Métropolis résonnait des bruits habituels, mélange pas très subtil de vrombissements sourds et d’éclats plus stridents, le tout orchestré par un adepte un peu fou de cacophonie métallique et de choucroute garnie bien arrosée. C’était le centre et c’était samedi. Des haut-parleurs, par-dessus le brouhaha général, émettaient leurs jingles endiablés. Nul besoin de s’arrêter pour écouter, à force de matraquage tout le monde les connaissaient par cœur. En fait, absorbés par plus brillant et éclatant encore, les esprits s’étaient entièrement tournés vers les couleurs et les lumières papillonnantes, les guirlandes dorées et les vitrines enchantées. Finis les pastels, magie de Noël obligeait ! On ne savait plus trop pourquoi on faisait la fête, on buvait du champagne et on s’offrait des cadeaux, mais on profitait, et dans la bonne humeur. Une foule hétéroclite parcourait les rues depuis le début de l’après-midi, certains à la recherche d’une étincelle de génie ou d’une bonne surprise, d’autres profitant simplement de l’ambiance particulière qui régnait un peu partout. Des familles entières entraient et sortaient des magasins, formées de parents sur les nerfs mais néanmoins gais et d’enfants au paradis des jouets. Les populations à l’écart le reste du temps baignaient dans les mêmes euphories et supportaient les regards amusés des gens sans se formaliser. Géants et Nains, Mutants étranges, rappelaient la diversité du peuple terrien, et faisaient battre le cœur d’émotion. Par la Mana ! quel plaisir de marcher au milieu de toute cette joie. Il ne manquait qu’Elis dans sa main, à ses côtés, et tout aurait été parfait. Il l’imagina avec son tablier crème, en train de préparer le sanglier. Une bonne bouteille de vin rouge avait-elle dit. Pas vraiment différent, en tout cas d’apparence, mais certainement plus rare, Narcam était un Elfe, au visage impressionnant de beauté et de sagesse, au corps d’acier, dont les yeux gris-vert, rieurs en ce jour, perçaient tout. Ses oreilles, plus longues et foliacées, sa grande taille, sa majesté dérangeante, le démarquaient au premier regard d’un Humain type. Habillé léger et simple, il marchait d’un pas ample presque surnaturel entre les passants qu’il se contentait de frôler. L’enseigne « Chez Jonas » existait toujours ; comme la nuit tombait, il entra.
Une légère odeur de bois et de raisin fermenté planait dans la cave et saisit Narcam à peine eut-il ouvert la porte. Bien sûr c’était bondé et ça piaillait chaudement, d’une note caractéristique au délicat charme du lieu. Le magasin regorgeait d’étagères, sans réelle organisation, formant un labyrinthe de bouteilles multicolores. Mais le spécialiste ne s’attardait pas dans cette zone avant tout marchande, il descendait au sous-sol pour flâner entre les grands tonneaux ou déguster un bon verre de vin. Plus sombre et silencieuse, la cave proprement dite offrait une tranquillité appréciable. Quelques personnes discutaient à voix basse autour d’une bouteille, dispersées sur quatre banquettes circulaires. Narcam souffla doucement, peut-être soulagé de se retrouver un temps débarrassé de la foule. Il laissa un vendeur venir à sa rencontre, un jeune homme aux joues rebondies et semblait-il bon-vivant.
« Comment puis-je aider monsieur ? »
Son ton chaleureux et ses yeux pétillants mettaient tout de suite en confiance. Il posa amicalement sa main sur l’épaule de l’Elfe et l’invita à se diriger vers le cœur de la pièce.
« Je cherche un excellent rouge pour accompagner du gibier, un sanglier cuit sur la broche pour être précis. »
M - Episode 1
« Curieuse sensation que davoir le monde à ses pieds. » Un léger rictus amusé déforma son beau et jeune visage. En vagues dorées sa chevelure ondulait, mue par la légère caresse dune brise dautomne. De la musique plein la tête, langoureuse pavane pour une oreille extérieure, Mickaël sentit les nuages sécarter. Il frissonna. Métropolis était sombre et froide. Il jeta un coup dil par-dessus son épaule ; les responsables devaient sinquiéter pour lui à présent. Un pas de trop, et la falaise lengloutirait. Cétait exaltant. Il sassit en tailleur, puis préféra sétendre sur lherbe. Dans la paume, un fin miroir de poche renvoya son regard clair. Il ferma les yeux et soupira. Rien de tout cela nétait amusant. La mort dans lâme, Mickaël se redressa. Il essuya méthodiquement son pantalon de toile et fit disparaître les faux-plis de sa chemise. Il admira encore une fois le paysage et tourna les talons. Ladolescent effleura délicatement un tronc centenaire de la main. Il disparut dans le bois.
