je dois changer les choses, et je ferai ce qu’il faut pour. Mon feu interne est plus intense et violent ces derniers temps. Le Mal le rend instable ; je ne suis pas encore habitué à cette entité enfermée dans mon corps. Je vais éliminer “ Narcam le Paladin ” et renaître. J’ai tant de choses à apprendre ou à réapprendre. Finalement je ne suis pas très différent du jeune Elfe inculte qui vivait chez sa mère à Elimna, il y a maintenant 30 ans...

Une larme discrète coule de mon œil droit. Suis-je triste ou est-ce la détresse de ma mère qui me fait pleurer ainsi ? Quelle que soit la réponse, jamais je n’aurais pu me préparer à une telle lettre : “ton père est mort !”, me dit-elle. Un père ? Pourquoi ne m’en a-t-elle jamais parlé ? J’avais tant rêvé d’un être fabuleux, parti pour je ne sais quelle quête fantastique ; il serait venu me trouver un jour et m’aurait aimé... “Viens à son enterrement, ça me ferait plaisir !”. J’irai, mais peut-être seulement pour en savoir plus sur ce père qui n’a jamais été là, et ne le sera jamais plus...
Je vais faire lire la lettre à Elis. Je ne suis pas en état de tricher, elle pourrait percevoir mon trouble de l’autre bout de la Terre.

- Je viens avec toi !
- Tu vas t’ennuyer au milieu de tous ces paysans, chérie ; cet enterrement risque d’être long et ennuyeux. De plus, je dois avoir une discussion avec ma mère. Je vais sûrement rester un jour ou deux avec elle.
- Pour qui te prends-tu, à parler ainsi des gens qui t’ont élevé ? Certaines des personnes dont tu parles avec tant de hauteur sont certainement bien plus sages que toi. Et ne compte pas te débarrasser de moi ainsi ! Lorsque tu seras capable de te reposer sur tes proches, peut-être alors ce statut de guerrier solitaire, auquel tu sembles tant t’accrocher, te quittera.
Mon esprit s’allège malgré moi. Elis est toujours à l’écoute, et particulièrement lorsque je réfléchis trop fort. Si je veux progresser, je ne vais pas avoir droit à l’erreur.
Je ne peux m’empêcher d’esquisser un léger sourire.
- Merci ! J’ai tant de pensées désagréables à éliminer... Grâce à toi, peut-être ai-je une chance de devenir meilleur ?
- Cause toujours ! Ne compte pas sur moi pour croire aux miracles ! Jusqu’à présent, j’ai joué la femme fidèle, mais ce n’est pas dans ma nature ; tu le sais aussi bien que moi. T’as vraiment intérêt à te montrer génial, ma patience touche à sa fin.
Lorsque le vert pomme de ses yeux se durcit ainsi, je sais qu’elle ne plaisante pas.
Fini maintenant de se plaindre, fini de philosopher. “Il y a un temps pour penser et un temps pour agir” ; un dicton bien sympathique... Il est surtout temps d’éprouver ma capacité d’adaptation. Lorsque l’enterrement fera partie du passé, je compte me retirer, quelques temps en tout cas. J’en parlerai à Mel. J’ai besoin de vacances.

- Qu’en penses-tu ? Je mets le costume blanc ou noir ?
- Voyons ! Nous allons à un enterrement, pas à un mariage.
- Je sais, je sais. Mais je pensais mettre une petite touche de gaieté dans toute cette tristesse...
- Il ne manquerait plus que ça, déjà que nous allons nous faire remarquer. Tu mettras aussi ton nœud papillon bleu marine.
- Si tu le dis...
Comme à son habitude, Elis prend toujours un soin particulier à choisir ses vêtements, mais la touche finale est la plus importante. Après plusieurs essais, elle s’attache un ruban de soie bleu autour du cou, tâche de couleur vive sur sa peau claire.
- Tu n’as rien trouvé de bizarre dans la lettre de ta mère ? me dit-elle soudain, d’un air pensif.
- Je n’ai peut-être pas fait attention...
- L’enterrement se déroule à Red City ; pourquoi avoir choisi une ville si importante ?
- Aucune idée ! Après tout, je ne sais rien de mon père, ni de sa famille. C’était peut-être quelqu’un de très riche ?
- Nous serons vite fixés.

Enfin prêts ! Main dans la main, nous rejoignons le Point Univers et, en un souffle, dirigeons nos pas vers un lieu calme de Red City.
L’enterrement aura lieu en début d’après-midi. Pour profiter un peu de la ville, nous allons manger dans un grand restaurant. Autour de nous, les gens nous dévisagent ; certains nous sourient, étonnés de voir un couple aussi bien vêtu. Pour la première fois, je me ris d’une telle situation ; finies la fierté et la colère. Le temps d’une heure, nous oublions totalement la dure réunion qui nous attend.
- Je dois te parler de quelque chose. J’ai décidé de prendre des vacances, et je voudrais que tu viennes avec moi.
Son beau visage change soudain d’expression, comme si c’était une phrase à laquelle elle n’avait jamais pensé... ou osé penser. Je prends une longue inspiration.
- Avec Melril, nous avons un projet un peu particulier. Pour changer notre rythme de vie, nous comptons partir 3 ans, à pied, et abandonner totalement nos pouvoirs durant cette période, essayer de se conduire comme des gens normaux et en profiter pour méditer... Il partirait de son côté, et nous deux du nôtre. Je pense que ce serait un voyage particulièrement intéressant et reposant.
J’affiche un gigantesque sourire confiant, mais les quelques secondes de réflexions d’Elis suffisent à me faire douter. Ne serait-elle pas d’accord ? L’aventure ne la tenterait-elle plus ? Je secoue rapidement la tête de droite à gauche – mes cheveux volent en tous sens - pour vider mon esprit de ces questions parasites. Soudain, Elis lève les yeux sur moi et écarquille les yeux ; mon visage est recouvert d’un rideau chevelu. Elle éclate d’un rire cristallin devant mon air ridicule. Bientôt nous sommes deux à rire.
- C’est d’accord ! arrive-t-elle à prononcer entre deux fous rires. C’est une idée intéressante, il faudra que j’y réfléchisse.
Je ne l’ai pas vu aussi joyeuse depuis très longtemps ; c’est plutôt bon signe. J’écarte mes cheveux, lève la main et appelle le serveur.
- Nous prendrons deux verres de vin blanc doux en apéritif.
- Bien monsieur.
Deux coupes en cristal, remplies d’un liquide doré, arrivent.
- Nous trinquons ?
- Tchin !

Le repas fut une réussite. De notre table, nous avions une vue formidable sur la ville aux maisons de bois et sur la gigantesque forêt. C’était un peu comme un retour aux sources. J’indiquai à Elis la position d’Elimna, au loin, et lui contai pour la première fois mes aventures de jeunesse. Comment oublier les courses folles entre les arbres, les interminables discussions avec les oiseaux et poursuites de poissons dans les rivières glacées ? En parlant du passé, je me rendis compte de ma plus grande faute : j’avais perdu cette poésie naturelle.
Elis me donna sa réponse. Elle était enthousiaste à notre projet, et même particulièrement emballée. Elle non plus n’avait jamais connu la tranquillité ; c’était un défi à sa hauteur. A la fin du repas, je fis appeler un taxi qui nous conduisit au cimetière. Les passants dans les rues semblaient si paisibles. Après tout, peut-être le Gouvernement faisait-il parfaitement son travail ? A la tête du monde depuis maintenant 1000 ans, il n’y avait pas grand chose à lui reprocher ; rester trois ans à l’écart ne devait pas comporter trop de risques.

A notre grand étonnement, le quartier du cimetière est surpeuplé ; nous devons continuer à pied. A les regarder, c’est évident ! Ces gens, issus de toutes les classes, sont venus assister à la cérémonie. Ils pleurent un être cher.
- Mon père n’était pas seulement riche, il était aussi célèbre.
- Je vois ce que tu veux dire.
- Trouver ma mère à travers tout ce monde ne va pas être facile.
Après un quart d’heure de recherches infructueuses, je commence à m’inquiéter. Personne de connu. Soudain, une pensée fugitive traverse mon esprit. Depuis combien de temps n’ai-je pas vu ma mère ? Au moins 20 ans. Cette lettre inattendue pourrait aussi bien être un reproche. Je me plaignais de ne pas avoir de père, mais elle n’a pas eu de mari et... a-t-elle eu un fils ? Je souris tristement. Elle est là, devant moi ; elle me tourne le dos, ses longs cheveux commencent à grisonner. Je m’approche doucement. Elle tourne la tête de droite à gauche, et se retourne. Elle lève la tête, les yeux brillants, et me sourit. Ma mère est toujours aussi belle. J’aurai répondu à une question aujourd’hui : je sais encore pleurer.
- Je suis désolé, maman.
- Tu ne te rappelles pas ce que je t’ai dit lorsque tu es parti ? “Je penserai à toi”. C’est ce que j’ai fait, et avec beaucoup d’amour...
Que pouvais-je dire ? Lui expliquer la guerre entre les Elfes et les Atlantes, les innombrables années d’entraînement ? Je n’avais aucune bonne excuse.
- ... mais je ne t’en veux pas. Je sais très bien que tu avais des choses importantes à faire. Je t’ai toujours fait confiance. Tu as fait les bons choix.
- Je n’en suis plus très sûr maintenant.
Je la serre chaleureusement dans mes bras. La douce chaleur de son souffle me rappelle des moments de bonheur. Comment ai-je pu oublier si longtemps cette femme extraordinaire ?
- Maman, il faut que je te présente ma femme : Elis.
- Enchantée ! Elle est vraiment très belle, vos enfants seront merveilleux.
Ma dulcinée rougit jusqu’aux oreilles, mais ma mère réveille un problème auquel je n’avais jamais pensé. Scientifiquement, nos chances d’avoir un enfant sont très faibles. Les Elfes ne sont pas stériles comme on le pensait - la preuve, Yavellion et Nina ont eu un fils – mais Elis et moi appartenons à des espèces différentes. S’est-elle déjà posée la question ? Elle ne m’en a jamais parlé en tout cas ; encore un problème à aborder pendant nos vacances...

La cérémonie prit rapidement une tournure particulière. Une scène gigantesque avait été installée sur la pelouse. Un ami de mon père fit un long discours plein d’éloges, puis une femme, accompagnée d’un orchestre, interpréta une dizaine de morceaux entraînants ; mon père était chanteur. Il avait dû marquer plusieurs générations de jeunes avec des rythmes endiablés. Ma mère pleura de bonheur pendant “Cloudy Soul”. Comment s’étaient-ils connus ? Je ne le savais pas encore.
Seuls quelques privilégiés purent assister à l’inhumation. Elle ne fut pas invitée ; leur liaison n’avait pas dû être officielle. Il fallut deux bonnes heures pour regagner Elimna par la route, dans un silence total. Ma mère était plus marquée qu’elle ne voulait bien le montrer. Elle devait être plongée dans ses souvenirs. Pas question de la déranger !
Je sentis un souffle léger envahir mon esprit. Elis avait connecté son esprit au mien.
- Je pense que tu devrais rester quelques temps avec elle. Nous remettrons nos vacances à plus tard. Tu ne penses pas ?
- Attendons un peu ! Ce brusque retour en arrière l’a perturbée, mais elle s’en remettra vite. Crois-moi ! Elle sait ce que c’est que de vivre seule.
- Justement ! Ne sous-estime pas sa sensibilité ! Elle a refoulé trop longtemps ses sentiments ; elle va être très fragile maintenant.
- Mouais... comme d’habitude, tu dois avoir raison. Ma mère sera ravie de nous avoir chez elle une semaine ou deux. Et puis notre voyage n’est pas à ce point urgent, nous sommes libres pour l’éternité.
Les arbres défilaient à toute allure. Je retrouvais la forêt, quittée il y a bien longtemps. Marcher dans les bois allait me faire le plus grand bien.

Comme ma mère racontait son histoire, des images arrivèrent à grands flots. J’eus soudain l’impression de me retrouver au concert de Tel’ Jhogart, le célèbre chanteur. A mes côtés, il devait bien y avoir cent mille jeunes surexcités, ivres de joie... une ambiance folle. Des effets de lumière et autres lasers multicolores rendaient la scène magique. Tel’ venait d’entamer un solo de guitare pour le plus grand plaisir de tous. A côté de moi, une fille magnifique serrait les poings contre sa poitrine ; ses yeux brillaient d’amour, d’admiration. Tout se précipita. La tête emplie de musique, les yeux fermés, elle ne reprit ses esprits qu’une fois sur scène. Elle avait été choisie pour danser un slow avec Tel’: “Cloudy Soul”. Je ne pouvais quitter ma mère des yeux, jouet du spectacle, prisonnière d’émotions beaucoup trop fortes. Tel’ la trouva à son goût et l’invita à partager sa couche. Cependant, il fallait se rendre à l’évidence : le lendemain matin, le rêve prendrait fin.
Elle mit plusieurs jours à réaliser ce qui s’était passé, à constater le plus grand échec de sa vie... un échec inavouable et terrible pour une fille bien comme elle. Il ne lui restait plus qu’à élever son fils, trace indélébile de cette aventure manquée, point final de sa vie amoureuse et de sa jeunesse. Ma mère m’avait tout donné, je savais maintenant pourquoi.

Il est inhabituel de rencontrer un Elfe, mais rencontrer un Elfe en costume trois pièces en pleine forêt, c’est carrément rare. Je n’imagine pas la tête des pauvres marcheurs qui auraient la chance de me rencontrer ; leur santé mentale en prendrait un coup. J’aurais peut-être dû prendre de quoi me changer...
Assis sur un rocher, près d’un lac, je profite des premiers rayons de soleil. L’eau, parfaitement lisse, reflète la lumière astrale tel un miroir et, pris entre deux feux, les arbres saluent le lever du jour d’un bruissement de feuilles joyeux. Parfois, un éclair rouge ou bleu vient traverser cette masse verdoyante en un battement d’ailes. Je ferme les yeux pour écouter la nature ; chacun apporte son thème et finalement l’ensemble s’harmonise en un chœur magistral.
J’ai hâte de retrouver les remous de la mer verte. J’interromps volontairement ma concentration au moment de m’élancer dans les airs. Je dois réapprendre à fonctionner normalement, ne plus faire appel constamment à la Magie. Pour passer au-dessus des arbres, je vais employer une bonne vieille méthode : grimper. Je parcours et traverse les entrelacs de branches, passe d’arbre en arbre, à la recherche d’un immense séquoia bien connu... mon vieil ami est toujours là. A son sommet, une délicieuse brise vient caresser mon visage. La vue est sans pareille, et d’ici Red City est toujours aussi majestueuse.

Les deux semaines se passèrent bien. Ma mère s’abandonna complètement à ses occupations ménagères et nous gâta le mieux du monde. Elle prit aussi un plaisir particulier à parler avec Elis, mais je fus systématiquement exclu de ces discussions interminables. Ce devaient être de bons moments de détente, elles en sortaient toujours apaisées. De mon côté, je commençai à réfléchir à la portée de notre voyage futur. J’allais en profiter pour retrouver les gestes essentiels, communier à nouveau avec la nature, et surtout me faire plaisir. Pour l’occasion, j’allais modifier un de mes principes de base : tout prévoir à l’avance. Je voulais me laisser surprendre par la vie comme au bon vieux temps.
Vint le moment de partir. J’embrassai chaleureusement ma mère ; elle semblait étrangement sereine.
- Merci pour ton accueil formidable, maman. Nous partons pour des vacances bien méritées.
- Je sais, je sais... Ta femme m’a beaucoup parlé de toi. Je pense te connaître un peu mieux maintenant. Tu ne parles plus autant qu’autrefois, tu sais ?
- Il faut que je réapprenne, dis-je doucement. Je t’écrirai, je te le promets.
- Tu m’enverras des cartes postales...
Je trouverai un moyen, oui ! Même si je dois réinventer la Poste pour ça.
ASP nous conduisit chez Melril. Le matériel y était déjà entreposé.

Avec émotion, je ferme mon esprit à la perception magique de l’extérieur. Je ne ressens plus les puissances qui m’entourent. Un incroyable sentiment de solitude s’empare soudain de moi. Ne plus se servir de la Mana pendant trois ans... je ne réalise pas encore. J’ai pris l’habitude de laisser couler librement le Fluide dans mes muscles afin d’être toujours prêt à réagir. Je sens maintenant leur tension diminuer progressivement ; ils reprennent des proportions à peu près naturelles. Je me surprends à m’inquiéter de cette faiblesse.
Je pousse la porte de l’étrange chalet de Melril. Elis n’est jamais venue ; elle va être surprise. Nous nous retrouvons dans le salon. Je ne sais pas si la maison nous apparaît comme nous voulons bien la voir, mais moi je la trouve toujours différente. La pièce est accueillante : d’innombrables livres, des meubles en chêne, des fauteuils moelleux... et un petit Elfe aux cheveux blancs avachi dans un canapé. Son physique a beaucoup changé ces derniers temps, mais Melril est toujours le même.
- Je vous attendais, les amis. Elis, tu es radieuse.
Toujours aussi charmeur, le vieux bougre.
- Salut Mel ! Nous sommes un peu en retard.
- Deux petites semaines... ! Vous voulez du café ?
- Je me méfie de ton café, tu n’as jamais su le faire. Je te fais un chocolat ?
- Bingo !
Je me dirige vers la seule porte de la pièce et tourne la poignée. La voix d’Elis m’arrête soudain.
- Où tu vas ? C’est la sortie par-là !
Je manque d’éclater de rire. Melril va se faire un plaisir de lui expliquer l’originalité de sa maison.
- Comme tu as pu le constater, chère Elis, ma demeure n’a qu’une porte. Une porte unique pour mener à la cuisine, aux nombreuses chambres et à la salle de bain. Pense très fort à l’endroit où tu veux arriver, et le tour est joué. Tu risques d’atterrir quelques fois dans le jardin au début, mais on s’habitue vite au système, tu verras ! Moi, lorsque je ne fais pas attention, je me retrouve dans la salle de bain... je n’ai pas encore compris pourquoi.
Le jour du départ arriva vite. Au sortir de chez Melril, un rayon de soleil matinal nous souhaita bonne chance. Sûr qu’on aurait de la chance, mais marcher pendant trois ans... il valait mieux ne pas se lasser. Je préférais ne pas y penser. Etais-je démotivé ? Après tout, j’étais grandement responsable de cette idée. Ce voyage, c’était un peu comme tout reprendre à zéro, repartir à l’aventure. C’était ça le challenge : retrouver la passion de la découverte, comme au tout début ! Allez ! Au boulot Narcam !
Le départ fut immortalisé par une photo hilarante. Personne n’aurait pu nous reconnaître avec ces accoutrements. Melril portait un chapeau de paille ravissant et un pantalon de toile beige. Un vrai petit fermier si ce n’était son bras cyborg blanc et bleu. Pour ma part, un bob me donnait un air ahuri plutôt sympa. Sur mon dos, un gros sac contenait les affaires indispensables à toute randonnée-camping, et un lot consistant de robes légères... ha, ces femmes !

- Avec Elis, nous avons décidé de cacher notre énergie pour être tranquilles.
- Tu sais très bien que je n’en ai pas besoin...
- Caméléon ! J’avais oublié. Tu as des projets pour ces trois ans ?
- Surprise...
Les “au revoir”, “amusez-vous bien” et “cette fois c’est parti” fusent en tout sens, puis la séparation s’effectue pour de bon. Nous ne reverrons pas Melril avant un an et demi. C’est prévu : une rencontre au milieu du trajet et une grande fête à la fin.

Nous voilà maintenant en train de marcher sous les arbres, à apprécier la vie et le calme. Ce soir nous aurons fait tout au plus vingt kilomètres ! Dire qu’en volant, je serais capable d’en effectuer cinquante fois plus en une petite heure... ça fait rêver ! Mais nous sommes partis pour ça : pour réapprendre à prendre son temps.
Les journées s’enchaînent assez rapidement. Nous chantons pour passer le temps et discutons beaucoup. Voir Elis sautiller de joie ainsi me fait beaucoup de bien. Le soir, chacun aime se retirer pour un long moment de réflexion. Nous avons encore un peu de mal avec la cuisine au camping mais c’est un coup de main à retrouver. Bientôt nous serons de vrais aventuriers capables de survivre dans n’importe quel milieu.

Maîtriser la méditation apporte beaucoup. Elle permet d’aborder des sujets trop complexes pour la simple réflexion. Dans cet état de semi-transe, l’inconscient perçoit des informations qui échappent à nos sens et guide notre esprit vers des idées plus justes. Avec une conception correcte de L’Energie, la méditation devient un vecteur. Notre regard découvre petit à petit l’invisible. Il s’illumine. Alors, les autres mondes spirituels ne nous sont plus totalement inconnus. Peut-être arriverai-je à une telle ouverture à la fin du voyage ? Pour le moment, j’essaie de retrouver les bases de la concentration.
J’ouvre les yeux, il faut nuit. J’ai dû m’absenter plusieurs heures. Je suis debout, et me suis mis en position de combat... inconsciemment. Mon cas est plus grave que prévu. J’aperçois au loin la faible lumière chaleureuse d’un feu de camp. Elis doit m’attendre depuis un bon bout de temps.
- J’ai été un peu long. Désolé !
- Tu as déconnecté ?
- Oui. J’ai besoin de toi. Serais-tu capable d’effectuer une petite séance d’hypnose ?
- Pourquoi ?
- Mes instincts guerriers sont plus implantés que je ne le pensais.
- Je peux essayer...

Allongé, j’absorbe des mots apaisants, mais clairs. Le jeu est simple : je dois me laisser aller. Elis fera le reste ; je lui fais confiance. De l’obscur surgit progressivement un ciel bleu. Les oiseaux chantent dans une forêt verte, brillante. Le soleil se transforme alors en tourbillon gigantesque, balayant le décors en un déluge de paillettes multicolores...

J’ouvre les yeux - il fait jour - un calme apaisant embrume mon esprit. Un tee-shirt, des chaussettes... sortir d’une tente sans ASP fait toujours du bruit. Un bon café me fera le plus grand bien. Elis ne semble pas décidée à se réveiller ; nous n’avons qu’à faire une pause aujourd’hui ! Justement, un bon livre me tend les bras : “Etoiles à facettes”.
L’ouvrage sur les genoux, je réfléchis. Certaines idées sont surprenantes, mais pas inintéressantes. Les étoiles peuvent protéger des héros, leur donner force et éclat. Il y a des bonnes et mauvaises étoiles ; des héros loyaux, d’autres abominables. Ils sont irrémédiablement liés. Les étoiles influencent, sinon représentent, la balance de l’univers. Elles ont leur volonté propre... Comment l’écrivain est-il arrivé à un tel résultat ? Il faudrait que je le rencontre pour en savoir plus.
Soudain, deux bras passent de chaque côté de ma nuque, m’enlaçant tendrement.
- Tu réfléchissais peut-être ? me souffle Elis à l’oreille.
- Ca peut attendre...

En dépit du temps qui se dégradait, notre entente s’améliorait de jour en jour. Nous n’avions jamais été aussi complices. Dans la gigantesque plaine de Purple City, l’automne prenait progressivement le pas sur l’été. Nous marchions en forêt. Je reçus, la paume ouverte, une feuille d’orme d’un orange presque rouge. Le vent m’enleva rapidement ce léger fardeau et l’emporta par-dessus les arbres. Peut-être n’y avait-il aucun rapport entre les deux événements, mais une fine pluie commença à tomber à ce moment-là. Une fois abrités sous une tente, la pluie devint un amusement, elle berça nos cœurs ; sûrement la fierté de pouvoir se protéger aussi facilement de la nature...
Je décidai de profiter de l’occasion pour aborder quelques sujets délicats avec Elis. Notre futur, nous avions encore tout le temps d’en parler. Cependant plus je la regardais, et plus il m’apparaissait comme évident qu’elle désirait un enfant.
- Que penses-tu de notre petit voyage ? lui dis-je.
- C’est très agréable de vivre ainsi, sans soucis...
- Je ne sais pas pour toi...
Et je repris ma respiration.
- ... mais les enfants me manquent.
Elle pivota brusquement la tête vers moi, et me dévisagea d’un regard brillant mais surpris. De lourdes secondes s’écoulèrent. Elle détourna les yeux et se perdit dans ses pensées.
- Je me rappelle le jour où tu me les as présentés, il y a maintenant plus de dix ans. J’ai cru que tu cherchais une nurse plutôt qu’une femme, et j’ai failli vous abandonner. Mais comment ne pas s’attacher à ses adorables gamins toujours de bonne humeur, débordants de vie ? C’est exact... ils me manquent.
Comment démarrer la conversation ? Devais-je lui faire part de mon trouble tout de suite ? Peut-être avais-je tort ? Ainsi je pris le risque d’une grosse déception.
- Elis, je voudrais avoir un enfant.
Elle ne réagit pas. M’avait-elle entendu ? Sûrement... Elle avait dû me voir arriver avec mes gros sabots.
- Je suis en pleine période de changement. Je sais que je pourrai m’occuper de lui correctement.
Son regard se figea, elle tendit l’oreille.
- La pluie a cessé. Je vais faire quelques pas.
Je restais stupéfait. Etait-ce bon signe ? Assurément, je n’en avais aucune idée.

Nous avons atteint hier soir un petit village sympathique où la circulation automobile est interdite. La nuit passée à l’hôtel a été un régal. Dans ce genre situation, on apprécie le confort à sa juste valeur. Nous ne nous sommes pas faits prier et avons réservé la chambre pour une seconde nuit.
- Que dirais-tu d’habiter ici mon chéri ?
- Ce serait une bonne idée. Maintenant que nous ne sommes plus que deux, notre île est un peu trop grande. Il faudra s’occuper de ça à notre retour.
- Exactement. Il y a aussi un autre problème à remettre...
Que répondre devant ce sourire malicieux ? Je sens néanmoins mon cœur se gonfler d’une douce chaleur.
Une journée, ça passe vite. Entre le restaurant et la longue sieste qui suit, la bière à quatre heure, et le dîner qui s’éternise, c’est presque une course. Mais une fois à l’intérieur, lorsque l’orage s’abat sur les pâles lumières citadines, on peut enfin prendre son temps. Toutes les petites actions semblent alors s’étendre sur d’immenses durées, chaque geste trouve son importance. Etrangement c’est souvent pendant ces moments là que les morts se lèvent de leur tombe, que les ogres viennent enlever les petits enfants ou que des explosions titanesques font trembler les montagnes...
Je n’ai pas rêvé. Elis me regarde. Je me lève.
- Non, n’y va pas !
- Je dois y aller ! Je n’y vais pas pour combattre mais pour faire arrêter cela. Je ne sais pas pourquoi, mais je tiens à ce village et à ses habitants. Ils doivent être terrorisés, surtout les enfants ! Tu ne penses pas ?
Mes yeux doivent pétiller. Je sens une énergie bizarre en moi.
- Je ne viens pas avec toi. Il pleut dehors et je n’aime pas les orages. Essaye de revenir avant que je ne m’endorme.
- Promis mon ange !
- Tu vas te servir de tes pouvoirs ?
- Non ! Je serais trop déçu d’abandonner si vite.
Je lui fais mon plus beau sourire et referme la porte derrière moi.

Un splendide éclair accueillit ma sortie de l’hôtel, suivi d’un formidable coup de tonnerre. Des gens regardaient aux fenêtres, surpris et inquiets ; trop de maisons, impossible de voir quoi que ce soit aux alentours. Je rejoignis la colline la plus proche en courant. Il n’y avait plus eu d’explosion mais les combattants se trouvaient encore dans le coin, j’en étais certain ; une intuition. Le regard au ciel, je ne décelais aucun mouvement. Ce n’était pas une véritable tempête. Il aurait suffi d’un soupçon d’énergie et la pluie n’aurait plus atteint mon visage. Je n’y voyais strictement rien. Une flamme gigantesque attira soudain mon attention. Non loin de là, trois petites formes sombres immobiles encerclaient une quatrième. Toutes partirent à l’attaque en même temps. Le combat faisait tellement de bruit et de lumière que de l’orage on ne percevait plus que la pluie.
- ARRETEZ !
J’avais crié si fort que mes oreilles sifflaient encore. C’était sorti instinctivement ; une sorte de défense face à moi-même. Cette bataille était si ridicule en comparaison de celles que nous avions menées, et pourtant elle causait un tel vacarme. Un instant, j’eus une peur terrible de ma personne.
Les quatre individus s’étaient tournés vers moi. L’un des prédateurs profita de ce moment d’inattention pour propulser d’un violent coup de poing celui qui semblait être la proie. Il ne se releva pas. Trois Elfes, car il s’agissait d’Elfes, atterrirent en douceur. Le plus grand ramassa le Mutant Tigre et vérifia qu’il était bien inconscient. Avec un sourire satisfait il lâcha le corps inerte et posa un pied dessus. Ils me regardaient tous fixement, protégés d’une faible aura, les cheveux au vent.
- Un Elfe ! Etonnant ! lança l’un d’eux.
- Les explosions t’ont réveillé ? poursuivit un autre.
J’avais retrouvé mon calme, trop vite d’ailleurs ; c’était mauvais signe. Je sentais un froid glacial m’envahir.
- Vous faites beaucoup de bruit. Impossible de dormir ! Pourquoi vous battez-vous à trois contre cet homme ? Qu’a-t-il fait ?
- T’es peut-être un peu trop curieux ! Tu fais parti des Machtari Cemeno?
Les deux autres Elfes hoquetèrent de surprise ; apparemment je n’étais pas sensé obtenir cette information aussi rapidement. Le plus grand, à la chevelure argentée, perdit son sourire.
- Pourquoi tu lui parles des Machtari ? T’as perdu la tête ?
- Je ne vois pas où est le problème... c’est un Elfe, et puis on va devoir l’éliminer, non ?
Sans hésitation, le chef lui envoya une gifle, violente au point de le faire tomber. L’autre se releva doucement, serra les dents et retint sa rancœur.
- Crétin ! Il ne sait pas qui nous sommes et n’a aucune chance de nous retrouver.
Il essayait de ne pas laisser transparaître son trouble. Je repartis à l’offensive.
- Vous n’avez pas répondu à mes questions ! Pourquoi êtes-vous venus battre ici ? Il y a des habitations...
- Cet homme a trahi notre guilde, nous avons reçu l’ordre de l’éliminer. Plus tu poses de questions et plus ta vie est en danger ; je te conseille d’arrêter.
Je pris le risque d’avancer, d’un pas résolu.
- Je récupère le corps. Ne m’en empêchez pas !
Au moment de saisir le Mutant, une main puissante retint mon bras. Mes muscles se bandèrent d’eux-mêmes et mes yeux se durcirent. Je tournai lentement la tête jusqu’à l’affronter du regard. Plus réceptif que prévu, il lâcha prise immédiatement.
- Bel instinct de survie, dis-je froidement en détournant les yeux. Maintenant, ne laisse surtout pas ta fierté prendre le dessus sur ta raison.
Il recula. J’avais dû toucher juste, il ne répondit pas à cette provocation. Une fois le Mutant tigre bien installé sur mes épaules, je pris la direction du village. Derrière moi, tous ne comprirent pas la situation.
- Pourquoi tu le laisses prendre Guiji ? Ca fait deux mois qu’on le traque.
- Ne pose pas de question ! C’est comme ça ! Je m’arrangerai personnellement avec Monsieur Shinoken.
Un léger sourire carnassier déforma mon visage. Aeswen allait devoir s’expliquer. La guilde des Machtari Cemeno cachait bien des secrets intéressants, et jouait souvent un jeu dangereux.
Je les entendis s’envoler. La pluie cessa presque de tomber.

Elis ne fut pas satisfaite de mon cadeau, mais elle le cacha du mieux qu’elle put. Le Mutant tigre se réveilla le lendemain matin. Il n’était pas en trop mauvais état ; quelques côtes cassées et le nez légèrement enfoncé. Les yeux vitreux, on n’en tira rien avant plusieurs heures. Le repas de midi le motiva à sortir de sa torpeur.
- Merci de m’avoir aidé... qui êtes-vous ? demanda-t-il, plus curieux qu’intrigué.
- Des voyageurs. Je ne sais ce que vous avez fait à la guilde des Machtari Cemeno, mais elle semble sérieusement vous en vouloir.
- Vous connaissez la guilde des Machtari Cemeno ?
- C’est exact ! J’ai malheureusement travaillé pour elle quelques temps, à mon insu.
- Je ne sais pas comment vous avez fait pour me sortir de ce pétrin, mais merci !
- Je vous demanderai une chose en échange : pourquoi cette tentative d’élimination ? Racontez-moi tout en détails !
Guiji n’essaya pas de refuser. Il entama le récit de ses péripéties.

“J’ai toujours été fasciné par le combat, la justice. C’est essentiellement la raison pour laquelle je suis entré au service des Machtari Cemeno le jour de mes vingt ans. J’avais décidé d’en finir avec mon ancienne vie, une sorte de coupure si vous voyez ce que je veux dire. Je n’aurais peut-être pas dû, mais j’ai fui de chez mes parents... je ne les ai jamais revu. Les Machtari pouvaient m’apprendre à me battre, à développer mon corps et mon esprit, un rêve qui devenait réalité.
Il s’est passé dix ans, pendant lesquelles je me suis entraîné aux côté d’autres jeunes passionnés, pendant lesquelles j’ai effectué des missions dont le sens profond m’échappait souvent ; mais je ne posais pas de question. Du moment que je pouvais progresser, j’étais prêt à tout.

Un jour, j’ai assisté à une scène qui bouleversa ma vie. Je m’entraînais seul un soir, dans le noir. Je méditais sur la Magie et la perception extrasensorielle. Je voulais mettre au point un nouveau sort si je me souviens bien. J’en avais fini avec la théorie, j’en étais au stade des premiers essais. J’entendis soudain des petites voix qui parlaient dans ma tête. Heureux d’arriver si vite à un résultat, je prolongeai l’expérience. Je compris vite que l’une des voix appartenait à Aeswen Shinoken, je ne connaissais pas l’autre. Je n’avais vu Aeswen qu’une fois dans ma vie, de loin. C’était plus une légende qu’un chef de Guilde... Mais là, quelle dureté dans sa voix !
- Je sais ce que tu ressens, mais je ne peux pas encore te libérer, disait-il.
- Que dois-je encore faire ? Pourquoi jouer ce jeu ? répondait l’autre d’une voix lointaine.
- J’ai encore besoin de toi. Je pourrais te libérer, mais j’ai appris à te connaître au fil des années. Tu ne me serviras pas de ton plein grès ! J’ai besoin d’un héraut, d’un soldat. J’ai essayé de te remplacer il y a quelques temps ...échec ! Je suis bien placé pour savoir que les Elfes ne sont pas facilement influençables ! Désolé, toi tu n’as jamais eu le choix.
Il y avait quelque chose d’insupportable dans cette voix, dans ce rire. En tout cas quelque chose que je ne pouvais supporter, qui s’opposait à tous mes idéaux. Je devais en apprendre plus.

Il me fallut un an avant de connaître enfin le nom de l’esclave d’Aeswen. Avec cette nouvelle donnée en main, je pus me renseigner plus efficacement. Cette histoire prenait une telle place dans mon esprit… je ne dormais plus. C’était tout juste si je m’entraînais encore. Je perdis une bonne partie de mon niveau pendant cette période, mais ce n’était pas important. Cependant, plus je cherchais et plus je m’enlisais. J’obtenais des réponses vagues ou farfelues. Personne ne semblait savoir de quoi je parlais. Une sombre mélancolie s’emparait de moi lorsque le destin mit l’objet de ma quête sur mon chemin. Oui, dites ce que vous voulez, je crois au destin ! Un jour, un guerrier elfe d’une carrure impressionnante croisa mon regard au détour d’un couloir ; je ne l’avais jamais vu. Je fus étonné par le vide qui émanait de sa personne. Comme s’il m’attendait, il me parla de son esprit emprisonné dans une statuette depuis la nuit des temps, et maintenant aux mains d’Aeswen. Il m’expliqua comment la récupérer, mais pas comment le libérer. Il disparut.
Comment prendre en finesse la statuette des mains du chef de ma Guilde ? Impossible ! Le bon vieux cambriolage avec option fuite me parut adapté. Une Mana Ball pour la porte de sa maison, une pour celle de sa chambre, un sort d’ouverture pour le tiroir de sa table de chevet et la statuette était à moi. Il ne me restait plus qu’à voler, nuit et jour, jusqu’à être à l’abris. Je le crus en tout cas. Aeswen envoya des mercenaires à ma poursuite, et ma vie devint un enfer.”

Je lui tendis un verre d’eau. Ce monologue semblait l’avoir épuisé.
- Voilà ! Vous savez tout ! dit-il.
- Et comment s’appelle ce guerrier ? finis-je par demander.
- Beoren est son nom !
J’écarquillai les yeux. Beoren… l’ancien Elfe… l’homme de main d’Aeswen ? Des images me revinrent en pagaille : son sourire radieux et sa bonne humeur, le combat face à Natal au-dessus de Green City… L’Atlante voulait s’incarner en lui. Oui, tout était clair maintenant. La volonté de Beoren, prisonnière de la statuette, n’avait pu se défendre correctement. Je frissonnai. La Guerre avait commencé ainsi. Beoren s’était-il saisi de la couronne atlante par erreur ou Aeswen lui en avait-il donné l’ordre ? Je sortis de mes pensées. Le Mutant rêvassait.
- Et cette statuette, qu’en avez-vous fait ?
Quelques secondes s’écoulèrent. J’allais répéter ma question, mais le Tigre répondit.
- Un ami… c’est un ami qui la garde. Je pense qu’elle est très bien chez lui.
Il se leva.
- Merci pour tout ! Je vous ai assez dérangé et j’ai besoin de vacances. Je vais rejoindre l’astroport le plus proche.
Le Mutant salua Elis d’un signe de tête et franchit la porte. Je regardai Elis dans les yeux le temps d’un instant.
- Préparons-nous !
- Oui, partons !

 

Retour à la vie normale - 2

Par François Aubouy
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Mercredi 8 décembre 2004

 

IX Un nouveau départ


- Mesdames et messieurs ! cria l’arbitre. Les tirages au sort ont été effectués. Vous allez assister dans un instant aux quarts de finale.
Un hurlement général fit trembler les tribunes. Cette fin de tournoi allait être quelque chose d’incroyable. Dire que deux cent ans auparavant la Magie était quasiment inconnue du grand public…
- Attendez-vous au spectacle le plus merveilleux et le plus éblouissant que vous ayez eu l’occasion de voir. Ces guerriers sont les meilleurs de notre planète.
Un immense tableau fut affiché sur les écrans géants. La composition du premier combat apparut à son tour. L’Elfe noir et Erlinda allaient s’affronter pour le plus grand plaisir du public. Les deux combattants s’avancèrent sur le tatami. Ils furent acclamés comme il se doit. Des clans se formèrent rapidement parmi les spectateurs mais aucun des adversaires ne fit grand chose pour s’attirer les faveurs des supporters.
- Le deuxième combat opposera Narcam à Mary-lin ! Décidément, ce sont des duels homme-femme qui nous attendent.
Narcam avait la cotte depuis le championnat de Métropolis. Il fut reçu par un tonnerre d’applaudissements. L’Elfe salua courtoisement la jeune femme. Elle lui répondit par un grand sourire.
Accompagné d’un roulement de tambour, le troisième combat s’afficha enfin. Melril rencontrait Kangourou. Ils arrivèrent côte à côte, en pleine rigolade.
- Nous sommes voués à nous rencontrer, dit le Mutant. Tu n’es pas bien en forme, mais je suis certain que tu seras un adversaire de taille.
- Attends-toi à ce que je vende chèrement ma peau mon gaillard ! Tu vas subir le même sort que Croco !
Melril eut droit à un ovation de la gente féminine. Il leva les bras au ciel en signe de remerciement, et fit une courbette élégante qui finit de mettre tout le monde dans sa poche.
- Et enfin, Carak affrontera Khorn dans notre dernier quart de finale, dit l’arbitre.
Le Nain avait été sacré champion de Métropolis, et les gens s’en rappelaient. Les conditions de sa victoire étaient restées troubles, mais c’était son visage que toutes les télévisions du monde avaient diffusé. Tous les spectateurs tapèrent du pied pour saluer son entrée dans le stade. Ce grondement l’émut au plus profond de son être. Il se promit de faire tout ce qui était en son pouvoir pour être digne de sa réputation.
- Nous avons assez attendu ce moment ! cria l’arbitre. Que débutent ces phases finales !
Il ne restait plus qu’Erlinda et l’Elfe noir sur le tatami. Les autres combattants s’étaient repliés dans leur loge afin de pouvoir suivre tranquillement le déroulement des combats.
- Erlinda ne va pas tenir plus de cinq minutes, assura Narcam.
- Elfe Noir a l’air d’avoir le béguin pour elle, dit Melril. Voyons voir comme il va s’y prendre !
Narcam sourit et haussa les épaules.
- Nous ne serons jamais sur la même longueur d’onde je crois, dit-il.
- Mais non, mais non ! Seulement qu’il y a des choses plus importantes que d’autres, c’est tout !

Erlinda ne semblait pas s’être remise des qualifications. Son visage, son regard, trahissaient un trouble profond. En face d’elle, Elfe Noir avait sorti son plus beau sourire. Pour l’instant ce n’était pas se battre qui l’intéressait.
- D’où viens-tu ? lui dit-il. Pourquoi n’avions-nous jamais vu de femme Elfe avant toi ?
Elle mit plusieurs secondes à réagir.
- Je ne comprends pas tout, je suis désolée. Je me suis inscrite à ce tournoi pour en apprendre plus sur moi.
Une tristesse infinie émanait de cette voix.
- Cette fille a enduré des épreuves au-delà de notre imagination, murmura Melril.
- Elle ne va pas bien du tout en tout cas, dit Carak.
- Ce combat devrait nous révéler sa vraie nature, ajouta Narcam.
L’Elfe noir s’attendrit légèrement.
- Crois-tu vraiment que combattre t’aidera dans cette quête ?
L’aura d’Erlinda se développa. Elfe Noir fit un bond en arrière ; pur réflexe.
- Qui es-tu pour me dire ce que j’ai à faire ? dit-elle d’un ton sec.
Elle se calma brutalement.
- Si seulement je pouvais me rappeler d’où je viens… Au fond de moi je me sens si seule. Et j’éprouve une telle mélancolie. Comme si j’avais perdu tous ceux qui me sont chers. Ma mémoire ne m’a rien révélé de plus que mon nom.
- Nous pouvons – je peux – t’aider, fais-nous confiance, essaya de rassurer Elfe Noir.
- Je dois aller au bout de moi-même et me battre jusqu’à mon dernier souffle. Je dois utiliser mon énergie jusqu’à la dernière parcelle. Prépare-toi à subir une lourde défaite !
L’Elfe noir se résigna. Il n’y avait rien à faire. Elle était bornée. Il se mit en garde, les poings serrés sur les côtés.
- Puisque c’est ainsi…
Son aura explosa ; une aura noire comme les ténèbres et le désespoir. Son regard glacial transperça Erlinda. Une fraction de seconde plus tard, un coup de poing violent l’atteignit au menton. Elle s’effondra quelques mètres plus loin.
- Pfiou, il n’a pas fait dans la dentelle, dit Narcam un peu gêné.
- Elle est montée sur le ring, elle savait à quoi s’en tenir, répondit froidement Melril.
- Regardez ! dit Carak le bras tendu. Elle se relève !
L’Elfe noir se jeta sur elle sans lui laisser le temps de réagir. Son aura s’intensifia encore. Un coude dans l‘estomac la fit se recroqueviller ; un coup de pied retourné à la tête la saisit au vol. Elle vrilla sur elle-même et s’écroula. Debout près d’elle, Elfe Noir paraissait ne rien ressentir. Il était totalement entré dans le combat.
- Finis-en ! cria Narcam. Cette comédie a assez duré.
- J’essaie de ne pas frapper trop fort, répondit doucement Elfe Noir. Ces chocs pourraient lui rendre la mémoire.
Une voix brisée provint de ses pieds.
- Je n’ai pas besoin qu’on prenne soin de moi…
Erlinda réussit avec beaucoup de difficulté à se mettre à genoux. Sa respiration était particulièrement lourde. Ses yeux fixaient les dalles blanches du tatami comme si elle attendait patiemment la prochaine attaque. Elfe Noir hésita un léger instant. Son poing brilla soudain d’une lumière noire. L’atmosphère vibra et siffla. Le coup terrible la projeta à l’autre bout du ring. Elle glissa mais ne tomba pas en-dehors. Les vêtements d’Erlinda étaient en lambeaux. Sa bouche et son nez crachaient du sang ; sa joue et son œil droit gonflèrent en un instant. L’arbitre s’interposa immédiatement
- Je vais compter ! Je ne crois pas qu’elle soit en état de continuer.
Il s’agenouilla et commença de taper le sol en rythme.
- 1… 2… 3… 4…
Narcam frissonna tout à coup.
- Quelque chose ne va pas ! dit Melril les dents serrées.
L’arbitre s’interrompit de lui-même. On l’entendit déglutir dans le micro.
- Mademoiselle, vous pouvez reprendre le combat ?
Une bourrasque le fit reculer d’un mètre. Il se remit sur ses pieds aussi vite qu’il put et reprit une distance de sécurité acceptable. Erlinda se remit doucement sur ses pieds. Son niveau d’énergie avait légèrement augmenté. Le plus étonnant était cette faculté incroyable à encaisser les coups de son adversaire.
- Tu veux vraiment poursuivre ? dit sérieusement Elfe Noir.
Erlinda n’entendit apparemment pas la question. Ses yeux n’exprimaient plus grand chose. Un voile s’était dressé entre elle et le reste du monde. Elle avança d’un pas, et manqua de chuter.
- Elle n’abandonnera pas, conclut Narcam.
- Quitte à y passer… Elfe Noir frappe de plus en plus fort. Il va finir par la tuer si elle n’essaie pas d’éviter.
- Je ne crois pas qu’elle en soit encore capable, dit Carak.
Il y eut un léger silence.
- Vous ne ressentez rien d’étrange ? leur demanda Kangourou. J’ai l’impression qu’on me cache quelque chose et je n’aime pas ça.
- Je vois ce que tu veux dire, dit Mel.
L’Elfe noir se lança une nouvelle fois à l’attaque, bien décidé à la faire sortir de la zone de combat ou la mettre définitivement KO. Contre toute attente, Erlinda se protégea de son bras au dernier moment. Elle poussa un cri de douleur. Son adversaire fit quelques bonds en arrière et se remit en garde.
- Je t’ai cassé le bras ? Désolé…
Une déflagration terrible s’échappa d’Erlinda. Son aura, légèrement bleutée, s’intensifia extraordinairement. Bien décidé à ne pas la laisser s’organiser, Elfe Noir se jeta sur elle. Une lumière argentée enveloppa Erlinda. Son corps entier parut s’être soudain recouvert d’une couche de métal, comme de l’argent.
- Beaucoup trop puissant…, parvint à articuler Narcam.
Elfe Noir poursuivit malgré tout son offensive, n’écoutant pas la peur qui lui ordonnait d’abandonner sur le champ. Un rayon, blanc comme les ailes d’un ange, l’emporta. L’énergie d’Erlinda disparut l’instant d’après. Elle s’écroula, inanimée. Tous les regards se portèrent alors sur son adversaire qui planait à dix mètres du sol, à moitié nu. Son corps fumait. Une partie de ses cheveux avaient été consumée par la magie. Il atterrit et posa immédiatement un genou à terre. Ses bras avaient encaissé une grande partie de l’attaque ; des cloques les recouvraient entièrement. L’arbitre compta dix secondes et Elfe Noir fut nommé vainqueur.
Les secours accoururent vers Erlinda qui ne donnait pas signe de vie. Narcam fut encore plus rapide. Il se pencha sur elle et il grimaça de surprise. Son état était catastrophique ; plus la moindre once d'énergie. Il apposa ses mains sur elle. Une douce aura bleue s’étendit autour des deux Elfes. Le visage de Narcam se crispa sous l’effort.
- Elle n’a plus rien à craindre, dit-il d’une voix exténuée.
Melril l’aida à se relever.
- Où tu as appris ça ? C’est plutôt pratique.
- Je ne peux le faire que sur les autres, expliqua Narcam. Et comme tu le vois, c’est pas de tout repos. Cette fille avait un potentiel extraordinaire…
- C’est rien de le dire ! Je ne sais pas quel est ce stade auquel elle est parvenue. Mais ça m’intrigue.
- Tu crois que tu vas t’en sortir face à Mary-lin, demanda Carak.
- Ca ne devrait pas poser trop de problème. Je vais essayer d’expédier ça. Ce qui m’inquiète le plus, c’est de me retrouver face à Elfe Noir en demi.
- Il a laissé pas mal de plumes dans le combat. Tu auras ta chance.
- Par contre, il ne nous a pas montré grand chose de ses talents, dit le Nain. Cette aura est surprenante.
Erlinda fut évacuée vers l’hôpital le plus proche. Les spectateurs ne s’exprimaient plus vraiment, choqués par le précédent combat. Qu’était-il arrivé ? L’effroi avait envahi tout le monde lors de la « transformation ».
- La vie de la jeune Erlinda n’est pas menacée. Nous allons poursuivre ce tournoi dans la joie et la bonne humeur. Que s’avancent Narcam et Mary-lin, les combattants du deuxième quart de finale.
L’enthousiasme de l’arbitre fit s’envoler les doutes et les peurs. Les applaudissements et encouragements fusèrent à nouveau à travers le stade. La fête pouvait reprendre.