« Fermer les yeux pour refuser la douleur. » Le cri détonnement de sa mère le sortit de sa torpeur. Le magnifique vase sétait échappé de ses mains. Bête réflexe, le fracas déchirant lavait amené à fermer les yeux. Trop tard pour faire marche arrière. Maintenant la lumière lui imposerait ce spectacle, et il hanterait ses nuits jusquà la fin de ses jours. Il entendait le sol aspirer doucement leau ; bientôt tout serait sec. Sa mère, furieuse, se contentait de ramasser les morceaux silencieusement. Mickaël secoua la tête pour refuser ces sensations ; sans succès. Il courut jusquà sa chambre les bras en avant, et seffondra en pleurs, la tête sous loreiller. Douce obscurité. Dans le salon, ses parents discutaient à voix haute. Il aurait pu mettre les mains sur ses oreilles, des sons seraient encore parvenus jusquà lui. Chaude obscurité. Des bras bienveillants le délivrèrent ; une porte vers ailleurs. Il put regarder le soleil en face.
« La force de lesprit. » Il suivit des yeux le ballon, avec dédain. Encore une demi-heure et ce serait terminé. Le jeune homme tourna la tête. Pourquoi Laura le foudroyait-elle ? Il haussa les épaules. Mickaël estima quil avait fait assez defforts pour la journée. Il sassit au bord du terrain. Le soleil tapait fort sur sa peau blanche. Le banc, là-bas, était à lombre Enfiler un pull était plus simple et moins fatigant. Chose faite, il remit ses lunettes noires sur le nez. Debout devant lui, un garçon de la classe avait planté son regard dans le sien. Mickaël le fixa sans effort, lui traversant lâme au passage. Lautre déglutit péniblement et réprima ses pulsions dominatrices - le professeur siffla le début dune nouvelle partie, excuse valable pour rejoindre le groupe. Seul sur son banc, Mickaël entreprit dexaminer sa fine main, presque translucide au soleil. Etait-ce la main dun artiste ou dun écrivain ? Non, assis dans le bus en fin daprès-midi, il réalisa que cétait la main dun voyageur. Ou il le désira
M - Episode 2
Ladolescent retroussa ses manches et shumecta légèrement les lèvres. Il prit une bonne demi-douzaine de fois sa respiration, pour se donner du courage, et se cambra en un râle désespéré.
- Pourquoi diable est-ce aussi lourd ? marmonna-t-il.
Porteur de colis pour un artisan, voilà tout ce quil avait trouvé ! Ses parents furent les premiers étonnés : « tu vas travailler ? » Hochement de tête.
Son patron, vieillard aux doigts de fée, ne pouvait même pas se payer un robot. Derrière le chariot à roulettes, véritable cymbale ambulante, Mickaël cavalait dans les rues sans se soucier des obstacles. Il rapportait leurs chaussures aux clients, curieux spécimens sûrement sentimentaux.
La première paye tomba enfin. Il avait déjà tout organisé. Lhiver était arrivé assez vite. Les cours ne lintéressaient pas plus que dhabitude, il en profitait donc pour rêvasser et faire des listes de matériels : sac à dos, gourde, vêtements chauds surtout ne rien oublier.
« Installez-vous rapidement, nous allons décoller ! » Grommellement. A cinq heures du matin, on napprécie pas dêtre secoué. Mickaël cligna des yeux et refoula limage tentatrice de son lit.. Un peu dadrénaline aurait fait son affaire. Il saccouda sur le rebord de la fenêtre.
La route défilait, mais pas le soleil levant. La lumière matinale, véhiculant des couleurs chaudes, ne léblouissait pas outrageusement. Il ferma à-demi les yeux, et sourit de contentement.
La fraîcheur de la montagne les accueillit à bras ouverts. La pluie tomba en début de soirée. Le confort du chalet et sa nourriture satisfirent le groupe. Mickaël, calé dans un coin sombre de la salle de fête, observait les couples danser ; tout le monde semblait beaucoup samuser. Une jeune fille, 18 ans environ, avait plus particulièrement attiré son attention. Elle était fine et arborait de longs cheveux châtains. Lavait-elle vu ? Rien de moins sûr. Elle lui avait paru seule, ce matin. Son sourire, son petit nez retroussé, un air intelligent et égaré ; tout cela lavait captivé. Maintenant, un homme qui aurait pu être son père lui tenait la jambe. Mickaël navait jamais été timide. Il se leva. Linviter à danser, lui proposer déchanger quelques mots sur la terrasse, lui préparer un cocktail de sa spécialité ? La première priorité consistait à éliminer lobstacle.
Une bougie éclairait la chambre. De sombres traces vacillantes, sans forme véritable, sétendaient sur le parquet et les murs. « Comment ai-je pu ne pas men rendre compte ? » La tête sur les bras, le regard vide, Mickaël se lamentait. « Je nai même pas pu parler, jai dû être ridicule. »
Ladulte avait été surpris par mon regard de défi. Il sétait arrêté de parler, la fille avait cessé de rire.
- Que se passe-t-il, Paul, demanda-t-elle ?
- Un jeune homme. Il semble décidé à te parler. Il est plutôt mignon, 15 ans pas plus, les cheveux roux. Tu veux que je vous laisse tous les deux ?