La beauté de Mary-lin n’avait pas grand chose à envier à celle de Darling. Néanmoins, Narcam ne s’en soucia pas. Son esprit était ailleurs. Il se revoyait soigner Erlinda. Ce contact, cette sensation d’énergie, ne le quittait pas. Toutes ces choses qui lui échappaient, qu’il ne connaissait pas. Il cligna des yeux. Mary-lin gisait à ses pieds, et se tordait de douleur. Narcam regarda son poing avec étonnement. Son corps s’était défendu seul. Il avait peut-être même attaqué. Le seul duel qu’attendait l’Elfe allait enfin arriver. Elfe Noir faisait froid dans le dos. Il dégageait une aura sinistre. Ce combat ne serait pas comme les autres. Il apporterait lui aussi sa cargaison d’enseignements.

Les qualifications de Kangourou s’étaient déroulées idéalement. Il n’avait jamais vraiment rencontré d’adversaires à sa hauteur. Sa forme était optimale. Depuis son combat contre Croco, Melril accusait un sacré coup de fatigue. Malgré tout il avait réussi à récupérer, assez pour tenir tête sérieusement à son ami poilu.
- C’est la finale avant l’heure, dit Mel.
- Ne te moque pas de moi. Je n’ai pas votre niveau. Pourtant je n’ai pas arrêté de m’entraîner depuis le précédent tournoi.
- Hmm… à peu près pareil. Si ce n’est que nous avons passé quelques temps à étudier à la fac. Ha ! J’oublie aussi ces interminables soirées en compagnie de ces si belles femmes.
- Les Elfes sont tous les mêmes ! dit Kangourou, un grand sourire sur le visage.
- Des comme moi, je ne crois pas qu’il y en ait beaucoup. On y va ?
- Pour Croco, je vais te faire mordre la poussière !
- Je n’en doute pas une seconde.
Ils fêtèrent le début de la rencontre par un long corps à corps. Rien de très sérieux, la moitié de leurs mouvements ne servaient à rien. Mel et Kangourou riaient aux larmes à chaque fois qu’ils se trouvaient dans une position ridicule ou emberlificotés l’un l’autre. Pas la moindre magie, pas la moindre aura pour le moment. Le public se prit au jeu. Ils avaient transformé un combat sérieux en un spectacle comique. Melril était le seul à pouvoir faire ça.
Le poing sec de l’Elfe finit par percuter la joue du Mutant un peu trop violemment. Les énergies se développèrent instantanément. A un seul petit mètre l’un de l’autre, les règles du jeu avaient changé. C’était à celui qui dégagerait le plus de puissance, quitte à arracher le tatami. Bien ancrés dans le sol, le moindre muscle tendu, ils poussèrent un hurlement effrayant. Deux immenses flammes de Mana se dressèrent, l’une blanche, l’autre rouge. Après une petite minute, tout redevint plus calme. Les combattants tombèrent sur leurs fesses, face à face. Le souffle court, ils explosèrent de rire.
- C’est un quart de finale de championnat du monde, ça ? dit Carak les yeux au ciel.
- Une manière comme un autre de se mesurer à l’autre, tu ne crois pas ? proposa Narcam.
- Ce n’est pas une manière qui me convient !
Melril et Kangourou se relevèrent avec difficulté. Ils se rentrèrent dedans l’instant d’après. Leur rapidité était stupéfiante. Le Mutant lança une boule de feu vers l’Elfe ; celui-ci la contra aisément d’une Mana Ball. L’explosion décoiffa la moitié des spectateurs. Des flammes recouvrirent la surface de combat, éteintes immédiatement par le souffle créé par la rencontre des deux énergies. Un coup précis de Kangourou réussit à briser la concentration de Mel. Retombé au sol, il n’eut que le temps de se protéger d’un bouclier pour disperser une autre attaque magique de son adversaire. Le Mutant ne s’arrêta pas là. Un rayon de feu gicla de ses mains et s’écrasa contre la protection de Melril qui tenait bon. Le tatami se craquela sous la pression. Un cratère vint à se former alors que l’Elfe s’enfonçait plus encore. Kangourou continuait de cracher des flammes. Le Mana Shield les repoussait dans toutes les directions. La température du stade monta et les spectateurs n’en menaient pas large. Hypnotisés par le terrible duel, ils ne cédèrent pas à la panique pour autant. Une épaisse fumée recouvrit progressivement toute la surface de combat. Le silence se fit alors. Le crépitement assourdissant avait cessé.
Kangourou revint à terre, inquiet pour l’Elfe. Il s’approcha du trou et se pencha prudemment. Au fond, allongé sur le dos et noir de la tête au pied, Melril exhibait un sourire niais. Il était allé au bout de ses forces et n’arrivait plus à bouger le petit doigt.
- Un combat que je ne suis pas prêt d’oublier, lança-t-il.
Le Mutant descendit le chercher et le ramena à la surface. L’acclamation du public fut sans précédent. Mel leva lui-même le bras de son ami pour le déclarer vainqueur. Kangourou retint des larmes et salua humblement tous ces gens qui l’applaudissaient. Il aida l’Elfe à sortir du tatami.
- Tu as réussi à me vider totalement de mon énergie, dit Kangourou.
- Tu n’avais qu’à pas entrer dans mon jeu, héhé !
- Allons assister au combat de Carak, repris le Mutant. Je ne voudrais pas rater le massacre.
Ils s’installèrent confortablement aux côtés de Narcam.
- Félicitations pour le spectacle !

Leur attention se tourna alors vers leur ami. Il ne valait mieux pas enterrer Khorn trop vite. Humain d’âge mûr, un bandeau noir sur l’œil gauche, il n’avait pas décroché le moindre sourire depuis le début de la compétition. En face de lui, Carak paraissait bien petit et frêle. Pourtant, ses amis décelèrent un grand sourire derrière sa longue barbe. Pour remettre les pendules à l’heure, le Nain serra les poings et adapta son niveau d’énergie. Ses muscles gonflèrent d’un coup et n’eurent plus rien à envier à son adversaire.
- Que le combat commence ! ordonna l’arbitre.
Tous les spectateurs scandaient « Carak », sans exception. Il n’avait pas droit à l’erreur.
Il fallait que quelqu’un se dévoue ; le Nain passa à l’attaque. Au dernier instant Khorn tourna les hanches et sortit de la trajectoire. Il abattit sans aucune hésitation son coude dans la nuque du Nain. Arrêt du temps ; collés l’un à l’autre, Carak et Khorn ne bougeaient pas d’un pouce. Les spectateurs ne faisaient plus le moindre bruit.
Un rire démoniaque s’élança dans le stade. Le Nain tomba à genoux.
- C’est tout ? cria-t-il.
Il avait du mal à s’arrêter de rire. Il se remit doucement debout. Khorn reprit ses distances aussi vite qu’il put. Carak sécha ses larmes.
- J’ai rien senti… Comment as-tu fait pour passer les qualifications ?
Un pas après l’autre, il s’avança en toute confiance.
- Je vais te faire regretter d’avoir osé me porter un coup. Je vais te faire regretter d’avoir osé te montrer devant moi alors que tu ne sais pas te battre.
Le Nain leva les bras au ciel. Son énergie se développa brusquement et violemment. Il poussa un hurlement guttural.
- Je ne me bats jamais pour rien, dit-il dans un sourire à faire peur.
Un vent terrible se leva sur la surface de combat. Soudain Khorn fut emporté dans les airs ; une tornade s’était créée autour de lui.
- Profite… ton voyage s’arrête ici, dit Carak entre ses dents.
Dans sa paume apparut une grande sphère verte, une Mana Ball d’une taille démesurée. Il la lança de toutes ses forces sur son adversaire qui ne pouvait rien faire pour l’éviter. A l’intérieur de la tornade, un explosion se développa. La déflagration fut comme un coup de tonnerre. A terre gisait Khorn dans un état pitoyable. Les secours accoururent sans même attendre que l’arbitre compte jusqu’à dix.
- Ne vous inquiétez pas, dit le Nain. J’ai dosé mon attaque. Il va juste dormir pendant un long moment.
Il ne présentait aucun signe de fatigue. Carak était réellement impressionnant.
L’arbitre se posta au milieu du tatami, de plus en plus esquinté. De sa plus belle voix il brailla dans le micro.
- Quels magnifiques quarts de finale ! Ces jeunes gens sont remarquables. Acclamons Elfe Noir, Narcam, Kangourou et Carak comme ils le méritent !
Nul besoin de le répéter ; le public leur fit une ovation. Melril s’interrogea. Deux Elfes, un Nain et un Mutant : un tournoi mondial terrien où les Humains n’avaient pas leur place. Comment expliquer cela ? Ils étaient près du but, c’était certain.
- Les demi-finales vont pouvoir débuter, annonça l’arbitre. Les quatre meilleurs combattants de la planète vont s’affronter pour notre plus grand plaisir.
- Non, il existe des gens encore plus forts, murmura Melril. Ils sont si forts qu’ils n’éprouvent pas le besoin de s’exhiber.
Narcam entendit les réflexions de son ami. Il lui sourit, hocha la tête, et prit la direction de la surface de combat. Il serra les poings.
- Elfe Noir… je t’aurai !

Yeux dans les yeux, à cinq mètres l’un de l’autre, les deux Elfes se toisaient. La tension qui régnaient dans l’espace qui les séparait était palpable, et ils n’avaient pas encore dégagé leur puissance… Leur aura apparut progressivement. Elles s’apposaient en tout point. Blanche et bleue, celle de Narcam pouvait représenter le pendant lumineux de l’aura ténébreuse de son adversaire. Cette rencontre allait rester dans les mémoires.
- Je n’ai pas le droit à l’erreur, dit Elfe Noir. Je vais devoir tout donner d’un coup. Je n’ai plus assez d’énergie pour me permettre le luxe de réfléchir. J’espère seulement que ça ne dégénérera pas.
- Une seule attaque d’Erlinda a suffit à t’épuiser, ça se voit, sourit Narcam. Tu es couvert de blessures.
- Et toi tu t’es vidé de ton potentiel pour lui éviter une mort certaine. En gros nous sommes à peu près égalité. A la dèche tous les deux !
- Mais il nous reste largement assez pour tout casser, c’est bien ça ?
Les deux Elfes sourirent.
- C’est tout à fait juste ! dit Elfe Noir.
- Alors allons-y ! Et que le meilleur gagne !
La volonté des deux guerriers s’étendirent et se percutèrent. Des volutes de fumée tourbillonnaient de-ci de-là. L’énergie de l’Elfe noir était de plus en plus pesante et opaque. Son aura le dissimulait presqu’entièrement. Son être entier respirait… la mort. Qui était-il ? Comment avait-il pu devenir ainsi et s’en complaire ? Narcam réajusta son niveau de puissance et se mit en garde. Son adversaire ne le regardait plus. Ses yeux se révulsèrent soudain ; malaise général. Son énergie paraissait être ici et ailleurs en même temps. Narcam hésita à attaquer. Ce pouvait être se jeter dans un piège… que préparait-il ?
Un halo rouge et noir, crépitant, apparut à un mètre du sol aux côtés d’Elfe Noir. Narcam bondit aussitôt. Il avait trop attendu ! Le halo s’agrandit d’un coup jusqu’à faire quatre mètres de diamètre. Narcam stoppa sa charge, son corps entier parcouru de frissons. La terre s’était mise à trembler. Des nuages noir comme la nuit se rassemblaient. Quelque chose d’horrible allait arriver. Dans une obscurité totale n’existaient plus qu’une petite flamme bleue et un grand disque rouge.
Une immense main aux longues griffes sembla sortir du halo et s’y agrippa. Un pied suivi d’une jambe démesurée et difforme surgit à son tour. Paralysé par la terreur, tout le monde regardait la scène fixement. Une tête cornue passa le portail, sur laquelle brillaient deux yeux rouges comme la braise, les yeux maléfiques d’un démon. Le corps se redressa entièrement ; une créature de plus de six mètres de hauteur. Le portail avait disparu. Elfe Noir tomba à genoux de fatigue. Il avait tout donné. Un léger sourire illuminait son visage.
- Elimine Narcam ! susurra-t-il. C’est un ordre.
Le démon tourna la tête vers celui qui l’avait appelé. Ils restèrent immobiles un temps qui parut une éternité.
- Bien maître ! gronda la créature.
L’Elfe noir haletait à la recherche de la moindre parcelle d’air et d’énergie. Son cœur battait à rompre dans sa poitrine. Des vertiges lui interdirent de se remettre sur ses jambes. Mais le démon faisait maintenant face à Narcam et allait se battre pour lui.
- Qu’as-tu fait ? murmura Narcam qui tentait vainement de se reprendre.
Plus aucune aura ne l’enveloppait. Il ne cessait de parcourir du regard le gigantesque corps devant lui… son nouvel adversaire. Comment l’arrêter ? D’un coup d’œil il comprit que personne ne lui viendrait en aide. Le combat n’était pas encore terminé. Ce silence de mort, cette absence de lumière lui broyaient les entrailles. Sa tête tournait. Ce démon venait d’ailleurs, mais d’où ? Etait-elle seulement une pensée tordue créée de toutes pièces par Elfe Noir ? L’énorme poing du monstre percuta Narcam de plein fouet. Le choc manqua de lui casser les vertèbres. Le corps fut balayé comme un fétu de paille. Le mur de l’enceinte l’arrêterait… et tout serait terminé. Melril ferma les yeux.
- Il s’est rétabli, dit doucement Carak. Ouvre les yeux ! Il s’est rétabli !
Melril obéit à l’instant. Petit point lumineux dans les ténèbres, Narcam volait, les cheveux dans le vent. Son aura de flammes avait jailli. Pourquoi renier sa nature profonde ? Il était le feu. Pourquoi vouloir faire comme Melril et respirer le calme ? Tout emporter sur son chemin. Il n’y avait plus que ça qui l’intéressait. Narcam voleta jusqu’à revenir sur le tatami. Son regard gris avait retrouvé sa texture acier. Plus aucune trace de sourire sur ce visage dur de guerrier. Dans les tribunes, Darling laissa de grosses larmes couler sur ses joues. Qui était cet homme qu’elle aimait ?
Narcam se cambra et poussa un cri de colère. Des flammes prirent consistance autour de lui. Il se jeta sur le démon tel un éclair. Le feu virevoltait dans son sillage. Le poing minuscule fut arrêté par l’épaisse carapace vert sombre. Il s’acharna sans réfléchir une seconde. La main du monstre s’abattit sur lui et l’éjecta au sol. Narcam se rétablit de justesse, déformant une nouvelle fois la surface de combat. La créature, efficace, lui décocha une sphère noire pour en finir. Plus rapide encore, l’Elfe tendit les bras devant lui et dispersa l’énergie dans la Mana environnante.
- Encore une nouvelle technique, dit Melril.
- Mais à ce rythme, combien de temps tiendra-t-il ? soupira Carak.
- Et que va-t-il se passer s’il n’arrive pas à éliminer ce monstre ? dit Kangourou, inquiet.
Le regard de Melril tentait d’y voir plus clair dans le jeu d’Elfe Noir. Emporté par la fatigue, il n’avait pas de plan de rechange… Il était probable qu’il n’ait pas non plus de moyen pour faire disparaître son invocation.
Malgré la différence de taille, le démon parvenait à suivre les déplacements et le rythme de Narcam. N’éprouvait-il aucune fatigue ? L’aura magique de l’Elfe s’amoindrissait à vue d’œil. Il n’y avait plus qu’une solution. Narcam chargea le monstre, et au dernier moment se roula en boule et passa sous ses jambes. Une roulade à terre, un rétablissement, il tendit ses bras et de ses mains jaillit son énergie. Il ne la canalisa pas, il ne l’enveloppa pas. Elle gicla comme un torrent, comme une gigantesque vague. La créature n’eut pas le temps de se retourner. La Mana toute puissante l’emporta sur son passage. Narcam avait ouvert la porte en grand… mais pourrait-il la refermer ? Au bout du rayon qui s’étendait encore, le démon disparut dans le ciel. L’énergie cessa de couler. La lumière revint progressivement. Encore debout, Narcam ferma les yeux et respira un grand coup l’air frais qui s’engouffrait dans le stade. Elfe Noir resta à terre, le front contre la dalle sur laquelle il était.
- Narcam vainqueur ! hurla l’arbitre.
Il n’y eut pas grand monde pour l’applaudir. Le public avait été choqué. Un léger brouhaha envahit les tribunes. Cette débauche de puissance, ce malaise, cette créature surgit de l’ombre, entraînaient interrogation et anxiété.

Dans la seconde demi-finale, Kangourou ne mit pas beaucoup de cœur à s’opposer à Carak, en bien meilleure forme. Quant à la finale, c’est à peine si Narcam parvint à se traîner jusqu’à la surface de combat… Le Nain fut donc sacré champion du monde ; sa bonne étoile ne l’avait pas quitté.
Le stade se vida petit à petit. Les reporters se précipitèrent pour les interroger les participants. Ils ne trouvèrent personne. La comédie avait trop duré. Le petit groupe sortit par la porte de derrière, de grands manteaux sur le dos. La liberté les appelait à nouveau.
- Je ne sais pas vous, mais je rêve d’une longue sieste, dit Melril.
- On a bien mérité un peu de repos, acquiesça Narcam.
- Et si on veut un peu de tranquillité, je crois qu’on a intérêt à se faire oublier, ajouta Carak.
- Surtout toi, dirent Kangourou et Crocodile en cœur.
- Je me demande où est parti Elfe Noir, dit Narcam. Il a disparu si vite…
- Sacrément dangereux celui-là, grogna Carak.
- Quelqu’un d’intéressant en tout cas, dit Melril.
A peine étaient-ils sortis qu’un individu mal habillé s’avança vers eux : un Elfe aux longs cheveux noirs emmêlés. Dans ses yeux brillait une certaine sagesse. Il sourit.
- Enchanté messieurs ! Mon nom est Aeswen Shinoken. Je suppose que vous ne connaissez pas mon nom. Par contre j’ai beaucoup entendu parler de vous. Je me présente à vous pour plusieurs raisons. Pouvons-nous discuter tranquillement, chez moi, autour d’une tasse de thé par exemple ?
- Ce n’est pas de refus, lança Melril.
Les autres haussèrent les épaules. Pourquoi pas suivre cet homme après tout…
La petite maison d’Aeswen se trouvait légèrement en périphérie du centre-ville. La porte d’entrée ouverte, une grande pièce en désordre total leur apparut. Des bibliothèques bordaient tous les murs. Des livres étaient entassés un peu partout, sans parler des feuilles volantes. Même le canapé était envahi. Aeswen, d’un revers de main, balaya tout ce qui se trouvait dessus.
- Je vous en prie, asseyez-vous ! dit-il. Je vais aller faire chauffer de l’eau.
« Après la Météorite », « Magie et paranormal », « Psychanalyse de groupe », quelques-uns des titres visibles au premier regard. Aeswen revint vite, un plateau dans les mains. Les tasses de thé distribuées, il s’assit dans son fauteuil.
- Vous avez un très bon niveau. Vous progressez particulièrement vite aussi… seulement je vous mets en garde tout de suite. Vous risquez de perdre contact avec la réalité si vous poursuivez sur ce chemin. Ce tournoi mondial a dû vous faire réfléchir, n’est-ce pas ?
- Que proposez-vous ? demanda Narcam.
- Je suis à la tête d’une organisation, à peu près secrète. Elle se nomme « Machtari Cemeno » - c’est de l’elfique. Vous saviez que les Elfes avaient leur propre langue je suppose.
Tous firent non de la tête.
- Et quels buts poursuit cette « organisation » ? dit Melril.
- Les Machtari s’unissent pour apprendre à connaître le monde, et apprendre à connaître la Mana. Nous sommes avant tout des guerriers, et venons souvent en aide aux terriens lorsque la situation l’exige. Je ne vous propose pas de vous joindre à nous. Seulement sachez que nous existons, que vous pouvez être utiles et que l’on peut vous aider si besoin est.
« Je vais maintenant vous raconter une histoire. Il y a bien longtemps, peut-être une centaine de milliers d’années, vivait un peuple : les Elfes. Maîtres sur Terre, éternellement jeunes, les Elfes vivaient dans le bonheur. Cependant, un jour ils s’aperçurent que la Mana déclinait. Leur existence était irrémédiablement lié au Fluide, à cette énergie naturelle. Sans elle, ils dépériraient et viendraient à disparaître. Leur maîtrise de la Magie, leur technologie auraient certainement pu leur permettre de rejoindre un autre hâvre de paix ; ils n’en firent rien. Panthéistes, ils choisirent de s’éteindre en même temps que la Mana. Les Elfes ne restèrent pas pour autant les bras croisés. Les meilleurs mages se réunirent et trouvèrent une solution qui leur convint à tous. Il s’agissait d’accomplir le plus puissant rituel qui n’ait jamais été fait. L’idée était de dissimuler dans les gènes Humains – ces créatures qui commençaient tout juste à se développer – ceux des Elfes. Lorsque la Mana reviendrait à un taux suffisant, des Elfes naîtraient alors de parents Humains et peupleraient à nouveau la Terre. La chute de la Météorite fut le déclencheur du « retour de la Mana ». Je suis moi-même un des premiers Elfes de « La Nouvelle Génération ».
- Quel âge avez-vous ? dit Carak, curieux.
- Voilà une bonne question, rit Aeswen. J’ai toujours un peu de mal à m’y retrouver. Environ 350 ans je dirais…
Ils restèrent tous bouche-bée. Sûr qu’il était plutôt bien conservé.
- Nous pensons que rapidement il n’y aura plus de naissance elfique de parents Humains, reprit-il. A ce moment-là, nous espérons que les Elfes seront assez nombreux pour prendre le relais, cette fois de manière naturelle. Maintenant que les filles commencent à apparaître…
- Nous en avons vu une au championnat, interrompit Kangourou. Elle paraissait avoir un gros problème.
- Sans parler de sa puissance magique incroyable et cette faculté dont elle a fait usage un instant avant de s’écrouler, dit Narcam.
- Son corps s’est recouvert entièrement d’argent, ajouta Carak. Au même instant, son aura s’est décuplée.
- Nous appelons cette transformation « peau d’argent » ou « guerrier d’argent » dit calmement Aeswen. Je peux d’ailleurs vous informer qu’il existe une « peau d’or ». Seuls les Elfes ont accès à ces états. Alors leurs capacités sont extraordinairement développées ; la fatigue qui accompagne également.
- Erlinda s’en est sortie j’espère, murmura Narcam.
- Ne vous inquiétez pas pour elle ! rit Aeswen. Elle dort comme un loir, dans la chambre à côté. C’est un cas intéressant. Je vais être aux petits soins avec elle, ne craignez rien !

La nuit tombée, Kangourou et Crocodile saluèrent bien bas leurs amis et reprirent la route. Ils finiraient bien par se croiser à nouveau. Melril, Carak et Narcam choisirent de passer quelques temps au sein de la Guilde des Machtari Cemeno. Aeswen paraissait un gars honnête. Et puis comme il leur laissait une liberté totale… parfait !
Les retrouvailles avec Darling furent chaleureuses. Narcam avait encore la tête pleine de toutes ces choses qu’il avait apprises, de toutes ces sensations et émotions qui l’avaient envahi durant ce tournoi, de toutes ces blessures, de cette fatigue qui mettraient du temps à se résorber. Etait-il vraiment fait pour se fixer ? Certes ils avaient tous besoin de repos. Mais rapidement le goût de l’aventure les reprendrait. Et si jamais ils n’allaient pas de l’avant, les évènements finiraient par leur retomber dessus, au grès du vent.

 

 

La suite des aventures de Narcam (30 ans plus tard), dans : Retour à la vie normale

Par François Aubouy
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Jeudi 9 décembre 2004

 

VII : Gigalutin et Superelfe


Métropolis était devenu leur point de chute. Ils ne voulaient pas l’admettre mais l’entraînement chez Harrond avait marqué leur esprit, changé leurs points de repère. La ville, comme d’habitude, était mue d’une agitation bonne enfant ; les trois amis marchaient côte à côte dans une des grandes avenues.
- Et si nous testions nos nouvelles capacités ? demanda Melril d’un air espiègle.
L’Elfe montra du doigt un fourgon de la Police en stationnement.
- Tu penses qu’on peut le soulever ? répliqua Narcam, les yeux brillants.
- Si on n’essaye pas, on ne le saura jamais.
- Je suis partant ! ajouta Carak.
Ils avancèrent naturellement vers le véhicule et, tous en même temps, saisirent le châssis. Effort surhumain, ils soulevèrent et retournèrent le fourgon en un craquement sinistre de tôle froissée et de verre brisé. Tous les passants tournèrent la tête, mais les auteurs du délits n’étaient plus là. Carak, Melril et Narcam sautaient de toit en toit, riant aux larmes.

Le lendemain, les trois compagnons entendirent parler d’un petit tournoi d’arts martiaux. Les maîtres de plusieurs clubs avaient organisé une rencontre pour montrer au grand jour le talent de leurs meilleurs élèves. Des combattants amateurs pouvaient s’y inscrire ; ils décidèrent de participer.
Les qualifications étaient d’un niveau lamentable ; les deux Elfes et le Nain atteignirent les quarts de finales sans se fatiguer. Melril et Narcam se rencontrèrent au premier match et décidèrent de se donner à fond pour évaluer leur niveau. C’était la première fois que les deux amis se battaient sérieusement l’un contre l’autre. Le premier corps à corps provoqua un murmure d’ébahissement dans la foule. Les adversaires tournaient l’un autour de l’autre au milieu du tatami, frappant et parant en tous sens, leurs membres parfois auréolés de lumière. Ils décollèrent à la verticale, formant une magnifique double hélice lumineuse de plusieurs dizaines de mètres de hauteur. Un des brins se détacha soudain et vint s’écraser au sol, c’était Melril. Narcam forma un boule bleuté dans sa paume, tendit le bras vers son adversaire et dégagea la moitié de son énergie en un rayon chaotique ; Melril esquiva. Le tatami se désagrégea sous l’impact, produisant d’immenses nuages de poussière. Le souffle fit s’écrouler les gradins ; hurlements de la foule. Les deux Elfes volaient, Carak les rejoignit. Ils se regardèrent sans un mot. On pouvait lire la satisfaction et le soulagement sur leur visage. Ils s’en allèrent. Une larme coulait doucement sur la joue de Narcam.

Carak ne voulait pas reprendre les études.
- Non-merci les gars, j’ai déjà eu ma dose... et puis je dois m’entraîner. On se retrouvera un de ces jours. A plus !
Narcam voulait dire un petit bonjour à sa famille et à ses amis. Les deux Elfes avaient besoin de vacances, ils passèrent donc quelques jours à Elimna. Elia fut submergée de joie à la vue de son fils, mais étonnée de constater à quel point il avait changé : elle le trouva mélancolique et triste. Un soir, les deux Elfes emmenèrent Juliette et l’une de ses amies en boîte, à Chalon. La jeune fille avait bien grandi en deux ans, une vraie adolescente. La soirée fut heureuse en tout point. Puis Narcam et Melril repartirent comme ils étaient arrivés, sans prévenir.

Pour pouvoir suivre des études supérieures, les deux Elfes durent passer leur “Maturity test”, un mois de travail intensif avaient suffi à les remettre au niveau. Ils purent, dès septembre, s’inscrire à l’Université. Composée d’un grand parc bien entretenu et d’une multitude de bâtiments, la grande Université de Métropolis avait la particularité de regrouper en son sein toutes les disciplines : sciences, lettres et droit. Les deux Elfes se dirigèrent vers des études de physique.
Melril avait toujours autant de succès avec les filles. Narcam le regardait agir en souriant, comme une vieille habitude, mais les autres ne prenaient pas cela aussi bien. Tous lui en voulaient. Un jour, un grand jeune homme blond de leur section, JP, vint le lui dire en face. De grande taille, la stature imposante de l’Elfe n’avait pas suffi pas à l’effrayer.
- Faudrait arrêter de jouer les joli-cœurs maintenant p’tit gars. On commence à en avoir raz le bol.
- Je ne vois pas où est le problème ! Répliqua Melril. Si elles aiment ça... et puis vous n’avez qu’à être plus entreprenants. Pourquoi suis-je le seul à draguer sans scrupules ?
- Tu dépasses les bornes ! Je vais te régler ton compte !
Il se mit maladroitement en garde. Melril durcit son regard et le fixa. Un éclair passa dans le bleu de ses yeux ; Narcam sentit à cet instant un développement rapide de Mana aux alentours. Les pupilles de JP s’écarquillèrent, il ouvrit lentement la bouche et sa respiration se fit plus lourde. Il poussa un hurlement de terreur et détala comme un fou. Ses amis le suivirent, choqués par ce qui venait de se passer.
- Que lui as-tu fait ? demanda Narcam.
- Un petit sort sympathique n’est-ce pas ? Je l’ai développé pendant l’entraînement chez François : “Terreur”. J’en suis assez fier. Selon mes calculs, JP ne pourra plus me regarder en face sans avoir une peur bleue.
- Fais gaffe de ne pas trop l’utiliser !
- N’aie crainte ! Juste avec les emmerdeurs !

Les deux Elfes prenaient un grand plaisir à étudier. Ils se demandaient même s’ils repartiraient un jour ; une petite vie tranquille, ce n’était pas si mal non plus.
Les cours de physiques étaient souvent cocasses. Melril et Narcam se faisaient remarquer de plus en plus. Les professeurs avaient souvent du mal à suivre.
- Quelqu’un peut-il venir nous dire ce qu’il sait des orbitales atomiques ?
Forcément, Melril était toujours le premier à se lever.
- Vous voulez que je commence par les nombres quantiques ou je reprends les bases aux couches électroniques ?
- Comment sais-tu tout cela ? C’est le programme de cette année.
Comme d’habitude, il en mettait plein la vue à tout le monde. Melril avait le don d’énerver les garçons et de faire craquer les filles. Il était rare de le voir se déplacer dans la fac sans une ou deux filles accrochées à ses bras. Pendant ces moments-là, Narcam allait flâner de son côté. Nul besoin de travailler, ça venait tout seul. Ils reconstituaient sans le vouloir, par simple logique, des formules et raisonnements qu’ils auraient dû aborder en quatrième et cinquième année.

C’est dans le parc, un jour printanier ensoleillé, que Narcam rencontra Darling, superbe brune à la peau mate, aux yeux de braise. L’Elfe craqua littéralement pour elle, c’était son premier amour. Il se montra assez maladroit. Il n’avait pas le naturel de Melril, mais fit tout de même le premier pas.
- Je n’ai jamais vu une femme aussi belle, dit-il en lui prenant la main.
Darling rougit d’un coup. Elle s’attendait à tout mais pas à une déclaration d’amour. Ses quatre amies gloussèrent discrètement. Narcam avait lui aussi rougi et marqua un temps de silence gênant. Comme tout le monde à l’Université, Darling avait entendu parler des deux Elfes. Elle plongea son regard dans le sien, immédiatement conquise.
Lorsque Melril apprit la nouvelle, il se comporta comme un père, l’assassinant de conseils.
- Je me demandais quand tu déciderais à passer à l’action. Malgré tous les ragots qui courent sur toi, il semblerait que ce soit ta première fille, c’est touchant. Fonce mon gars, tu as pleins de choses à apprendre ! Et n’oublie pas les fleurs !
Narcam ne savait jamais trop quoi dire à ces moments-là. Il écoutait.

Darling travaillait le soir au Zombie Express, un bar craignos où flottait continuellement une vapeur verdâtre. Elle invita un soir les deux Elfes à passer la voir. Elise à son bras, Melril entra dans le taudis, suivi de Narcam. Les clients étaient pour la plupart des motards, des loubards de faible envergure ; Melril eut du mal à convaincre sa compagne d’entrer. Narcam paraissait serein mais cachait sa surprise. Il n’aurait jamais imaginé Darling travailler ici.
- Enfin vous voilà ! leur cria-t-elle de derrière le comptoir.
- Un endroit charmant, annonça Melril gaiement. Je te présente Elise.
Darling réprima un sourire et se montra diplomate.
- Enchantée ! Tu verras, Mel est un gars charmant.
Ils goûtèrent pour la première fois de leur vie au “Guts Annihilator”, “Uranium Catalepsy” et “Bombe à retardement”, trois cocktails étranges et ravageurs. Avaler ces trois boissons successivement aurait dû les faire tomber ivre-morts : ils s’en tirèrent avec les joues rosies. La remplaçante de Darling arriva à trois heures ; ils s’en allèrent.
Les Elfes n’avaient pas besoin de beaucoup de sommeil, ils arrivèrent à convaincre les filles d’aller danser ; tant pis pour les cours du matin. Tous les mardis soirs, aux alentours de l’Université, était organisé un bal. Trop chic pour la plupart des jeunes, seuls quelques couples adultes aimaient s’y rendre régulièrement. Les quatre amis passèrent chez eux se changer, ils appréciaient les nouvelles expériences.

Le bal était organisé dans une immense salle vitrée en rez-de-chaussée. Une chaude lumière, une ambiance de valse changeaient entièrement le quartier ces soirs-là. Personne n’aurait pu rester insensible à cette musique envoûtante. L’intérieur était majestueux : un grand parquet glacé, des lustres brillants, un buffet attirant... et tous ces gens bien habillés ; on se serait cru dans une toute autre époque. Darling portait une longue robe blanche, Elise une verte ; elles étaient resplendissantes, naturelles. Comme deux pôles opposés, Narcam en noir, Melril en blanc, les deux Elfes donnaient le bras aux filles et avançaient dignement. On ne pouvait s’empêcher de les regarder passer. Ils passèrent une bonne heure près du buffet à manger, boire et discuter gaiement. Puis, impossible de résister, l’envie de danser fut la plus forte. Les pas de la valse n’étaient pas évidents à intégrer, un galant couple eut la patience de les leur apprendre. Ils se laissèrent alors envahir par la musique, les yeux fermés, main dans la main. L’agréable soirée continuait. Pour la dernière valse, Melril et Narcam se jetèrent un regard malicieux ; le vrai bal pouvait commencer. Lentement, les deux couples commencèrent à décoller, sans interrompre leur danse féerique. Elise et Darling eurent soudain un hoquet de surprise ; le sol s’éloignait. Elles furent immédiatement rassurées par la confiance de leur compagnon. Un murmure parcourut alors la foule, tout le monde les regardait. Les musiciens n’arrêtèrent pas de jouer. Maintenant à trois mètres du sol, ils parcouraient la salle en tournoyant follement, d’une grâce divine.

La réaction des gens avait été surprenante ; surpris, forcément, mais essentiellement curieux. Darling et Elise, les yeux brillants, encore enivrées par la valse aérienne, prirent cette incompréhensible impression de voler pour un vertige... à force de tourner. Les deux Elfes étaient fiers d’eux.
Six heures du matin, il était temps de rentrer se reposer quelques instants, avant d’attaquer une nouvelle journée. La ruelle était sombre et calme. Un petit air leur rafraîchissait les joues, un instant de détente qui valait bien deux ou trois heures de sommeil. Six hommes sortirent alors de l’obscurité, armés de couteaux et de chaînes.
- Voilà de belles prises ! dit l’un en bavant. C’est à cette heure-ci que voler est le plus simple. Pas trop fatigués j’espère ?
Elise se cacha derrière Melril. Darling entama immédiatement le dialogue.
- Nous n’avons rien sur nous. Nous sommes sortis danser et non faire du shopping, pourquoi transporterions-nous de fortes sommes d’argent ?
- Nous préférerions tout de même vérifier. Donnez-nous vos portefeuilles sans résister !
Il s’avança vers Darling une main en avant, un couteau dans l’autre. A la stupéfaction de tous, sans aucune hésitation, elle le désarma d’un coup de pied.
- On court ! cria-t-elle.
Les deux couples se séparèrent. Les voyous avaient un affront à laver. Ils suivirent tous Narcam et Darling et les bloquèrent dans une ruelle sans issue.
- Une suggestion de dernière minute ? demanda Narcam.
- On se bat !
Narcam enleva tranquillement sa chemise, exhibant son torse sculpté, et se mit en garde.
- T’en as des muscles ! s’étonna Darling. Tu fais des arts martiaux ?
- Si on ne s’était pas contentés de s’embrasser, tu m’aurais déjà vu nu. On y va ?
Elle esquissa un sourire.
- On y va !
Narcam faisait tout pour ne pas révéler ses véritables capacités, il ne fallait pas qu’elle l’aime pour ses pouvoirs ; il se contentait donc d’esquiver. Darling était courageuse, cependant se battre à un contre trois était au-dessus de ses possibilités. Elle en assomma un, mais les deux autres la prirent en étau, un coup de chaîne l’atteint à la tempe ; elle s’écroula. Un cri étouffé attira l’attention de l’Elfe. Ses yeux brillèrent soudain d’un feu furieux, mais il n’était plus temps de faire payer les loubards ; il lui fallait sauver sa bien-aimée. Il se dégagea de ses adversaires et, l’épaule en avant, se fraya violemment un chemin jusqu’au corps inerte de Darling, le saisit et sauta sur un toit pour disparaître dans l’obscurité.

Elise était allée se coucher, exténuée. Melril et Narcam veillaient Darling. Elle n’était pas en danger mais il lui faudrait quelques temps pour récupérer. Les deux Elfes, comme à leur habitude, eurent la même idée au même moment ; un seul regard leur suffit pour se comprendre. Ils avaient trouvé une nouvelle voie, celle de super-héros ; défendre la veuve et l’orphelin... comme dans les films.

Durant cette année studieuse, les journaux parlèrent à de nombreuses reprises d’étranges individus : Gigalutin et Superelfe. Des gens témoignèrent les avoir vus sortir de nulle part et, en quelques mouvements, abattre leurs agresseurs.

Narcam et Melril roulaient en moto sur l’autoroute, les cheveux au vent.
- C’était une bonne idée de récupérer ces deux bolides lors de notre dernière opération, cria Melril.
- Excellente, même ! Il faudra quand même penser un de ces jours à passer notre permis.
- Compte là-dessus !
Narcam avait complément changé de look. Il avait abandonné ses vieux habits déchirés pour un débardeur noir moulant et un pantalon noir très ample. Il avait rajouté une petite touche dorée : une boucle d’oreille. Melril portait toujours des habits noirs très classes.
- Cependant, j’arrive toujours pas à m’habituer à ces pseudos débiles, continua Narcam.
- J’ai donné ces noms en rigolant, comme d’habitude. Tu sais que moi je m’en fous... t’étais pas obligé d’accepter !
- Toujours ton imagination débordante, t’as lu trop de mangas ! Dis donc, t’as pas dit un truc sur le cuir, à une époque ?
- No comment ! rit Melril en accélérant.

Les deux Elfes commençaient à trouver leur train de vie, à entrer dans de douces habitudes. Narcam et Darling s’aimaient ; Melril changeait de fille tous les jours mais y trouvait son compte. Ils s’étaient un peu déconnectés du monde, ne suivaient plus trop l’actualité. Cependant, un beau matin, une lettre un peu spéciale les attendait, anonyme invitation pour participer au championnat du monde des arts martiaux. Organisé tous les trois ans, rendez-vous des guerriers, les meilleurs y participaient. Les deux Elfes ne surent que faire ; s’inscrire, c’était rompre définitivement avec leur vie actuelle, avec l’anonymat. Comment Darling prendrait-elle la nouvelle ? Malgré tout, quelque chose d’irrésistible les attirait, l’aventure les appelait à nouveau.

Juin. Les examens s’étaient bien passés pour tout le monde. Darling et Narcam pique-niquaient dans un vert gazon. L’Elfe avait décidé de parler du tournoi, mais ne savait comme introduire la discussion.
- C’est un jour magnifique ! commença-t-il. Nous avons bien fait de sortir.
- Un endroit charmant pour sûr ! Mais je te sens anxieux, quelque chose ne va pas ?
Comment les femmes sentaient-elles toujours ce genre de choses ? Cette question directe déstabilisa Narcam au plus haut point.
- C’est que... en fait... je dois te parler depuis quelques temps d’un problème important.
- Quoi donc ?
Darling avait une confiance infinie en son compagnon. Elle pensait le connaître par cœur.
- Tu as dû en entendre parler, en juillet de l’année prochaine... comme tous les trois ans, il y a le tournoi mondial des arts martiaux.
- Et alors ? Tu veux qu’on y aille, c’est ça ? Et comme tu n’as pas d’argent, tu veux que je paye le voyage ? Mais on a encore le temps d’en parler, non ?
Elle était adorable, il l’aimait vraiment. Cependant, il lui fallait révéler un mensonge d’un an, son vrai passé ; il n’était pas orphelin, il n’avait pas toujours vécu à Métropolis. Pourquoi ne lui avait-il pas tout dit depuis le début ?
- Je veux y participer !
Darling écarquilla les yeux. Narcam la fixait le plus sérieusement du monde.
- Tu plaisantes, dit-elle après plusieurs secondes. Tu vas te faire tuer.
- Non ! J’ai déjà participé à plusieurs tournois mais je ne t’en ai jamais parlé.
Elle ne savait que penser. Disait-il la vérité ? Pourquoi ne s’en était-elle jamais aperçue ?
L’Elfe ne pouvait plus faire marche arrière. Il reprit.
- La fois où nous nous sommes battus contre les six loubards, tu ne t’es jamais demandé comment nous nous en étions sortis ? C’est moi qui t’ai ramené à l’Université.
- Montre-moi alors ! dit-elle d’une petite voix, absente.
Il se leva et ferma les yeux, se détendit une petite minute, puis ouvrit les yeux et sourit.
- Je vais essayer de me faire pardonner. Donne-moi la main !
Il l’attira doucement à lui, l’herbe ondula légèrement à leurs pieds. Ils décollèrent.
- On vole, dit-elle abasourdie.
- Bien sûr ! Tu veux aller faire un tour ?
Elle enroula ses bras autour du cou de Narcam et acquiesça d’un hochement de tête.
- Encore une chose, finit-il. Il faut que je parte m’entraîner seul pendant un an, pour être prêt.

 

 

VIII : Les limites repoussées



Un million de Terriens envahissait la petite île de Numora. Pourquoi ? Le tournoi mondial des arts martiaux allait s’y dérouler, l’événement le plus apprécié de la population. Le précédent avait été d’un niveau exceptionnel, il était souvent impossible de suivre les déplacements des combattants. La fédération du tournoi avait investi dans un gigantesque système de caméras “poursuivantes”, ainsi les téléspectateurs ne rateraient rien du spectacle. Les places s’étaient arrachées à prix d’or ; assister à un tournoi mondial marquait une vie. Darling s’était battue pour obtenir son billet, elle se devait de venir voir se battre l’homme qu’elle aimait.
Il n’y avait pas d’inscription. Pour participer, il suffisait de prouver sa force en frappant dans une machine. Un quota était fixé par la fédération ; cette année c’était 100. Sur une gigantesque place, les concurrents attendaient les premières éliminatoires. Darling scrutait ; ici un mutant kangourou et un mutant Crocodile, ici un individu emmitouflé dans un gigantesque manteau, ici un Nain et... Melril ! Elle accourut mais les vigiles l’empêchèrent de passer.
- MEL ! cria-t-elle.
L’ouïe elfique était une petite merveille. Melril vint la rejoindre, accompagné de Carak.
- Vous pouvez la laisser passer, dit-il aux policiers.
Darling se jeta dans les bras de l’Elfe.
- Je peux avoir droit à un câlin aussi ? demanda Carak.
- Chère Darling, voici Carakanga ! présenta Melril.
Le Nain eut même droit à une bise. Il rougit jusqu’aux oreilles.
- Carak pour les intimes ! dit le Nain fièrement.
- Il y en a du monde, commenta-t-elle. Où est Narcam ?
- Je ne sais pas, peut-être caché dans la foule ? Nous n’avons pas encore vu tous nos amis.
Melril n’avait pas changé depuis l’université, malgré son année d’entraînement. Darling aurait voulu les rejoindre dans leur univers, mais elle les avait connus trop tard...