- Cela ne te dérange pas ? Nous nous reverrons tout à lheure, tu nas pas fini de me raconter ton voyage, noublie pas !
- Ne tinquiète pas ! Je vais rejoindre ma femme. Elle danse avec un inconnu, je ne peux pas laisser passer ça, rit-il.
Elle sétait retournée vers moi, souriante. Bouche-bée plusieurs secondes devant son magnifique visage, sa bonté, et ma bêtise, je neus dautre solution que la fuite.
Le soleil se reflétait en mille feux scintillants dans les baies vitrées de la belle Métropolis. Parfaitement pur, le ciel ajoutait une touche de bleu, apaisante ; les gigantesques constructions se transformaient en fresques majestueuses.
Beaucoup plus bas, une agitation matinale, joyeuse, régnait dans les avenues. Les citadins profitaient des embouteillages pour parler de leur soirée, pour écouter de la musique.
Jackie Foster marchait à grands pas, un sourire béat aux lèvres. Il tournait la tête de droite à gauche, émerveillé par la civilisation, la sienne. Il remarqua une superbe voiture, peut-être pourrait-il se lacheter, lorsquil aurait plus dargent ? Son regard dériva vers une créature de rêve, si captivé quil percuta une masse deux fois plus imposante que lui.
- Jackie ! Comment vas-tu mon vieux ?
Le temps de réajuster ses lunettes, il reconnut son ancien camarade.
- Bob ! héla-t-il, se jetant dans les immenses bras.
Ils résumèrent leur vie, les bons moments, en quelques minutes comme il est dusage dans ces occasions. Le devoir les appelait tous deux ; une chaude poignée de main pour un adieu.
Bob voyait les choses comme un Géant ; voir le haut de la tête des gens, ce nest pas comme les regarder dans les yeux. Il était devenu coiffeur. Celui-ci avait une moumoute, celui-là utilisait un peigne, celui-ci mettait du gel. Un mutant tigre au pelage vert attira son attention. Bob était un peu timide et lindividu semblait être un voyou. Il prit son courage à deux mains.
- Bonjour ! Excusez-moi de vous déranger !
Lautre sembla chercher un instant lorigine de la voix, et leva les yeux.
- Salut mon pote ! Quest-ce que je peux faire pour toi ?
- Vous allez peut-être me trouver étrange, mais je suis coiffeur. Puis-je connaître la personne qui vous a fait cette couleur, je nen ai jamais entendu parler ?
- Personne ! Je me suis débrouillée toute seule, parce que javais pas de succès avec les mecs. Aller ciao, jsuis à la bourre !
Pour bien se faire remarquer, un jeune devait marcher en balançant les épaules, en hochant la tête. La jeune fille sortit de son sac à dos un Player et mit un morceau acoustique ravageur à fond. Elle défiait tous les gens qui la fixaient un peu trop ; ils ninsistaient pas. Son regard tomba sur une étrange forme emmitouflée dans un grand manteau vert sale. La mutante fut intriguée par cette créature, et ne put sempêcher de la suivre des yeux.
On ne voit rien de la tête, comment ce gars-là fait pour voir ? pensa-t-elle.
Alors quils se croisaient, elle souleva le tissu ; cétait un défi à sa hauteur. Elle recula dun bond. Au milieu dun visage parfait, deux yeux fous la toisaient. La mutante, paralysée de terreur, sentit un danger immense. Elle senfuit.
LElfe resta planté au milieu du trottoir plusieurs minutes, totalement immobile. Il leva les yeux au ciel, plus sombre que les immeubles, doù dégringolait une pluie de cendres. Une lumière uniforme, rougeâtre, éclairait la ville ; les gens produisant des ombres exagérées. Il abaissa le regard sur un bonhomme grassouillet, un vrai démon. Une tache noire auréolée de nombreux appendices remplaçait le cur et le crâne du passant et semblait battre, vivante, en un bruit infernal. Il tourna la tête dun mouvement rapide vers une femme avec une poussette. Le bébé navait rien mais la mère présentait les mêmes symptômes effrayants. Il semballa la tête et reprit sa marche.
Quartier général des Paladins, groupuscule dElfes spécialistes dans létude des phénomènes paranormaux dans le cadre judiciaire. Victor of Eastern, assis confortablement devant son bureau, avait convié les principaux membres de lorganisation.
- Le gouvernement vient de nous mettre sur les bras un sujet très intéressant. Le dossier est déjà très complet. Je vous présente Gwynion.
Il sortit un énorme feuillet dun tiroir et le posa lourdement sur la table.
- Nous ne savons rien de ses origines, peut-être un ancien Elfe ? Il sest présenté de lui-même dans un hôpital psychiatrique, il y a 5 ans. Ici commence le dossier. Gwynion passe un an devant un miroir. Je ne reconnais plus rien sont les seuls mots intelligibles quil ait prononcé... incompréhension générale ; on ne le garde pas...