Narcam arriva en sautillant. Il était heureux. Ses retrouvailles avec Darling et ses compagnons furent émouvantes. Cependant, même s’ils ne le montraient pas, les trois combattants étaient déjà concentrés. Du coin de l’œil, ils avaient déjà repéré leurs amis et adversaires de toujours, mais aussi d’autres individus intéressants ; un Elfe à la peau noire attira particulièrement leur attention.
La compétition commença. Chaque concurrent devait taper et, s’il dépassait 100, donner son nom aux responsables des qualifications. Les dix premiers, imprécis dans leur frappe, n’atteignirent pas les 80 ; sûrement des amateurs curieux de connaître leur niveau. Un mutant ours lança le concours du plus haut score avec un 156. A partir de là, on ne compta plus les qualifiés. Bien entendu, Gaspar, Kangourou, Crocodile, Narcam, Melril et Carak dépassèrent largement la centaine, l’Elfe noir également.
Les qualifications se passaient en intérieur ; seuls les 8 meilleurs accéderaient en phase finale. Les tatamis étaient gigantesques, ils allaient tous pouvoir se donner à fond. Chacun tira au sort sa position sur le tableau des combats ; Narcam rencontrait Gaspar dès le troisième tour.
- Il semblerait que tu sois destiné à te battre contre lui, rit Melril.
- Oui, mais à force je commence à le connaître. J’ai réellement progressé depuis le tournoi de Métropolis, je vendrai cher ma peau... et puis j’ai un joker.
- Une nouvelle technique ?
- Qui sait... ?
- Plus de cinq cents participants ! souffla Carak. Et les meilleurs de la planète ! Cette fois-ci, c’est plus de la rigolade. Au fait, vous avez vu qui se bat en premier dans le tableau n°1 ? Vous devriez aller voir, ça va vous intéresser.
- Allons voir !
Sur la zone de combat, un Nain sociable leur tournait le dos. En face, une jeune femme blonde attendait dans une position de défense étrange. Un visage parfait : des yeux bleus azur, de fines lèvres... et deux oreilles elfiques.
- C’est une Elfe ! s’étrangla Melril.
- Et un superbe spécimen !
- J’avais complètement abandonné l’idée d’en rencontrer une un jour.
Il était espiègle comme un écolier... encore plus que d’habitude. L’arbitre lança la rencontre. Les deux Elfes ne pouvaient détacher leur regard de la merveilleuse créature.
- Erlinda contre Juddy !
Le Nain sociable attaqua sans attendre. Ses petits pas le menèrent rapidement jusqu’à l’Elfe ; il prit une impulsion et déclencha un coup de poing. Melril observait tous ses mouvements. Le Nain paraissait agile, mais sa technique était quasi inexistante. Erlinda prit le coup de plein fouet, à la grande stupéfaction de tous, et tomba en arrière. Elle se releva rapidement.
Narcam tourna la tête vers Melril.
- C’est étrange ! Elle ne sait pas se battre.
- Ouaip ! Elle a même failli trébucher pendant son esquive.
Erlinda entendit murmurer les spectateurs. Elle voulut faire taire les médisants et se lança dans une offensive maladroite. Le Nain sociable semblait beaucoup s’amuser, il passa même entre les jambes de son adversaire. Elle tenta un balayage ; il sauta et planta ses ongles dans le plafond.
- Tu veux sortir avec moi, baby ? dit-il la bouche en cœur.
- Jamais ! Tu es trop laid et tu ne sais pas te battre.
Il le prit très mal et rougit comme une tomate. Certains crurent même le voir fumer.
- Avec sa tête, je me serai habitué à ce genre de réaction, railla Carak.
- J’aime pas les favoris, ajouta Melril. C’est dépassé.
Juddy lâcha prise et attaqua comme un diable. Il balança, furieux, bras et jambes en avant. L’Elfe ne semblait pouvoir faire face à une telle violence. Un coup de pied l’atteint au visage. Erlinda glissa et tomba. Elle se remit debout avec difficulté, ses cheveux cachaient entièrement son visage.
- Alors, tu refuses toujours mes...
Elle décocha une attaque si imprévue que personne n’aurait pu l’éviter. Juddy vola sur deux mètres et glissa au sol sur deux autres. L’arbitre compta.
- 1... 2... 3... 4... 5... 6... 7...
Le Nain sociable se releva.
- Je vois... une vraie tigresse, dit-il avec difficulté. Je vais devoir utiliser ma technique spéciale.
Juddy leva les mains au ciel et commença à sautiller sur place.
- Youpi... youpi... youpi... youpi...
Il fit trois tours de tatami, comme une danse vaudou, en transe. Erlinda le regardait, immobile.
- Plus elle attend, et plus c’est dangereux, murmura Melril. Je ne sais pas ce qu’il prépare mais je n’aime pas ça.
Le Nain sociable sauta de la surface de combat en un dernier “youpi”, un énorme sourire aux lèvres. Tout le monde resta stupéfait. Finalement, l’arbitre annonça la victoire d’Erlinda.
- Un combat plein de surprises, dit Narcam.

Melril affrontait au premier tour un jeune d’une douzaine d’années, visiblement sûr de lui.
- Melril contre Waldo !
La courte apparition des Elfes au tournoi de Métropolis, il y a deux ans, ne semblait pas avoir été remarquée. Personne ne se souvenait d’eux.
- J’étais là pour les deux championnats du monde précédents, dit un énorme mutant chat. Je n’ai jamais vu ces deux-là.
- J’étais à côté du jeune lorsqu’il a frappé dans la machine, dit un autre. Il a fait 233, j’ai halluciné.
Melril fit son petit sourire en coin préféré. Le combat allait être plus intéressant que prévu.
- En garde, petit ! Lança-t-il. J’aimerais bien savoir qui est ton maître. Tu sembles avoir un bon niveau malgré ton âge.
- Bien meilleur que tu ne l’imagines, répondit Waldo. Je suis prêt.
Le jeune s’était abaissé sur son centre pour être le plus stable possible. Il attendait calmement. Ce n’était pas dans les habitudes de l’Elfe, mais il allait devoir attaquer.
- Allons-y !
Il augmenta d’un coup son régime et disparut. Narcam sourit en lui-même devant les figures éberluées des autres combattants. Melril n’avait effectué qu’une vieille ruse de guerrier : un mouvement de côté à pleine vitesse pour sortir du champ de vision de son adversaire. C’était comme regarder fixement en face de soi ; une voiture passant à 100 kilomètres à l’heure devant ne laisserait qu’une tâche colorée fugitive sur la rétine. Waldo avait suivi le mouvement et para le coup de poing de l’Elfe avec son bras gauche.
“Encore un combat intéressant”, pensa Narcam.
Les deux guerriers reprirent leurs distances pour réévaluer la situation. Waldo étira légèrement son bras gauche. Melril fronça les sourcils... comment devait-il prendre cet indice ? Un signe de la faible constitution de son adversaire, de sa faible expérience ; il ne maîtriserait pas ses mouvements au cœur de la bataille. Mais peut-être l’avait-il fait exprès ? L’Elfe ferma le poing ; il était loin de se battre à fond. Malgré tout, Waldo avait dû trouver son attaque assez efficace pour simuler ce geste.
- Un combattant doit savoir utiliser toutes les failles de son adversaire..., commença Melril.
Le jeune resta perplexe un instant, et rougit. Il s’était rendu compte de son erreur, trop tard.
- ... tu es encore très jeune.
- Mon maître va m’en vouloir. Je n’ai plus qu’à dévoiler sa technique secrète.
- Est-ce vraiment indispensable ?
- L’affaire est mal embarquée, mais pas encore désespérée. Je n’ai pas encore perdu.
Waldo se mit à léviter sur place, à quelques centimètres du sol. Il forma deux boules dorées dans ses mains. Melril hésita à attaquer, la défense était sans aucun doute le moyen de le plus sûr de remporter une victoire facile. Le jeune commença à tourner sur lui-même, doucement puis de plus en plus vite. L’Elfe se mit en garde.
- Gold Reverse Attack !
Des boules partirent soudain dans toutes les directions.
- Tu es fou ! hurla Melril. Tu vas tuer des gens ! Tout détruire ne sert à...
L’Elfe s’arrêta et déglutit. Pourquoi n’y avait-il pas eu d’explosion ? Il jeta un rapide coup d’œil circulaire ; toutes les sphères s’étaient arrêtées en l’air, dociles.
- Attention derrière toi, Mel ! cria Narcam.
Melril se retourna en un éclair. Les boules qui étaient passées derrière lui revenaient à la charge ; il en arrivait de partout. Waldo pouvait maintenant achever sa technique et faire converger toutes les sphères vers son adversaire. Il avait magnifiquement orchestré son attaque. L’Elfe analysa la situation instantanément. Il était prisonnier d’un cylindre virtuel, il se ferait toucher où qu’il aille. Plus qu’une solution : augmenter sa vitesse. Melril, cambré, fit jaillir toute son énergie. D’une impulsion verticale, il évita le danger. Il prit appui sur le plafond et se propulsa derrière son adversaire. L’explosion des Magies forma une superbe flamme, gigantesque et dorée. Tout le monde s’attendait à retrouver le corps inerte de l’Elfe allongé au point d’impact ; tout le monde eut tort.
- Où est-il ? s’écria Waldo. Je ne l’ai tout de même pas désintégré ?
- Je suis là, derrière toi.
Le jeune pivota et se retrouva nez à nez avec une sphère bleue. Il leva les yeux vers Melril, beaucoup plus grand qu’au début du match, et se sentit écrasé par une charge invisible, tant physique que mentale.
- Ne bouge pas ! conseilla doucement l’Elfe. A ce niveau, mon énergie est très instable.
- J’abandonne ! annonça-t-il sans réfléchir.
Le régime de Melril redescendit progressivement. Il s’approcha de Waldo pour le féliciter.
- Tu as encore beaucoup à apprendre mais ton niveau magique est excellent, tu iras loin.
- Je ne sais pas si je vais continuer à me battre. Je n’arriverai jamais à votre niveau. Vous êtes si puissant ! Et quelqu’un comme vous qui ne retiendrait pas ses coups... je n’ose pas y penser.
- Choisis ta voie, tu es ton seul guide.
Melril descendit du tatami et rejoint Narcam.
- Il parle comme un père de famille. Ce petit à l’air d’avoir déjà un lourd passé à traîner.
- J’ai entendu. Il se pose trop de questions pour supporter l’aventure.
- Bon ! Une bonne chose de faite ! rit soudain Melril. Où est notre cher compagnon Nain ?
- Là-bas ! En train de faire regretter à ce pauvre judoka d’avoir passé les éliminatoires.

Les deux premiers tours furent aisés. Les trois inséparables allèrent au tableau des matches pour voir comment avançait la compétition. Gaspar faisait le trou devant lui, d’ailleurs Narcam l’affrontait à ce tour. Kangourou ne semblait pas avoir rencontré de résistance...
- Mel, regarde ! lança Carak.
- Hmm ? Quoi donc ?
- T’as pas fait gaffe lorsque t'as tiré ton numéro ? Tu rencontres Croco au quatrième tour.
C’était vrai. Crocodile était aussi dans la première partie de la troisième poule. Bien entendu, il avait gagné tous ses combats...
- Pas cool ! dit l’Elfe. Ca va pas être du gâteau. Je sens que la compétition ne va pas durer très longtemps pour moi. J’irai tenir compagnie à Darling...
Narcam n’entendit pas, captivé par une rencontre, juste derrière : l’Elfe noir contre un mutant. Le combat ne dura pas une minute.
- Un sacré bon niveau, dit Melril.
- Comme tu dis ! Evite de perdre contre Crocodile, les phases finales vont être intéressantes !
- Tu parles comme si tu étais sûr de les atteindre. T’oublie Gaspar un peu vite !
- Tu as raison. Ne pas prendre la grosse tête...

Narcam regardait paisiblement Gaspar.
“Trois tournois, trois fois Gaspar... et deux défaites, pour l’instant” pensa-t-il.
Il était temps de remédier à ça. Gaspar portait, comme d’ordinaire, son immense manteau verdâtre et son grand chapeau.
- Ainsi nous nous retrouvons...
- ... une douce habitude, reprit Narcam. Nous n’avons pas pu discuter à la fin du tournoi de Métropolis, c’est dommage. Tu es parti un peu vite.
- Quelqu’un que je ne pouvais laisser filer !
- Je sais. Tu as dû acheter un nouveau chapeau...
Gaspar, à l’étonnement de Narcam, ne fut pas surpris par la dernière remarque.
- Bon, dit-il. Si nous y allions ?
- J’aurais préféré t’affronter à l’extérieur, nous n’allons pas être libres de nos mouvements.
Narcam ne quittait pas des yeux son adversaire. Il avait tellement rêvé d’une revanche, le destin la lui accordait ; une chance à ne rater sous aucun prétexte. Il avait énormément réfléchi sur le “cas Gaspar” et n’avait jamais réussi à saisir sa véritable nature, ses motivations.
- Tu disais t’entraîner sans tes bras pour le championnat du monde, dit-il. Tu as de la chance, c’est maintenant. Tu vas enfin pouvoir te donner à fond et nous étonner tous.
- Pas encore ! Peut-être si tu es sage.
L’Elfe se lança à l’attaque - il n’avait pas peur de son adversaire, il devait se le prouver - et enchaîna deux coups de poing ; Gaspar esquiva... il esquiva également les deux coups de pied circulaire et le coup de coude qui suivirent et contre-attaqua d’un coup de pied. Narcam n’eut que le temps de protéger son visage de ses deux bras ; il fut éjecté à trois mètres.
- Toujours aussi fort, jura Narcam.
Il se releva, serra les poings, et frissonna tandis que sa puissance augmentait. Ses yeux gris acier prirent un léger reflet vert. Il sentit changer brusquement sa vision de la Mana. Le Fluide baignait entièrement son corps et s’écoulait en cercles concentriques à l’extérieur, brûlant. La Magie se stabilisa, il était à son maximum ; ne plus faire qu’un avec la Mana. Une conception qui aurait déplu à Melril, lui aurait transcendé la Mana... mais il n’était plus temps de philosopher. Narcam se propulsa vers la gigantesque créature et déclencha son enchaînement préféré. Gaspar dut sortir un bras, étrangement atrophié, pour parer l’attaque de l’Elfe, et décocha immédiatement un coup de poing ; il manqua de trébucher. Narcam esquiva en se laissant tomber aux pieds de son adversaire, posa un main au sol et pivota autour. Le magnifique balayage cassa les deux jambes de Gaspar qui s’écroula d’une masse. L’Elfe se releva, plongé dans ses pensées.
- Je m’étais toujours demandé comment étaient faites tes jambes, s’adressa-t-il à la créature. Je les avais toujours trouvées étranges.
- Tu as mis longtemps à t’en apercevoir.
Gaspar tira son grand manteau à lui, découvrant ainsi deux longues tiges métalliques enveloppées de caoutchouc, complètement tordues.
- Des échasses... murmurèrent les spectateurs.
- Et oui... des échasses ! cria Gaspar.
Il jeta son manteau. Narcam avait devant lui un tout nouvel adversaire ; un Nain, comme Carak. Il avait joint sa longue chevelure grise et sa barbe en une multitudes de petites tresses, terminées de perles, formant un collier des plus originaux. Ses yeux bleus brillaient comme une mer agitée sous un soleil couchant, confiants.
- Tu m’as enfin démasqué, j’attendais ce moment-là depuis longtemps.
- Attendre ? s’interrogea Narcam. Mais à quel jeu jouez-vous ?
Il s’étonna de le vouvoyer.
- Je ne joue pas.
Gaspar disparut. L’Elfe tourna la tête au moment ou un coup de coude l’atteignit au flanc ; il dut poser un genou à terre. Il s’éjecta désespérément en arrière pour éviter l’attaque suivante. Son adversaire lui laissa le temps de reprendre son souffle et ses esprits. Narcam commençait à fatiguer, il ne pourrait pas tenir beaucoup plus longtemps à plein régime.
- Tant pis !
- Comment ça ? s’étonna Gaspar. Tu abandonnes ?
- Non ! Je vais devoir dévoiler tout mon jeu.
Il tendit un bras au ciel et lança une Mana Ball. Le plafond s’effondra sur plusieurs mètres, envahissant le tatami de pierres énormes. Un soleil radieux brillait à l’extérieur.
- Vous êtes fou, hurla l’arbitre.
- Je n’étais pas sensé employer cette technique à l’intérieur.
Melril et Carak fixaient leur ami. Qu’allait-il faire ? Les autres combattants avaient interrompu leur matches pour assister à ce fantastique duel à rebondissements.
Narcam leva ses deux mains, paumes vers le ciel et émit un long hurlement terrifiant ; son corps se couvrit d’électricité. Le temps commença à se couvrir, d’énormes nuages noirs emplirent rapidement le ciel. Un coup de tonnerre fit sursauter tous les spectateurs. Le visage de l’Elfe, ravagé par la fatigue, exprima un léger sourire ; une minuscule sphère rouge apparut au-dessus de lui. L’énergie statique faisait vibrer la salle, le vent décoiffait le public.
- Voilà ma nouvelle technique !
- Impressionnant, assurément. Mais que va-t-il se passer si tu ne me touches pas ? Si tu ne contrôles pas ton attaque, tu vas tout détruire.
- Ne t’inquiète pas ! Je ne suis plus un débutant.
Une cercle de flamme parcourut le corps de Narcam de bas en haut et pénétra la sphère ; elle gonfla instantanément jusqu’à un diamètre de quatre mètres. Tout le monde recula, certains même fuirent.
- Tu ne sais plus ce que tu fais Narc ! hurla Melril. Pense au million de spectateurs à l’extérieur ! L’île ne résistera jamais.
Narcam lui sourit.
- Comment a-t-il autant progressé ? se demanda Carak.
- Je ne sais pas. Faut-il lui faire confiance ?
Il était trop tard pour agir. Narcam balança violemment ses deux bras en avant.
- Tout le monde se planque ! cria Carak.
Impossible d’esquiver cette sphère énorme, surtout dans un si petit espace. Gaspar se protégea de ses bras. Il sentit la Magie le traverser comme une légère brise. Stupéfait, il ouvrit les yeux... pour voir Narcam fondre sur lui et l’éjecter au sol d’un violent coup de poing, à l’extérieur du tatami.
Calme plat. La tension chuta brutalement dans la salle, les nuages se dissipèrent, le visage de Narcam redevint paisible. L’arbitre mit quelques instants à retrouver son micro.
- Narcam, vainqueur !
L’Elfe bondit de joie, visiblement en pleine forme. Il sauta de la surface de combat et se mit à tourner autour de ses amis comme un indien appelant la pluie. Gaspar frappa le sol de rage et s’en alla.
- J’ai l’impression que perdre ne faisait pas partie de son programme, rit Narcam. Comment avez-vous trouvez ma petite mise en scène ?
- Epatante ! dit Carak.
- Je l’ai appelée “Super Bluff”, j’adore cette magie. Je dois me dépenser un peu pour rassembler les nuages ; le reste, c’est un spectacle son et lumière.
- Tu as l’air en pleine forme en tout cas, remarqua Melril.
- A part la dépense physique et magique, ça va ! Pas de blessure ! Normalement, mon parcours est tranquille jusqu’aux quarts, d’ici là j’aurai récupéré. A toi de montrer ce que tu sais faire contre Crocodile !
- Moi aussi je me suis entraîné p’tit gars ! Je vais te le montrer ! Mais avant je veux assister au combat d’Erlinda...
- Mais moi aussi je veux ! insista Carak. Et je veux être le premier à l’encourager.
Ils partirent tous les trois vers la surface de combat de la poule numéro un.

Crocodile et Kangourou avaient rejoint leurs amis. Tous les combattants semblaient être tombés amoureux de la ravissante Elfe et l’observaient entre leurs matches. Elle avait gagné difficilement ses premières rencontres et devait ses victoires essentiellement au faible niveau de ses adversaires. Erlinda attaqua ce quatrième tour fatiguée. En face, un karatéka expérimenté...
- Elle a peu de chance de s’en sortir, cette fois-ci.
- C’est vrai ! Elle est déjà essoufflée...
- J’ai l’impression qu’elle se bat contre elle-même, dit Narcam.
- Elle cherche ses limites, ajouta Melril.
- C’est pour bientôt, finit Carak.
- Une question se pose encore...
Ils se retournèrent tous. Le gigantesque Elfe noir était là également, dans sa tenue de combat bordeaux.
- Quelle question ? demanda Crocodile.
- Qui consolera la belle, une fois éliminée ?
- Harry contre Erlinda ! annonça l’arbitre.
Le karatéka, d’un certain âge, ne voulait pas faire de mal à son adversaire. Il essaya de la dissuader de se battre.
- Mademoiselle, vous devriez abandonner ! dit-il poliment.
- Pourquoi donc ? Nous n’avons pas encore commencé.
Au début, Erlinda leur avait parut à tous très jeune ; maintenant ils ne savaient plus.
- Mélancolique ! dit Melril.
Elle partit d’une course folle. Harry esquiva l’attaque d’un pas de côté et frappa l’estomac de l’Elfe d’un coup de poing précis, elle s’écroula.
- Ne te relève pas ! supplia-t-il.
Erlinda se redressa difficilement. Elle manquait de tomber à chaque instant, prise de vertiges.
- Je dois gagner... murmura-t-elle.
Harry saisit le poignet droit de l’Elfe et passa derrière ; une magnifique clé de bras.
- Abandonne, petite !
- NOOON ! hurla-t-elle.
Le karatéka lâcha prise comme s’il avait reçu un fort courant électrique. Erlinda se retourna ; son bras droit était parcouru d’un fluide rougeâtre, comme du plasma. Il se condensa en une minuscule sphère, au bout de son index, et zébra l’air telle la foudre, emportant Harry à l’autre bout de la salle. On dut tout de suite le transporter à l’hôpital, il avait le sternum enfoncé. L’Elfe descendit avec difficulté du tatami, visiblement traumatisée par ce qu’il venait de se passer. Son état physique ne s’arrangeait pas, son mental empirait.
- Que fait-on ? demanda Narcam. Elle ne maîtrise pas son pouvoir, ce peut être très dangereux.
- C’est comme si ce n’était pas son corps. Elle ne sait pas s’en servir, mais nous ne pouvons rien faire. Elle est encore dans le tournoi et, tu l’as vu comme moi, elle n’abandonnera jamais.
- Espérons qu’elle n’atteigne pas les phases finales, acquiesça Carak. Avec le public autour, ce ne sera pas pareil.
- Avec la Magie à ses côtés, personne ne pourra l’arrêter.
- Parler avec elle pourrait arranger les choses, dit Narcam. Je vais essayer de lui expliquer la situation. Pendant ce temps, tu te bats avec Croco ! Bonne chance, vieux !

Se battre avec un ami était particulier. Etait-ce plus facile ? Généralement la bonne humeur et la confiance étaient de mise. Melril gardait tout son calme. Quelques gouttes de sueur perlaient aux tempes de Croco ; la chaleur sûrement. Ni l'un ni l'autre n'étaient prêts pour ce combat.
- Pas de chance de tomber sur toi si vite, Mel ! entama Croco.
- Ne fais pas semblant de partir vaincu ! On va leur en mettre plein la vue, poursuivit l'Elfe en jetant un regard circulaire autour de lui.
- Sûr qu'on va en dégoûter quelques-uns ! Héhéhé !
Narcam revint à ce moment-là. Il échangea quelques mots avec Carak et Kangourou. Erlinda avait refusé de le rencontrer. Rien à faire !
- Melril contre Croco, répéta avec insistance l'arbitre.
- Bon, ben je crois qu'il va falloir y aller.
- Il me semble...

Le Mutant opta pour une garde ouverte. Les pieds écartés, très bas sur ses appuis, il avait décidé de privilégier la stabilité à la vitesse. Melril, lui, s'était juste mis de profil, protégeant ainsi la ligne de ses points vitaux. Il fronça légèrement les sourcils et englobait maintenant la surface de combat d'un regard périphérique. Ne pas fixer son attention, accorder une grande place à ses impressions...
Croco s'élança le premier. A mi-chemin il se propulsa en avant et, en un terrible coup de hanche, pivota en l'air sur lui-même et déclencha une attaque de pied circulaire du plus bel effet, à hauteur de nuque. L'Elfe absorba une partie du choc en se fondant dans le mouvement de son adversaire. Parfaitement placé, son bras encaissa le reste. Le Mutant poursuivit sa rotation pour retomber quelques mètres plus loin. Ils échangèrent un clin d'œil amical.
- Belle utilisation de l'énergie cinétique, très cher ! dit Melril.
- Superbe parade, tu vas faire des envieux ! riposta Croco.
- Ton coup était si précis et si rapide qu'il m'aurait été impossible de te saisir.
- Je pense avoir assimilé certains principes essentiels des arts martiaux. Finis les combats instantanés ! Je sais maintenant où frapper et comment.
- On y retourne ? Sérieusement cette fois ?
Il y eut un léger murmure d'étonnement dans la foule.
- C'est parti !

Melril déroula doucement ses bras le long du corps, puis ouvrit les poings. Les doigts légèrement tendus, il inspira une grande bouffée d'air et se cambra légèrement. Il sentait la Mana affluer dans son corps. Les perceptions de son esprit n'étaient plus tout à fait les mêmes, sa sphère de vie englobait maintenant son adversaire et ces quelques spectateurs, autour du tatami. Cet environnement était une partie de lui, il en avait le contrôle. Croco déglutit. Le regard de son adversaire avait changé. Melril n'était plus seulement devant lui, mais partout. Cette situation avait quelque chose d'insupportable. Le Mutant serra les poings contre ses flancs et plia les genoux.
- A moi maintenant ! Je n'ai peut-être pas ton contrôle de la Mana, mais j'ai d'autres atouts dans mon sac.
La personnalité des deux combattants était-elle la même ? Des vents violents commencèrent à tourbillonner autour de Crocodile. Le sol trembla et le tatami se fissura sous ses pieds. Comme un arbre planté dans le sol, l'énergie remontait le long de ses jambes et remplissait son corps. Une lumière bleue aveuglante l'engloba quelques secondes puis s'atténua. Croco exprima un léger sourire crispé.
- Je suis prêt !
- Ca va faire mal ! répondit Melril, visiblement détendu.
Ils décollèrent tous les deux. Un œil averti pouvait observer des volutes d'énergie de mille couleurs dans la zone de combat. Elles se déplaçaient lentement, signe trompeur de l'ambiance électrique. Les courants de Mana s'intensifièrent et virevoltèrent soudain ; ils passaient à l'attaque. Explosion sonore au centre du tatami. La chevelure de Melril volait en tout sens. La carapace de Croco résistait solidement aux terribles attaques. Ils se battaient sans ménagement. Le Mutant passa au-dessus de son adversaire et projeta sans hésiter la première magie du combat. La Mana Ball frôla l'Elfe tel un courant d'air chaud, fit un grand arc de cercle, et sortit de la salle par le trou que Narcam avait fait.
- Je crois qu'il est un peu tôt pour tout détruire, plaisanta Croco. Après tout, ce n'est que les qualifications.
Melril regarda sa manche, légèrement noircie, et tapota dessus plusieurs fois. Le tissu était brûlé.
- C'est pas passé loin, ma belle tenue est tout abîmée. C'est vraiment pas sympa de ta part, annonça-t-il le plus sérieusement du monde.
L'Elfe enleva son haut et exhiba son magnifique torse musclé. Narcam et Carak riaient intérieurement. Même au cœur de la bataille, Melril restait Melril. Pour Croco, les choses allaient maintenant se compliquer.
Melril arriva encore plus vite que prévu. Les deux premiers coups de poing lui permirent de se placer correctement, à la bonne distance. Trop rapide et précise pour le Mutant, l'attaque suivante traversa sa parade sans aucune difficulté et l'éjecta violemment au sol. Si le combat se poursuivait en vol, l'Elfe avait dors et déjà gagné. Il était léger, rapide, et maîtrisait mieux son corps. Croco se releva. Melril comprit tout de suite qu'il allait falloir continuer à terre. Il atterrit doucement et se mit en garde. Un corps à corps violent éclata. Rotations, feintes de déplacement, acrobaties, attaques leurres, il était difficile de saisir l'orientation du combat. Qui allait gagner ? La fatigue gagnait progressivement les deux guerriers... Croco glissa. Une main à terre, il eut juste le temps de relever la tête et de se propulser en l'air ; l'éclair de Melril emporta un quart du tatami.
- Rappelle-toi ! En vol, je suis le meilleur !
Crocodile était de dos. L'Elfe jaillit, le poing prêt à propulser une bonne fois pour toutes son adversaire à l'extérieur du tatami. Le Mutant pivota sur lui-même, des lasers au bout des doigts. Melril sentit son corps se déchirer. Trois des rayons l'avaient touché - son pantalon brûlait - un bourdonnement puissant envahit son esprit. Impossible de soutenir Vol avec ce choc. Sans attendre, Croco lui décocha un double coup de poing terrible.
Les habits de l'Elfe s'étaient éteints. L'air était empli de poussière. Melril se releva difficilement. Sa rencontre avec la surface de combat n'avait pas été douce.
- Je ne pensais pas que ma feinte fonctionnerait, lança Croco, désireux de faire une petite pause.
Il tourna la tête à droite et à gauche. La salle tombait en ruine. Des pans de mur entiers s'étaient écroulés.
- Ta dernière technique était époustouflante, acquiesça Melril. Grâce à toi, je sais maintenant ce que ressent un steak cuit sur le grill.
Deux immenses cicatrices cautérisées zébraient son torse. Melril essayait de le cacher, mais il était fatigué. Il devait avoir une ou deux côtes cassées, et cela n'arrangeait pas sa situation. Croco gérait intelligemment la fatigue occasionnée par sa magie. Il était tout à fait dans son intérêt de faire durer un peu ce moment de latence. L'atmosphère se détendit un peu. Les autres rencontres avaient été interrompues. Quelques spectateurs se permirent d'échanger un mot ou deux.

Melril s'envola et monta jusqu'à se coller au plafond. Il tendit doucement les bras vers le tatami et serra les dents, puisant dans ses ressources. Ses mains brillèrent quelques secondes d'une faible lumière rouge, pour se voir d'un coup envelopper de plasma. Il gardait son petit sourire narquois préféré sur le visage, mais toute son attention était tournée vers l'effort gigantesque qu'il fournissait.
- Ne fais pas de bêtise Mel ! murmura Narcam.
- A ton tour de lui faire confiance, rit doucement Carak.
Croco ne voulut pas attendre plus longtemps. C'était trop dangereux. Il s'élança dans les airs, de toute sa puissance. Un craquement puissant vrombit soudain en dessous de lui. Instinct de survie, son coup d'œil vers le sol fut un réflexe. L'immense dalle, sur laquelle il était debout il y avait seulement quelques instants, s'était décrochée et se dirigeait vers lui à grande vitesse. Le Mutant sentit alors un souffle chaud contre sa poitrine, et une douleur dans la tête. Melril avait posé ses mains et dégageait toute l'énergie qu'il avait concentrée. La décharge gigantesque propulsa Crocodile contre la dalle. L'Elfe prit alors le temps de rassembler ses dernières forces et modélisa un rayon qui balaya tout sur ton passage et emporta le Mutant jusqu'à l'extérieur. L'ensemble de la salle manqua de s'effondrer.
Melril courut comme il put vers le corps de son ami, sans même attendre qu'on le déclare vainqueur. Les secours avaient déjà diagnostiqué son état.
- C'est incroyable ! lança l'un des médecins. Sa résistance est phénoménale, il est encore conscient.
Un regard entre les deux adversaires suffit. Kangourou se jeta au cou de son ami sous les œillades noires des secouristes.
- Je te paie un verre d'eau fraîche ? plaisanta Narcam.
- C'était limite ! rit Melril. Il a bien failli m'avoir le bougre !
- T'es dans un sale état ! Vu le niveau des participants, je crois que ton parcours s'arrête là.
- Mouais ! Chanceux ! C'est toi qui vas devenir champion du monde !
Narcam rougit jusqu'aux oreilles, comme si son ami annonçait une vérité à laquelle il n'avait jamais voulu croire.
- Je vais me donner à fond, c'est l'essentiel. Je ne sais pas ce que tu en penses, mais les événements tournent rarement en notre faveur...

Le plus difficile était fait. Les trois derniers tours de qualification ne présentèrent aucune difficulté. Erlinda retrouva un semblant de force ; le niveau médiocre de ses adversaires lui permit d'atteindre les quarts de finale. A ses côtés : Elfe Noir, Kangourou, Carak, Narcam, Melril - heureux d'accéder aux phases finales malgré sa fatigue - Khorn et Mary-lin, deux inconnus.
Les concurrents obtinrent une petite heure pour souffler et prendre l'air. Les qualifiés s'arrêtèrent un instant devant l'immense surface de combat qui les attendait, resplendissante sous les projecteurs. Les spectateurs avaient déjà pris place et l'air vrombissait de leurs discussions. Narcam et Darling assistèrent paisiblement au coucher de soleil.
- Je n'arrive pas à croire à ta qualification, s'étonna Darling.
- Nous sommes tous qualifiés, appuya Narcam.
- Bonne chance alors...
Elle accompagna ses paroles d'un baiser.
- Je dois rejoindre les autres maintenant, ils doivent être en train de boire quelques bières. Aie confiance en moi !
Une heure, c'était beaucoup trop court pour récupérer. Accéder aux quarts de finale était un exploit, mais remporter un championnat du monde était un défi fantastique.

 

 

La nouvelle génération - chapitre 9

Par François Aubouy
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Vendredi 10 décembre 2004

 

V : Un allié, un ennemi



Narcam, Melril et Carak volaient côte à côte depuis deux heures maintenant. Ils cherchaient l’endroit de l’affrontement entre Troll et Gaspar dans les montagnes à l’ouest de Métropolis. Ils ne trouvaient pas. Pourtant il devait y avoir eu un sacré combat... il devait y avoir des traces. Ca y est ! Un éboulement gigantesque...
La roche était noircie. Une fois à terre des cratères criblaient le sol. La bataille avait été terrible. Soudain, entre les rochers, à l’entrée d’une grotte, Narcam aperçut un chapeau... celui de Gaspar. Avait-il été tué ? Ils cherchèrent le corps pendant une heure. Rien. Ils s’attelèrent alors à nettoyer le périmètre à grands coups de magies : un vrai cataclysme mais efficace. Ils découvrirent un corps, ou plutôt un squelette... un gigantesque squelette. Il ne leur fallut pas longtemps pour l’identifier. Il était trop grand pour être celui de Gaspar. La forme du corps correspondait en tout point à celui de Troll. D’un seul coup ils se détendirent.
Le corps avait été totalement désintégré. Il ne restait plus que des os, en fort mauvais état d’ailleurs. Finalement le combat n’avait pas dû être intéressant.
- Trop fort, lança Carak. Un vrai massacre. Vous avez vu le crâne du troll, il est classe ! Je le récupère pour m’en faire un masque.
- Moi je récupère quelques os pour les transformer en bagues, poursuivit Melril.
- Il va falloir un sacré travail pour transformer ces os calcinés en bagues, mon pauvre Mel, contesta Narcam.
- T’as raison. En fait je crois que je vais repasser à la ville et trouver un joaillier.

Ils repartirent vers Métropolis mais se jurèrent d’aller faire un tour dans la grotte le plus tôt possible.
- Tu veux vraiment te faire faire des bagues ?
- Ouaip... une fois finies, elles seront super cool. Je connais une fille super qui va se faire un plaisir de les travailler pour moi.
Ils entrèrent dans un magasin plutôt sombre. Les objets exposés avaient tous quelque chose d’étrange. Melril rentra comme un habitué, en faisant beaucoup de bruit. Peut-être faisait-il ça tout le temps en fait... ?
- Salut mademoiselle !
- Heu... bonjour ! Je peux vous renseigner ?
Elle ne le connaissait pas. Les deux compagnons furent étonnés, un temps gênés, puis rentrèrent dans le jeu.
- Voilà, c’est simplissime. Je voudrais que vous transformiez avec vos doigts de fée les pauvres os que voilà en bagues super classes.
- Je peux les voir ?
Il se jeta à genoux et les lui donna comme on offre son épée à une princesse. Elle se surprit à rougir, se hâta de les saisir et fit mine de les examiner. Melril fit alors un clin d’œil à Narcam, se leva et mit sa main sur l’épaule de la demoiselle.
- Je m’intéresse beaucoup à ce que vous faites. Montrez-moi les merveilles que vous cachez dans votre arrière-boutique.
Ils disparurent. Narcam et Carak sortirent et s’assirent à chaque coin de l’entrée. Personne n’osa pénétrer à l’intérieur. Melril réapparut une bonne demi-heure plus tard.
- On peut y aller. Elle a accepté mais j’ai dû lui sortir des arguments de taille.
Il partit dans un rire cristallin irrésistible. Pourquoi tout le monde n’était-il pas comme lui ? Pourquoi se prendre la tête alors que tout est si simple ?

Ils passèrent la nuit dans un hôtel pourri. Carak dut payer, lui seul possédait de l’argent : les 20 000 Pièces pour avoir remporté le tournoi.
- Si j’avais su, je vous aurais laissés dormir dehors les gars, ricana-t-il durement.
- Dis Carak, si j’avais su que tu avais de l’argent, je t’aurais demandé de me payer les bagues, plaisanta Melril.
Carak le regarda d’un air étrange. Il le trouvait trop sûr de lui. Peut-être était-il jaloux de son succès auprès des femmes... ?
Ils repassèrent à la bijouterie : les bagues étaient prêtes, un superbe travail de précision pour les sertir et les déformer avec justesse. Les os avaient été grattés, lavés, gravés et brillaient maintenant d’une couleur argentée. Il y en avait quatre. L’Elfe les plaça toutes à la même main.

Ils ne mirent pas longtemps à retrouver la grotte. Obscure et mystérieuse, elle les attirait. Ils se précipitèrent à l’intérieur sans savoir ce qui les attendait... quelque chose bien au-delà de leur imagination.
Ils marchèrent un moment sans trop savoir où les conduisait leur intuition. La lumière ne parvenait plus jusqu’à eux depuis un moment. A tâtons, ils tournaient tantôt à droite, tantôt à gauche, ils montaient et descendaient... et arrivèrent à une gigantesque salle sombre très faiblement éclairée, comme si les murs lointains brillaient d’eux-mêmes. Elle semblait avoir été creusée par la main de l’homme, mais il n’y avait ni meuble ni décoration. Ils se lancèrent vers l’inconnu. Le silence était pesant mais aucun des amis ne voulaient le perturber. Malgré leur vision elfique ils ne voyaient quasiment rien. Ils furent soudain aveuglés, quelqu’un avait allumé la lumière. Carak se mit en un éclair en position de défense. Les deux Elfes, sensibles au brusque changement d’attitude et de tension de leur compagnon, tournèrent la tête. Un squelette humain les regardait (malgré l’absence notable d’yeux) avec un petit air amusé, comme dans les dessins animés.
- Bienvenue chers amis. Je suis Nestor, le gardien de ces lieux. Vous devez passer des épreuves pour avancer dans cette grotte.
La surprise passée, ils essayèrent tous de comprendre comment ce sac d’os pouvait parler. Ils retrouvèrent leur calme et leur bonne humeur.
- Trop fort... il parle ! s’exclama Narcam. D’où vient la voix ? Peut-être qu’il est téléguidé.
- En tout cas y'a pas de fil, fit Carak après avoir soigneusement fait le tour.
Melril se baissa et regarda attentivement la cage thoracique.
- Pas de bestiole cachée dedans non plus, dit-il.
- Hum, hum... coupa Nestor. Je veux pas vous interrompre mais j’ai quand même le devoir de vous éliminer si vous échouez votre test. Et laissez mon intimité tranquille, je vous prie.
- C’est vraiment lui qui parle, reprit Narcam. Attendez... c’est peut-être un costume. C’est pas normal qu’il puisse changer les expressions de son visage, c’est sûrement un squelette en plastique.
Il fourra ses doigts dans les narines de Nestor et commença à tirer sur les côtés : dur comme un os.
- Je suis un produit de la Magie, fit fièrement le squelette. Rien ne m’est impossible. Regardez !
Il ouvrit la bouche tellement grand que sa mâchoire inférieure, arrivée au niveau de la taille, tomba. Calmement il la recolla comme si de rien n’était.
Une voix caverneuse tonna tout à coup.
- Nestor, fais ton boulot ou je t’interdis de regarder ce soir “36 façons de mourir de rire”, ton émission favorite.
Le squelette retrouva immédiatement ses esprits. Il sortit de nulle part huit objets spéciaux et demanda aux amis de les assembler pour n’en faire plus que quatre. Ils étaient de couleurs vives : une étoile, un cube, un triangle et un cylindre. Les Elfes et le Nain se regardèrent étonnés. Les quatre autres formes étaient des réceptacles creux en plastique. C’était un jeu pour enfant.
- C’est une énigme fort complexe, dit sérieusement Melril. Mais je pense être capable de la résoudre.
Nestor suivait les mouvements de l’Elfe avec la plus grande attention, attendant la moindre erreur. Calmement et avec réflexion Melril emboîta les objets les uns dans les autres.
- Tu as réussi ! hurla Carak. On est sauvés.
Ils se sautèrent dans les bras les uns des autres, morts de rire. Nestor, un peu triste, ne se laissa pas abattre pour autant.
- Seconde épreuve ! Un test de vos capacités physiques. Vous devez faire une pyramide à vous trois. Je vous laisse vous organiser comme vous le voulez.
- Je crois que le plus intelligent..., commença Narcam, ...ce serait que Carak et moi fassions la base et que Mel monte sur nos épaules.
Les autres furent immédiatement d’accords. Ils n’avaient pas autant rigolé depuis longtemps. Ils formèrent, sans aucune difficulté, bien entendu, une pyramide absurde, totalement bancale. Melril arriva à garder son équilibre malgré les cinquante centimètres de différence entre les deux épaules.
Nestor abandonna. Il ne put que les féliciter.
- Bravo ! Vous êtes très forts. Je vais vous conduire jusqu’à mon maître.

Ils avaient l’impression d’avancer au hasard dans les couloirs étroits. Voulait-il les perdre ?
- Hé p’tit gars, lança Carak. Si tu ne veux pas que je te désosse, tu as intérêt à ne pas nous perdre.
- Ne vous inquiétez pas messieurs les guerriers, nous voilà arrivés.
Effectivement, ils débouchèrent sur une porte étroite et fermée.
- Mais avant de vous permettre d’entrer, il y a une dernière épreuve. Vous devez me coller sur une énigme quelconque... et je m’y connais.
- Quelle est la différence entre un chameau ? enchaîna Melril sans réfléchir.
Le visage de Nestor se figea, il réfléchit, puis ses épaules tombèrent (sans jeu de mot stupide). Il abandonna.
- Il n’y en a pas ! acheva l’Elfe.
- Décidément vous êtes vraiment les meilleurs. Dans quelle école vous a-t-on appris tout ça ?
- Il faut sortir de ta petite grotte cher ami, dit Narcam. Tu verras que le monde est la meilleure école, quel que soit le domaine.
Sur ce, il se permit d’appuyer sur la poignée. La porte s’ouvrit sur un gigantesque laboratoire. Une foule d’objets surprenants, petits et gros, était entassée dans tous les coins. Ils remarquèrent immédiatement les trois machines énormes, amas de tuyauterie couleur vase, au centre de la pièce et l’homme brun en blouse blanche, la quarantaine, qui les dévisageait en souriant. Il se frottait les mains.
- Bienvenue les enfants, dit-il lentement. Vous n’avez pas mis longtemps à parvenir jusqu’ici. Vous êtes très prometteurs, oui, très prometteurs.
Il riait tout bas. Les trois amis se regardèrent.
- Vous nous attendiez ? demanda Narcam.
- Non, bien sûr que non ! Mais je ne pensais pas avoir de la visite aussi tôt. Deux Elfes et un Nain... très bien, excellent même.
- Vous nous connaissez ? lança Carak, plus agressivement qu’il ne l’aurait voulu.
- Vous êtes forts les enfants... mais ce n’est pas suffisant n’est-ce pas ? Vous voulez en apprendre plus, vous dépasser. Je peux vous en donner les moyens.
- Comment ? Vous avez une recette miracle ? Vous n’allez quand même pas nous faire avaler des médicaments ?
- Des médicaments ?
Il partit d’un fou rire qui dura plusieurs dizaines de secondes.
- Je comprends pourquoi vous avez passé Nestor si facilement. Vous êtes impayables. Je vous propose de vous entraîner de la meilleure manière qui soit : chacun séparément, dans des salles à gravité et température modifiables, une de mes toutes dernières inventions. Ainsi, à la sortie, vous pourrez chacun prouver votre valeur. En fait, si vous le voulez, j’aurai même une petite mission pour vous.
- Qui êtes-vous ? demanda Melril. Vous ne vous êtes pas présenté.
- Vous pouvez m’appeler François, pour vous servir.
Il fit un courbette élégante. Puis tous replongèrent dans leurs réflexions.
- Moi ça me va, acquiesça finalement Carak.
- Pareil pour moi, ajouta Narcam.
Melril hésita encore quelques secondes puis se décida.
- Je suis le mouvement.
- Parfait. Je vous explique comment fonctionnent ces petites merveilles. Elles font environ cinq mètres de côté. C’est ridiculement petit, il faudra faire preuve d’une volonté de fer pour tenir là-dedans sans craquer.
Il y avait une infinité de boutons... ils enregistrèrent la position des plus importants.
- Là vous réglez la gravité, la température de nuit et de jour et ici la nourriture et l’eau dont vous avez besoin. Votre entraînement durera 1 an, à moins que vous n’abandonniez en cours de route. Des questions ?
Tout s’était enchaîné si vite... ils ne surent quoi dire et entrèrent sans bruit dans les pièces. Ils n’avaient pas l’air de réaliser la difficulté de l’épreuve.
- Si vous voulez vraiment tirer profit de ce petit entraînement il faudrait parvenir à supporter une gravité 10 fois supérieure à celle de la Terre, une température de jour de 40°C et de nuit de –10°C. Seuls de véritables combattants ont une chance d’y arriver.
Ceci dit, il ferma les portes des salles et les mit en route dans en un formidable ronronnement.
Un an passa.

Le professeur ouvrit les trois portes en même temps mais personne n’en sortit. L’excitation de les voir surgir laissa place à l’inquiétude.
- J’y suis peut-être allé un peu fort, rumina-t-il. Ce sont les premiers à tenter cette performance.
Il s’approcha de la pièce de Narcam et passa la tête dans l’entrebâillement. Au moment où il pencha sa tête une main vint s’appuyer contre la paroi à proximité. Instinctivement, François fit un bon en arrière et se mit en garde, puis il leva les yeux. Les vêtements de l’Elfe étaient complètement déchirés, son regard brillait d’intensité mais aussi d’une fatigue considérable. L’intérieure de la salle était brûlé et enfoncé en de nombreux endroits. Ils restèrent yeux dans les yeux durant quelques secondes. Une main se posa alors sur l’épaule du savant. Il sursauta. Melril était là, Carak sortait... ils semblaient tous très calmes.
François ne sut comment les aborder.
- Heu... félicitations ! Je peux vous offrir quelque chose de consistant à manger. Ca vous changera de la nourriture lyophilisée.
Une minute se passa. Comme si aucun d’eux n’avait entendu... peut-être appréciaient-ils à outrance ce premier contact humain, cette voix ?
- Je veux une bière, dit Carak. Je sais pas vous mais j’ai une soif d’enfer.
- Même chose, dirent les deux autres en cœur.
Ils s’approchèrent alors les uns des autres et s’embrassèrent précautionneusement puis avec chaleur.
- Comment allez-vous les gars ? cria Narcam. C’est trop fort de vous revoir. Je me sens léger. C’est incroyable.
- Ouaip ! affirma Melril. L’air est doux ici et pourtant...
Il jeta un coup d’œil circulaire dans la salle.
- ... on n'est pas encore dehors. Essayez d’imaginer le bonheur d’être à nouveau frappé par les rayons du soleil, voir la nature... la ville même, et… les filles !
Il se tourna alors vers François.
- Le monde nous a-t-il attendu ? Que s’est il passé durant notre absence ?
- Rien d’extraordinaire. La Terre suit son petit bonhomme de chemin. La routine, quoi...
- Un an sans un seul événement marquant..., sembla-t-il dire pour lui-même.

Les éclats de voix joyeux du Nain le tira de ses pensées.
- C’était un peu plus dur que je ne le pensais, ajouta Carak. Mais, somme toute, ce n’était pas si difficile que ça.
- Holà ! rigola Melril. Voilà que notre petit compagnon se met à penser comme nous.
Ils partirent tous d’un fou rire.
Lorsque François arriva avec la bière, ils bondirent. Ils la burent si vite qu’ils en mirent partout, surtout Carak. Il fallut un tonneau entier pour étancher leur soif ; alors ils sombrèrent dans un sommeil réparateur mérité, pendant plus de 24 heures.

Le lendemain matin fut joyeux. Le petit déjeuner leur apporta une satisfaction d’une ampleur jamais ressentie auparavant. Ils arrosèrent tout cela d’un peu de bière et seulement ensuite, consentirent à écouter les paroles de François.
- Je vous avais parlé d’une mission, attaqua-t-il durement.
Les trois amis se concentrèrent tout de suite. Ils devaient à présent jouer leur rôle.
- Un individu sème le désordre dans le monde du combat depuis quelques temps. Il fait tuer des combattants, apparemment choisis au hasard, et nous ne pouvons l’accepter.
- Qui nous ? questionna Melril.
- Je fais partie d’une organisation qui forme des combattants de haut niveau. Je fais du coaching si vous voulez. Je veux que vous trouviez cette personne et que vous en appreniez le maximum sur lui, même si vous devez devenir soldats dans son armée particulière pour cela. Il s’appelle Harrond. Ramenez-moi les informations et si vous y parvenez, éliminez-le !
Ils restèrent stupéfaits pas le ton de la voix. Dans quoi s’étaient-ils embarqués ? Ils n’avaient jamais tué personne... c’était le pire des actes.
- On ne tue pas les gens à la légère, lança Narcam. De plus, nous ne sommes pas des tueurs à gage.
- D’autant plus que nous ne savons rien de lui, poursuivit Carak. Qu’est-ce qui nous prouve que ce n’est pas vous l’individu dangereux ?
- J’ai l’impression d’être manipulé depuis le début, dit Melril à voix basse. Je déteste être manipulé.
- Calmez-vous ! reprit le professeur, beaucoup plus jovialement. Je peux vous donner des preuves. C’est lui qui est du mauvais côté.
Il partit alors chercher des documents. Il avait dû les mettre au fond d’un tiroir et mit dix bonnes minutes à les retrouver. Pendant ce temps, Carak, Melril et Narcam se couchèrent sur le dos, plongés dans leurs pensées.
- Les voilà ! Harrond ! Lisez-les !
Ces documents étaient officiels, des rapports de la Police.
“Harrond était un combattant il y a 20 ans. Il participa à de nombreux tournois sans jamais accéder aux phases finales. Au cours du dernier tournoi de sa carrière ratée, il se passa de curieux événements. Alors qu’il était sur le point de perdre le troisième tour des qualifications, il se produisit un changement : son adversaire ne réagit plus comme avant, écrasé par une fatigue inexplicable. Harrond le cribla de coups et l’envoya dans le coma. Même scénario à chaque rencontre jusqu’à atteindre la finale ; pourtant ses adversaires étaient en excellente forme avant de tomber contre lui. En finale, son adversaire, champion de Métropolis, fut obligé de se mettre à genoux devant Harrond. Celui-ci, envahi par une haine inextinguible, le tua et s’enfuit. On n’a plus de nouvelles de lui depuis ce temps-là”.
- Moi je sais qu’il est de retour, commenta François. C’est le seul capable de faire ça. Il a dû tranquillement monter sa petite armée et maintenant, il poursuit sa vengeance.
Les faits étaient devant eux. Ils se concertèrent un moment et arrivèrent à une conclusion.
- Nous voulons représenter la justice, annonça fièrement Narcam. Nous nous occupons de son cas.
- Très bonne décision, lâcha le professeur. J’ai bien fait de placer mes espoirs en vous. Ne perdez pas de temps. Un nouveau guerrier peut mourir d’un moment à l’autre. Commencez vos recherches à Yellow City !

Ils se changèrent et se préparèrent à partir. Le monde allait leur paraître bien étrange. Etaient-ils devenus asociaux ? Ils allaient bientôt le savoir. Ils remercièrent leur curieux maître à de nombreuses reprises et plongèrent à nouveau dans l’obscurité du tunnel. Ils se surprirent à en connaître les moindres recoins. Peut-être leur esprit s’était-il baladé de lui-même dans ces dédales durant leurs périodes de repos ? Peut-être même allait-il s’oxygéner à l’extérieur ?
Ils croisèrent comme de bien entendu leur cher ami Nestor dans un couloir. Il les accueillit les bras ouverts.
- Comment allez-vous ? Qu’est-ce que vous avez fait durant tout ce temps-là ? Je suis sûr que mon Maître vous a appris les mille et une blagues qu’il connaît. C’est pour cela que vous êtes allés le voir, pour accroître vos connaissances. C’est sûr, au bout d’un moment, l’école ça ne suffit plus.
Il leur déballa son texte à toute allure, comme s’il le préparait depuis des mois. Ils furent tous les trois amusés, ça leur avait manqué.
- Au fait Carak, poursuivit-il. J’ai trouvé une bombe orange et je me suis dit, comme il ne sert pas et que mon cher Nain aime l’orange, je vais lui repeindre son crâne de troll en orange.
Carak se crispa tout d’un coup. Lorsque Nestor sortit l’objet en question de derrière son dos il le saisit brusquement et le regarda sans bouger. La couleur orange fluo était abominable.
- Mon masque..., fit-il d’une toute petite voix, la gorge enrouée. Je t’avais oublié à l’extérieur et j’allais partir sans toi.
Il tourna la tête vers Nestor et hurla.
- C’est horrible ! Comment veux-tu que je porte un truc comme ça pendant mes combats ? Il avait de la gueule avant.
Les deux Elfes riaient silencieusement.
- Tu t’achèteras une bombe couleur os de Troll en ville, éclata de rire Melril.
Carak ne dit rien mais ses pensées devaient être terribles. Nestor leur tendit quelque chose.
- Tenez ! C’est un souvenir. Vous êtes les premiers à le recevoir.
Melril prit le papier. C’était une photo de leur pyramide humaine, inimitable prestation. Elle passa de mains en mains. Les amis se jurèrent de la garder précieusement.
Ils firent leur adieux au squelette et reprirent leur chemin.

La salle de Nestor n’était pas vide. Ils furent effrayés en découvrant trois corps inertes sur le sol. La forme du cube était posée maladroitement sur le moule en forme d’étoile. Aussi incompréhensible que ça puisse paraître... ils avaient raté la première épreuve.
Finalement la lumière du jour leur apparut et ils furent à l’extérieur. Un petit vent frais couronna ce moment d’extase.

 

 

VI : A deux doigts d'y rester



Il faisait un temps splendide, le ciel était merveilleusement pur. Les trois amis jouaient comme des enfants dans la forêt de sapins. Ils retrouvaient les plaisirs de la liberté, redécouvraient le monde. Les conditions extrêmes de leur entraînement trouvaient maintenant toute leur signification : l’hiver leur semblait doux ; ils auraient pu courir sans jamais se fatiguer.
Respirer la nature était un vrai régal, un moment de détente sacré avant de regagner la ville et la guerre. Carak insista pour s’occuper de la chasse. Narcam et Melril en profitèrent pour aller se laver dans un torrent. Une petite cascade leur servit de douche. Leur corps parfait appréciait le contact de l’eau glacée et frissonnait de plaisir. Séchés, ils gardèrent leurs cheveux détachés et firent une petite sieste, torse nu, dans l’herbe. Carak revint en fin d’après-midi avec un sanglier. Il était mouillé de la tête au pied.
- Et alors Carak ? taquina Narcam. Tu as oublié d’enlever tes habits. C’est la première fois ou quoi ?
- La première, dit-il. Mais je ne suis pas rentré pour me laver mais pour attraper cette saleté de bestiole. Je me suis fait avoir.
- Ce qu’il faut pas dire pour garder la face.
Eclats de rire. Le sanglier embroché, ils allumèrent un feu de camp et firent rôtir la bête.
- C’est bien meilleur quand c’est cuit naturellement, saliva Carak. Avec la Magie ce serait allé plus vite mais ça n’aurait pas été aussi savoureux. Le regarder dorer doit sûrement y être pour quelque chose.
- C’est presque de la poésie, murmura Melril sans quitter le feu des yeux.
La soirée fut excellente. Le sommeil ne tarda pas à se faire sentir, ils passèrent à nouveau une bonne et longue nuit.

Une pluie fine sonna le réveil.
- Il est temps de regagner la civilisation, soupira Narcam.
- Ouaip. J’ai hâte d’aller vider quelques chopes, murmura Carak.
- On va découvrir de nouveaux paysages, dit Melril. Je suis pour aller à Yellow City en avion. Ce sera amusant.
- J’espère qu’ils servent de la bière durant le vol, dit le Nain, toujours pour lui.
- C’est le meilleur moyen de ne pas se faire repérer, acquiesça Narcam. Je n’ai jamais pris l’avion. Je vais savoir comment font les gens normaux pour voyager sur de longues distances.
- Est-ce que la bière de Yellow City est aussi bonne que celle de Métropolis ? Moi je suis habitué à la Capitale. Je me demande si j’arriverai à m’y faire.
- Tu vas voir, l’avion c’est cool, dit Melril. Des fois même ils passent un bon film.
- Remarque c’est Yellow City. Moi j’aime bien la bière blonde, vu le nom de la ville ils doivent être spécialistes.
- Film ? demanda Narcam
- C’est une ville de militaires. Ils doivent sûrement passer leur temps à boire comme des trous. Finalement je crois que je vais bien me plaire là-bas.
- C’est trop long à t’expliquer, souffla Melril. Tu verras pendant le voyage.
- Bon les gars ! ricana à haute voix Carak. Je suis désolé de vous tirer de vos pensées mais quand est-ce qu’on part ?
Les deux Elfes le regardèrent abasourdis, pourquoi tant d’enthousiasme tout à coup ?

Ils s’envolèrent, jouèrent un moment avec le vent puis regagnèrent Métropolis.

François n’avait pas menti, rien n’avait changé durant leur absence. La capitale était toujours aussi bruyante, surpeuplée et polluée. Ils avaient pris de mauvaises habitudes ces derniers temps. La ville continuait de bourgeonner ; les immeubles poussaient deci-delà, mais pour quelle raison ? Peut-être construisaient-ils de nouveaux centres administratifs, de nouvelles banques...il valait mieux ne pas savoir.
Les rues leur semblaient étrangères. Malgré la bonne humeur latente cette liberté conditionnée ne suffisait plus. Un cap à passer ? Sûrement reviendraient-ils vivre en ville dans quelques années, blasés de trop d’aventure.
Les trois amis se rendirent sans plus attendre à l’aéroport. La ville de Yellow City leur semblerait certainement pire mais au moins y avaient-ils une tâche à accomplir. Encore une fois Carak fut obligé de payer pour ses potes.

Le voyage fut rapide et agréable. Yellow City était baignée d’une humidité glacée. Apparemment l'imperméable était à la mode, en tout cas à cette période de l'année.
Le pourcentage d’Humains aux yeux bridés était particulièrement important. Carak était le seul à avoir passé l’examen menant aux écoles supérieures. Narcam et Melril, avides de connaissances, apprenaient petit à petit la géographie par eux-mêmes. Ils se jurèrent de faire des études le plus tôt possible.
- Que fait-on maintenant ? demanda Narcam.
- Le professeur nous a conseillé de venir ici, mais par où commencer ? c’est la question.
- Et si on s’engageait dans l’armée, proposa Carak. Je suis sûr qu’on aura le droit de boire autant qu’on le voudra.
- C’est pas une mauvaise idée.
- On va bien rigoler, sourit Melril. On va leur en faire voir de toutes les couleurs.

Deux bonnes bières et un taxi plus tard, le quartier général fut en vue. C’était un grand immeuble couleur béton, le genre de bâtisse qui fait l’honneur des militaires, mais d’un goût artistique déplorable. Il se trouvait au centre d’une immense cour. Un long parcours du combattant faisait la joie des soldats, très nombreux à s’entraîner malgré la pluie. On leur indiqua le bureau central. L’administration se montra étonnamment efficace, moins d’une heure leur suffit pour se faire engager.
- Bienvenue dans l’armée ! Le caporal Burg va s’occuper de vous immédiatement, il va vous faire passer un petit test d’aptitude physique.
Le responsable du recrutement rigolait dans sa barbe. Il appuya sur un bouton. Un officier, très rigide et propre sur lui, entra dans la salle et salua son supérieur.
- Que dois-je faire d’eux Capitaine ?
- Ce sont de nouvelles recrues. Faites leur passer le test B !
- Bien Capitaine !
- J’espère que c’est le plus difficile, dit Carak pour lui-même.
Burg le dévisagea et une sourire sadique illumina son visage.
- Suivez-moi ! Pas le temps de s’amuser ici, on va vous apprendre la discipline.
Ils sortirent tous. Les trois amis éclatèrent de rire dès l’instant où la porte du bureau fut fermée. L'officier le prit très mal.
- Vous êtes des fortes têtes, on va bien rigoler.
- Chouette ! J’aime bien rigoler, enchaîna Narcam.
- C’est une chance d’être tombé sur un comique dès notre arrivée, lança Melril. On aura même pas besoin de chercher.
- Tant que tu y es mon gars, tu pourrais nous indiquer la taverne de la caserne ? Ca creuse toutes ces formalités.
- TAISEZ-VOUS !
Il cria tellement fort que tous les soldats interrompirent leurs exercices et approchèrent.
- JE DETESTE QU’ON SE PAYE MA TETE. VOUS ALLER AVOIR DROIT AU TEST LE PLUS DUR...ECHOUEZ ET JE VOUS ENFERME SEPAREMMENT PENDANT DEUX MOIS !
- Wouhaou ! Il est fâché là je crois, murmura Carak.

Le Caporal les conduit à l’intérieur du gymnase du Quartier Général. Il autorisa les autres militaires à les suivre, ça leur servirait de leçon. Derrière une porte blindée, une immense pièce surchargée d’appareils en tout genre les attendait.
- Choisissez l’appareil de votre choix et montrez moi ce que vous savez faire !
Les trois amis détaillèrent les objets et firent tranquillement leur choix ; Burg fulminait. Carak choisit les haltères, Melril le mur d’escalade, gigantesque, et Narcam voulut affronter l’homme le plus fort des troupes ; on le lui accorda.
- C’est toi qui commence le Nain ; je fixe le poids à 150 kilos.
- Tu vas te casser le dos, marmonna-t-il en rigolant.
- Vous permettez...
Carak pris les poids restant et les monta tous sur la barre. Un murmure amusé passa dans le public.
- Ca fait 250 kilos si mes calculs sont exacts. Je peux les soulever d’un seul bras.
Tous les soldats éclatèrent de rire puis, l’instant d’après,... silence total. Carak tenait l’altère à bout de bras. Comme prévu, un seul lui suffisait. Il alla encore plus loin, il posa sa main libre par terre, décolla ses jambes, et tint la position trente secondes.
- Ben alors, pourquoi tirez-vous tous la tronche ? Je vous avais prévenu.
Le mur d’escalade explosa en un fracas assourdissant. Melril sortit en souriant du nuage de poussière.
- Désolé, j’l’ai pas fait exprès. Je pensais que c’était du solide.
Une voix sortie de nulle part les interpella.
- Très impressionnant... mais fini de jouer ! Je doute que vous puissiez faire grand chose contre moi.
Coiffé à la mode, les yeux bleus, quinze ans environ, un jeune homme en tenue de camouflage se détacha du groupe de soldats.
- Vous êtes des experts en arts martiaux, n’est-ce pas ? Ca se voit tout de suite à vos mouvements.
- Tu es encore jeune, petit, jeta Narcam. Tu ne sais pas ce que tu dis !
- Je suis d’accord pour essayer.
- Pas ici. On n’est pas venu pour tout détruire.
- J’insiste, appuya le jeune d'une voix dure. Je suis venu pour me battre. Allons ailleurs si vous le voulez, ça ne me dérange pas !
Narcam et Melril échangèrent un coup d’œil et se comprirent.
- Allons-y ! Nous n’avons plus rien à faire ici, ni toi ni nous.
Les trois amis transpercèrent la foule et sortirent.
- OU ALLEZ-VOUS ? Cria le Caporal. Je ne vous ai pas donné l’autorisation de partir.
Ils l’écrasèrent d’un regard méprisant et s’envolèrent. Burg, suivi d’un bon nombre de soldats, démissionna ce jour-là.

Le soleil se couchait, particulièrement énorme et rouge en cette partie du globe. L’air était encore chargé d’humidité, mais il ne pleuvait plus. Les trois amis suivaient le jeune au-dessus de la mer, flamboyante, depuis maintenant plus d’une heure.
- Tu nous conduis chez ton maître ? questionna Narcam, intrigué.
- Vous n’êtes pas dignes de le rencontrer. Je vais vous éliminer comme il me l’a demandé, loin des regards. Plus personne n’entendra parler de vous, jamais !
Il s’arrêta. La confrontation était inévitable. Les deux Elfes et le Nain se regardèrent, hésitants.
- N’ayez crainte ! reprit-il. Ne prenez pas la peine de choisir l’un de vous pour se battre ! Je veux vous affronter tous les trois en même temps.
- Tu es trop sûr de toi ! cracha Carak. Je ne fais pas dans la philosophie généralement mais je vais faire une exception. Le courage est une chose, la témérité en est une autre. A ton âge il vaut mieux se limiter au courage ou ta vie sera de courte durée. Ton patron semble tenir bien peu à ses fidèles mercenaires.
- Vous ne savez rien des liens qui nous unissent à notre maître. En garde, et pas de quartiers !
- Je me bats seul, coupa Narcam. Pas question de se battre à trois !
- D’accord avec toi, approuva Melril.
Carak fut bien obligé d’accepter la proposition. Un petit combat à trois contre un ne l’aurait pas gêné plus que ça.
- Tu vas le regretter, jeta le jeune. Tu as peut-être participé au championnat de Métropolis mais ton niveau reste bien en dessous des disciples d’Harrond.
Narcam esquissa un petit sourire.
- Trêve de discours inutiles. Battons-nous maintenant !
Les deux adversaires augmentèrent leur niveau de pouvoir. L’air circulait à grande vitesse autour d’eux. Les cheveux dans le vent, l’Elfe serra les poings. Un halo de flamme sembla l’entourer entièrement le temps d’un instant. Le jeune n’avait pas perdu son temps, il était prêt lui aussi.
- Allons-y, soupira Narcam. Je ne pensais pas devoir me battre si rapidement. Les vacances sont terminées.
Le blondinet lança l’offensive. Sa position d’attaque était celle d’un combattant habitué à la guerre, il ne laissait aucune ouverture. Harrond ne se contentait pas d’entraîner ses élèves, il les opposait aussi à des situations réelles. L’Elfe apprécia en un éclair les capacités de son adversaire ; sa puissance était extraordinaire. L’adolescent enchaîna une série de coups à grande vitesse. Narcam contenait à peine toute cette agressivité, mais il n’attaquait pas.
- Arrête de jouer ! hurla le jeune. Bats-toi à fond ou je t’élimine.
- Tu vas de toutes façons en arriver là, non ? Pourquoi devrais-je me fatiguer ?
- Je veux un beau combat. C’est ma première mission sérieuse et je ne veux pas rentrer sans rien avoir à raconter.
Il forma une Mana Ball et la lança, aveuglé par sa fureur.
- Tu es encore inexpérimenté, dit une voix derrière lui. L’aventure nécessite des sacrifices, tu es un enfant gâté.
Le jeune se retourna le plus rapidement possible et se remit en garde.
- Comment es-tu passé derrière ?
- Je te l’ai dit. Tu ne sais rien encore de la vie du combattant : toujours progresser, prendre de plus en plus de risques. Je te le répète, tu es un enfant gâté.
L’autre hurla de désespoir, dégageant soudain une énergie phénoménale.
- GATE ! MOI ! Ma vie est un enfer depuis la naissance. Seul Harrond m’a recueilli et accepté. Il a été comme un père pour moi.
- Tu vis ton premier bonheur en ce moment, pourquoi le gâcher avec la guerre ? Tu n’es pas un guerrier, ça se voit. Tu aspires à une vie tranquille.
- Harrond n’accepte que les gens qui savent se battre. Je le fais pour lui. Je veux qu’il soit fier de moi. Montre-moi ce que tu sais faire ! Cette fois-ci je ne retiendrai pas mes coups.
- J’ai maintenant un bonne raison de le faire. Je vais te faire abandonner cette voie sans issue. Fais attention ! Une erreur d’inattention et c’est la mort.
Melril et Carak se concentrèrent. C’était le moment de se comparer leurs capacités à celles de leur ami. Ils reculèrent un peu pour ne pas les gêner dans leur combat.
Narcam poussa un cri guttural ; sa puissance augmenta d’un coup. Il frissonna de plaisir tandis que la Mana pénétrait son corps en grands flots. Le feu était son élément de prédilection depuis toujours, l’Elfe lui donnait de plus en plus d’importance. Il produisit une telle vague de chaleur qu’ils durent tous se protéger le visage. Narcam profita sans hésiter de la situation ; son adversaire eut tout juste le temps d’interposer un bras devant sa tête ; une violente douleur l’assiégea et coupa sa concentration. L’Elfe avait disparu. L’adolescent ferma les yeux... une présence menaçante dans son dos se rapprochait dans son dos. Il pivota violemment et dégagea toute son énergie en un rayon gigantesque. Narcam allait trop vite pour changer de direction, impossible d’esquiver. Il tendit ses mains vers le danger. La magie s’arrêta en un bruit assourdissant, freinée par une résistance invisible. Une faible couleur bleue apparut devant le rayon qui se désagrégeait en une multitude d’étincelles multicolores. L’Elfe reculait faiblement comme s’il essayait d’arrêter la course d’un camion, mais à deux mille mètres d’altitude. Sa position était irréaliste : ses pieds prenaient appui sur un support invisible. La Main Gauche du Diable avait raison ; le vol était vraiment le sort le plus utile. Le bruit et la pression cessèrent soudain. Le jeune avait coupé son flux d’énergie, à cours de ressources, il était exténué. Narcam se redressa et jeta un bref coup d’œil entendu à ses compagnons.
“Il est à peine essoufflé. Il a fait beaucoup de progrès lui aussi, pensèrent-ils”.
- Le combat est terminé.
L’autre eut à peine la force de lever les yeux sur la créature de deux mètres qui le surplombait. Il était fier de lui, il avait tout donné sans craindre la défaite.
- Je vous ai menti. En vérité, mon maître m’a demandé de vous amener jusqu’à lui. Il vous observe depuis quelques temps maintenant. Nous vous avions perdu de vue il y a un an, je suis heureux de vous avoir retrouvé moi.
Carak se tourna vers Melril.
- S’il savait que nous voulons tuer celui qu’il vénère le plus, chuchota-t-il.
- Il le prendrait sûrement très mal. Cependant je pense que je vais attendre de rencontrer Harrond pour le condamner à mort. Je ne suis plus tout à fait convaincu de sa cruauté.

Le jeune avait très vite récupéré. Ils volaient depuis trois jours vers l’Ouest. Leur guide était particulièrement aimable, il les avait adoptés. Les trois compagnons se montraient rarement communicatifs, souvent plongés dans des réflexions contradictoires.
- Vous verrez ! Notre repère n’est pas majestueux, mais une fois habitué on s’y plaît bien. Pourrai-je vous poser quelques questions ?
Devant le silence général, il poursuivit.
- C’est la première fois que je rencontre des gens comme vous. Je veux parler de votre espèce bien entendu. La Terre abrite de nombreuses races aujourd’hui mais vous paraissez si... étranges. Une aura particulière se dégage de votre être.
Les deux Elfes ne réagirent pas. Carak répondit alors à leur place.
- Ce sont des Elfes. Le destin les a réunis, mais semble les tenir à l’écart de leur communauté. Ils ne savent rien de leur peuple.
- Peut-être sont-ils les seuls spécimens de leur race ?
- On les a reconnus spontanément comme Elfes à plusieurs reprises.
- Je demanderai à mon maître. Peut-être pourra-t-il vous venir en aide ?
“Ce serait le comble”, pensa Narcam en souriant intérieurement.
- Comment t’appelles-tu ? Questionna Carak, se laissant emporter par la curiosité.
- Ginger, pour vous servir.

Ginger les conduisit au-dessus d’une chaîne de montagnes aux nombreuses aiguilles enneigées. Il commença une lente descente entrecoupée d’arrêts fréquents. Trouver le repère ne semblait pas évident, il crut même se perdre. Une grande porte métallique, au détour d’un pic, le rassura. Haute de douze mètres, elle était gardée par deux hommes en tenue de combat. Au moment des présentations leur visage s’illumina. Les Elfes semblaient être connus dans le milieu, fiers d’un côté mais concentrés et prêts à tout de l’autre.
- Nous avons l’autorisation de rentrer, sourit l’adolescent. Je vais vous faire visiter notre quartier général.
Ils furent estomaqués devant le hall majestueux qui s’offrait à eux. Le parquet raffiné était couvert d’un tapis rouge s’étendant à perte de vue. Les tapisseries et tableaux, lumineux, faisaient ressortir les meubles couleur chêne ou ébène, doucement éclairés par une rangée de lustres dorés. Une délicate odeur d’encens accompagna ce déluge d’émotions visuelles. C’était un vrai château. Ils durent se forcer pour retrouver leurs esprits. Deux grands guerriers aux muscles impressionnants débouchèrent d’un couloir et poursuivirent leur chemin, sans se préoccuper des étrangers.
- Suivez-moi ! Vous n’allez pas rester sur le pas de la porte ?
Les salles étaient toutes plus spacieuses et décorées les unes que les autres.
- Vous ne vous entraînez pas ici ? supposa Narcam.
- Je crois que vous aurez une réponse bien assez tôt. Nous arrivons. Mesurez vos paroles et vos actes, Harrond n’est pas comme les autres ! Je ne sais pas si nous nous reverrons, bonne chance !
Il leur montra une petite porte, les incita à l’ouvrir et disparut au détour d’un couloir.
- Je suis spécialiste en ouverture de porte, fit Narcam en appuyant sur la poignée.

La salle était petite et sombre. Deux bougies créaient des ombres étranges sur les peaux de bête qui couvraient les murs. Un homme aux yeux brillants, assis sur un trône en chêne, les observait calmement. Le visage long aux traits saillants, les cheveux tirés en un petit catogan, il semblait avoir tout vécu. Son petit bouc argenté le rendait encore plus mystérieux. Harrond affronta les trois aventuriers du regard plusieurs minutes avant daigner leur adresser la parole.
- Narcam, Melril et Carak, si je ne m’abuse ? dit-il d’une voix grave et mélodieuse.
- C’est cela... vous semblez en savoir long sur notre compte.
- Je vous observe depuis quelques temps. Je suis tenté de vous prendre à mon service.
- Nous ne travaillons pour personne, rétorqua Melril. Nous sommes indépendants, moi en tout cas.
- Je vois... je vais donc vous faire une proposition. Entraînez-vous parmi mes hommes et on en reparlera !
La porte s’ouvrit. La salle fut un instant correctement éclairée ; ils remarquèrent plusieurs objets insolites mais n’eurent pas le temps de les analyser. Deux individus étaient entrés. Le premier était un homme gigantesque, chauve ; assez bestial. Le second les intéressa beaucoup plus, une gigantesque tresse blanche effectuait un mouvement régulier dans son dos. Il mesurait au moins 2 mètres 10 ; ses yeux violets devinrent rouges une seconde puis retrouvèrent leur couleur d’origine. C’était un Elfe.
- Maître Harrond, voici Yavellion ! Il nous a trouvé je ne sais comment et demande à s’entraîner ici.
- Voilà quelqu’un qui sait ce qu’il veut ! Il peut rester... il s’entraînera avec ces trois là au troisième sous-sol pendant quelques temps.
Les trois Elfes ne se quittaient pas des yeux. L’entraînement prit soudain un grand intérêt, refoulant Harrond et la mission en un lointain second plan.
- Joker ! Tu t’occuperas d’eux ! Ne les ménage pas, ce sont des durs !
Il partit d’un petit rire ambiguë et, d’un signe de main, les congédia.
- Je vais vous montrer vos appartements, messires, lança Joker. Suivez-moi !

Déception. Il ne devait y avoir qu’une seule petite pièce sale dans cet immense palace et elle était pour eux. Les murs étaient d’un blanc cru désespérant : quelques tâches et toiles d’araignée mettaient un peu de “couleur” dans cette uniformité.
- Hé Jewel ! On va pas vivre à quatre dans ce taudis, c’est quoi c’t'arnaque ! Rouspéta Yavellion.
- Je m’appelle Joker p’tit gars. Le patron m’a demandé de vous loger ici alors j’exécute.
- ...comme un gentil chien-chien. Brave bête !
Joker tourna les talons et sortit.
- Installez-vous ! Je viendrai vous chercher vers 14h pour votre premier entraînement.
Carak ferma la porte. Ils étaient enfin tranquilles.
- Je ne pensais pas rencontrer des Elfes aussi tôt, lança Yavellion. C’est quoi vos p’tits noms ?
- Narcam... enchanté.
- Melril... trop fort ta coupe. T’es vachement grand, même pour un Elfe. Heureusement qu’il y a Carak (le Nain fit un petit salut de la main à ce moment là), je me serai senti bien petit parmi tous ces monstres de la nature. Pourquoi t’es venu ici ? C’est vraiment pour t’entraîner ?
- Ouaip ! Mon maître m’a conseillé de venir ici, il m’a donné la localisation du château. Pourquoi cette question ? Vous êtes ici pour une autre raison ?
- On est venu pour boire de la bière, interrompit Carak. Il paraît que c’est la meilleure de la région.
Les yeux de Yavellion semblèrent luire un instant, peut-être était-ce volontaire...
- Vous avez dit bière... j’ai soudain une soif terrible, comme si je venais de passer deux mois à bronzer sur une plage au plus profond des Enfers.
- Ben, pourquoi on se gênerait ? ajouta Narcam. Il suffit de demander où se trouve la taverne du palais.
- Chiche ? jeta Melril, leur faisant un clin d’œil.
- Chiche ! répondirent-ils tous en cœur.
Ils sortirent en courant en un vacarme tonitruant.
- Moi d’abord, moi d’abord !

Il y avait effectivement une buvette mais elle semblait réservée à l’élite, les quelques clients leur jetèrent des regards suspicieux. C’était un petit bar sympa, tout en bois. D’immenses poutres retenaient le plafond et donnaient un petit air rustique.
- Salut tavernier ! On veut quatre bières.
- Je n’ai pas le droit de vous servir, je suis désolé.
- Allons allons, rigola Melril. Vous êtes un homme d’expérience, ça se voit. Je suis certain que vous regrettez un peu l’ambiance enjouée des bars dans lesquels vous avez travaillé auparavant. Vous ne vous ennuyez pas ici avec tous ces mort-vivants ?
- Ben un peu, oui. Vous avez raison.
- Alors sers-nous un verre mon pote, dit Carak. Tu diras qu’on t’a forcé !
- Ca marche ! Une bière ?
- Un canon chacun !
Faire connaissance autour d’une bonne bière, il n’y avait rien de tel. Yavellion, orphelin (ses parents assassinés), fut recueilli et élevé par un maître du kung-fu ; un vieil homme solitaire, sage, qui cherchait un enfant pour lui transmettre sa philosophie. L’Elfe fut pour lui un cadeau de la Mana.
- Ton maître n’aurait pas dû t’envoyer ici, dit Narcam froidement. Harrond organise des meurtres, il fait assassiner des combattants.
Yavellion esquissa un sourire de satisfaction un peu sadique.
- Je sais, mon entraînement est un peu spécial. Je viens pour lui faire la peau.
- Nous aussi, dit Carak en riant de bon cœur. Je crois qu’on est tous dans la même galère.
Parfaitement synchronisé avec la dernière réplique, Joker, visiblement fort mécontent, poussa la porte violemment.
- Salut Jewel, lança Yavellion en pouffant de rire. Tu veux boire une petite chope avec nous ?
- Il est plus de quinze heures, gronda-t-il. J’ai fait trois fois le tour du château pour vous trouver.
- Je crois qu’il est tant d’aller s’entraîner, dit Carak en titubant.
Il imitait parfaitement la voix et le comportement d’un homme ivre mort. Joker serra les poings.
- Descendons au troisième sous-sol ! Je vais me battre contre vous pour tester vos capacités.
Le ton était sans réplique ; en fait ils attendaient cela depuis leur arrivée.

C’était une petite salle rectangulaire parquetée, aux murs grisâtres visiblement solides. La hauteur de plafond réduisait énormément les possibilités de déplacement ; leur année d’entraînement spécial allait leur servir. Joker entra et se plaça au centre de la pièce.
- Attaquez-moi ! Et ne me faites pas de cadeau ! Je ne suis pas un rigolo.
- On n’est pas si faibles...Jewel ! répliqua Yavellion durement.
L’Elfe sentit sa joue se déformer et, l’instant d’après, tous ses os vibrer à rompre. Il expira profondément pour réduire la douleur et rouvrit les yeux. Joker lui avait porté un coup de poing, il était toujours dans une position de frappe. Pourquoi n’avait-il rien vu ? Yavellion s’appuya contre le mur en acier et se releva. Ses nouveaux amis le regardaient sans broncher.
- Tu es plutôt fort, je dois le reconnaître. Cependant, je ne supporte pas qu’on m’attaque en traître.
- Tu te crois où ? Dans un camp de vacances ? On va faire de vous des vrais guerriers, pas des lopettes.
Ils l’attaquèrent tous simultanément, leur patience avait des limites. Tout ne se passa pas aussi bien que prévu. Joker n’attendit pas d’être encercler. D’un mouvement de tête il analysa la situation ; la stratégie voulait qu’il attaque préférentiellement le Nain. Il se jeta à sa rencontre et lui colla une Mana Ball dans l’estomac en passant à côté. Carak fut emporté contre un mur sans comprendre ; la Magie explosa. Il tomba face contre terre, se tordant de douleur.
- En voilà un hors service. On va s’occuper maintenant des trois Elfes.
- On t’a sous-estimé, avoua Narcam. Mais ça ne va pas être aussi facile que tu ne le croies.
Il cria et augmenta sa puissance à son paroxysme. Calmement mais sûrement, ses deux compagnons l’imitèrent. La pièce trembla un instant. Joker parut surpris.
- Impressionnant ! Mais ce n’est pas suffisant.
Il sourit comme si le combat était terminé. Sa tension émanante baissa.
- Première leçon : Harrond est votre maître.
Soudain les trois Elfes écarquillèrent les yeux. Ils portèrent une main à leur cou, comme s’ils ne parvenaient plus à respirer. Carak sentit un certain trouble.
- Que se passe-t-il ? suffoqua Narcam. J’ai l’impression que mon corps se disloque.
- Il...a supprimé...la Mana autour de nous, parvint à dire Melril.
- On a dû vous expliquer, dit Joker. Le corps s’habitue à la Magie mais ne peut plus s’en passer. C’est d’autant plus vrai pour les Elfes.
- Mais...pourquoi ? Demanda Yavellion.
- Harrond était de bonne foi tout à l’heure, mais il change rapidement d’avis. Il a beaucoup de mal à supporter les petits protégés de la Mana. Je crois que votre entraînement va être long et douloureux.
Les Elfes étaient pâles, comme morts. Ils allaient mourir à petit feu ; dans quelques heures tout serait fini. Alors Carak attaqua, sans réfléchir. Joker l’arrêta dans sa course d’un coup de genou bien placé. Il faillit perdre connaissance.
- Ne risque pas ta vie à m’attaquer ! Je ne suis pas responsable de ce phénomène.
Il envoya quelques coups de pied dans le ventre des Elfes, et tout s’arrêta.

Au réveil ils étaient dans leur chambre, allongés les uns à côté des autres. Carak les veillait.
- Vous avez fait un sacré somme les gars. Vous avez dormi 36 heures, j’ai cru que vous alliez y passer. Les corps elfiques sont peut-être un modèle du genre mais ils semblent avoir quelques défauts. Je crois qu’il va vous falloir un petit moment pour vous remettre.
- Il n’est pas question que je baisse les bras aussi rapidement, lança Yavellion avec difficulté. Après tout, on n’est pas venu ici pour s’amuser.
- Dès que je suis debout je retourne dire à ce gros plein de soupe ce que je pense de l’accueil, rigola Melril.
- Je dois m’entraîner dur pour massacrer ce pauv’ type ! ajouta Narcam.
- Je vous accompagne, dit Carak. Mais avant toute chose, videz ces chopes de bière ! Je me suis retenu de les boire, c’était horrible. Ne me faites pas le coup de ne pas en avoir envie !
Ils burent tous en même temps et balancèrent les verres vides par-dessus leur épaule en hurlant.
- On est les meilleurs !
Accepter de jouer le jeu c’était risquer sa vie à chaque instant. Peut-être existait-il un moyen d’éliminer cette dépendance à la Mana ?

L’entraînement durait depuis une semaine déjà. Ils avaient appris à gérer leur peur, leur paranoïa. La suppression de la Mana pouvait survenir n’importe quand, il ne fallait pas y penser. Les quatre amis luttaient de toutes leurs forces, pourtant c’était toujours plus dur.
- Allez Jewel ! Aujourd’hui c’est moi qui gagne.
Yavellion serra les poings ; un flot d’énergie le traversa. Malgré ses efforts le combat fut bref. Il ne s’était pas relevé que ses forces l’abandonnaient brusquement. Les trois Elfes, à terre, tentaient désespérément de faire le vide. Il se fit tout seul au bout d’une dizaine de minutes.

Encore une fois le plafond de la chambre recueillait leurs premiers regards, leurs premières pensées. Le Nain dut assister ses amis durant trois jours.
- J’ai cru qu’on ne s’en sortirait pas cette fois, murmura Narcam.
- Harrond n’attend que ça depuis le début, approuva Melril.
- Il doit vraiment tenir les Elfes en grippe, dit Yavellion. C’est comme s’il avait un compte personnel à régler. On ne va pas se laisser ridiculiser plus longtemps.
- J’ai eu du mal à l’admettre, commença Carak, mais on est loin du niveau de Joker. Il peut tous nous tuer si ça lui chante.
- Pas beaucoup d’issues...
- Il faut fuir, articula Narcam avec difficulté.
- Commence tout de suite à t’y habituer mon cher, railla Melril.
- Pas question ! Ce sera la première et la dernière fois !

Carak visita le château le plus discrètement possible. Les trois autres, de leur côté, exagéraient un peu leur fatigue. Harrond et ses hommes semblaient voir un malin plaisir à rendre visite aux Elfes.
- Je fais suivre cet entraînement à mes soldats depuis plusieurs années, vous êtes les seuls à ne pas le supporter. Je suis vraiment déçu, où sont les formidables pouvoirs elfiques ?
- Il faut qu’on vous explique certaines choses, s’énerva Yavellion.
- Du calme Yav, dit doucement Melril. Il a raison, il n’y a pas de raison qu’on n’y arrive pas.
- Ca me fait plaisir, dit-il un sourire sadique aux lèvres.

De nuit, le château était faiblement éclairé pour ne pas être repéré, mais il n’en était pas moins surveillé. Carak avait repéré une bouche d’égout au dernier sous-sol, leur unique chance de fuite. Ils ne savaient rien des systèmes de surveillance de la forteresse ; sortir par la porte d’entrée était trop risqué. Si Harrond les rattrapait, sûrement subiraient-ils d’innommables tortures... mais ils n’avaient plus rien à perdre.
Narcam ouvrit la porte en silence, le couloir était désert. Carak les menait à bon rythme. Cette semaine d’entraînement n’avait pas été inutile, ils commençaient à percevoir l’énergie des guerriers du château, à contrôler la leur. Ils faisaient leur possible pour utiliser au mieux ces deux nouvelles capacités.
- Stop ! chuchota Carak. Quelqu’un droit devant !
- Encore ! souffla Narcam. Y’en a vraiment partout !
Le garde sirotait une bière, appuyé sur la porte de la cage à escaliers.
- Celui-là n’a pas l’air de faire une ronde, il n’est pas prêt de partir.
- On a encore deux étages à descendre.
Le garde tourna brusquement la tête. Il paraissait intrigué.
- Il nous a repéré, susurra Carak. Je le démolis.
- Non, attends ! l’arrêta Melril. Pas si on peut l’éviter !
Le vigile sortit un pistolet et s’approcha de leur cachette ; au croisement de couloirs il les verrait sûrement. Il marchait lourdement ; le bruit des semelles métalliques contre le carrelage s’amplifiait et résonnait dans ce silence parfait. Les amis le virent passer devant eux... il s’arrêta et tourna la tête.
- Qui êt... ?
Carak avait bondi. D’un mouvement éclair il récupéra l’arme et, toujours en l’air, enchaîna une magnifique toupie et un coup de pied retourné. Le coup à la nuque assomma le pauvre garde contre un mur. Le Nain jeta un regard jovial mais pesant à Melril.
- J’ai rien dit, dit l’Elfe sans perdre sa confiance habituelle.
- Parfait ! lança Yavellion. Ce n’était pas un guerrier. Personne ne remarquera ce petit incident de parcours !

La bouche d’égoût ouverte, un tunnel vertical s’offrait à eux, conduisant à une canalisation de plusieurs dizaines de mètres de hauteur. Ils pouvaient voir l’eau circuler à grande vitesse, loin en dessous.
- Il n’y a pas d’échelle, s’étonna Narcam.
- Pas bête ! C’est un bon moyen d’empêcher les intrus de monter.
- Allons-y !
Narcam plongea. Il effectua quelques figures avant d’entrer dans l’eau.
- Pas mal, avoua Carak. Mais je peux faire mieux. Il suffit que je m’imagine un gigantesque fleuve de bière en dessous. Youhou !
- 50 mètres, ça défile vite ! ricana Yavellion. Pour ressentir le maximum de sensations, il ne faut pas faire n’importe quoi. Laissez faire un professionnel !
Il tourna le dos à l’ouverture, se jeta en arrière et effectua une vrille folle jusqu’à disparaître dans les flots.
- Moi j’aime pas faire comme les autres ! rigola Melril.
Il se boucha le nez et sauta en allumette en riant aux éclats.

Le courant les entraînait à grande vitesse depuis plusieurs minutes. Ils jugèrent le moment propice pour décoller. Ils étaient assez loin du palais maintenant, personne ne pourrait les rattraper. Il leur fallut une bonne heure pour sortir de la canalisation.
- Enfin libre, cria Narcam en respirant à grands poumons.
- J’ai l’impression que nous avons échoué dans nos missions respectives, dit Yavellion.
- Ce n’est que partie remise, mon bon ami, lança Carak.
Il lui donna une bonne claque dans le dos. Devant l’air étonné de l’Elfe, ils partirent tous d’un fou rire.
- Je vais rentrer, finit par dire Yavellion. Je dois m’entretenir avec mon maître sur tout cela. Je dois encore m’entraîner.
- Nous allons arrêter le combat durant quelques temps, enchaîna Melril. Nous devons faire des études !
- Hein ? Vous n’êtes pas bien dans votre tête, vous !
- Que nenni, rit Narcam. Un bon aventurier se doit d’être le meilleur dans toutes les disciplines. Nous avons beaucoup de choses à apprendre sur le monde. Nous nous séparons mais nous nous reverrons ! lança cérémonieusement Narcam.
- On dirait une réplique type de film, éclata de rire Melril.
Narcam l’imita immédiatement. Les deux autres se regardèrent et haussèrent les épaules.
Les adieux furent joyeux. Ils étaient convaincus de se retrouver tous un jour, les épreuves difficiles nouaient des amitiés indestructibles.

 

 

La nouvelle génération - chapitres 7 et 8

Par François Aubouy
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