Taufang lissait sa barbe dune main distraite, seul soutien dans sa réflexion. Les bourdonnements avaient laissé place à un faible souffle qui ne demandait quà séteindre. Etait-ce signe de fausse route ou de réussite ?
Le toit de brume interdisait toute observation du lac et de ses environs. Seule certitude, la salle était ici plus spacieuse quau niveau des évacuations.
- Croisons les doigts pour que le rivage se poursuive régulièrement, dit le vieil homme.
- Et pour que lobjet de notre quête se trouve sur la terre ferme, ajouta Trevor. Je nai aucune envie de retourner dans cette eau marécageuse.
- Et pour que nous ressortions un jour vivants et en un seul morceau de cet endroit, dit Eolh sans pour autant quitter sa bonne humeur habituelle.
En file indienne sur un chemin inégal, la compagnie se lança dans le tour du lac. Et ce fut laffaire dune petite heure de retrouver leur point de départ, pas plus avancés pour autant. Tous se tournèrent vers Taufang, bien obligé alors dannoncer la disparition des sensations qui les avaient menés jusque-là ; lambiance en prit un coup supplémentaire.
- Attendez, attendez ! sécria Loreleï qui détestait de plus en plus ce lieu. Vous voulez dire quon nest pas descendus au bon endroit ? Il y a quelques heures vous étiez pourtant certain dentendre un appel sous la ville. Et nous y sommes, non ?
Gilean et Keren nexhibaient plus une confiance inébranlable. A la place, leur imagination laissait entendre toute une liste de fins tragiques. Les paroles de Loreleï les auraient rapidement conduits à la panique sans la voix de Taufang ; quelque chose au fond de lui-même lavait rassuré.
- Ne sentez-vous rien ? Ce qui nous manque nest-il pas tout près ? Fermez les yeux, respirez profondément, et vous en serez aussi convaincus.
Un calme parfait leur suffit à rejoindre leur guide dans son point de vue. Le groupe naspirait quà compléter cette pièce manquante, si proche.
Ils entreprirent de faire un second tour du lac. Un pan de mur ordinaire attira leur sensibilité aux aguets après une petite minute de marche. Sans briser le silence général Keren découvrit son arme, et frappa une unique fois. Une grande salle dallée dévoila une chaude obscurité poignante. Ils pénétrèrent cette antre, guidés par leur instinct, sans même penser à éclairer leur progression du projecteur. Un doux ronronnement provint du fond de la pièce, vide au premier abord. A leur approche apparut un étrange nid garni de huit gros ufs. Le ronronnement provenait de lintérieur de ces coquilles ; elles paraissaient renfermer chacune une intense flamme dune couleur différente. Cette vie qui ne demandait quà sortir recevait enfin le signal tant attendu. Les ufs se craquelèrent doucement, ouverts de lintérieur par des petites griffes résolues. Alignés, les huit compagnons virent huit dragonnets se jeter dans leurs bras.
Assis dans le noir les uns à côté des autres sur des cailloux inconfortables, quatre hommes nus discutaient.
- Comment vont-ils descendre ? Je naurais jamais dû leur laisser la torche, murmura Trevor pour lui-même.
- Dans leau le générateur aurait fait de jolis éclairs multicolores, dit Eolh.
- Vous croyez quils vont nous rejoindre ? sinterrogea Narcam. Des fois je me demande si je ne suis pas un peu trop impulsif. Sils sen vont, on est mal
- Ne te plains pas ! dit Black Cat. Au moins vos affaires sont là-derrière. Les miennes se trouvent à trois cents mètres daltitude.
- Bah, on trouvera bien quelque chose à te mettre sur le dos, dit Eolh. Trevor a toujours une ou deux peaux de bête dans son sac.
- Ca faisait longtemps que je navais pas plongé daussi haut, dit Trevor.
- Je nai pas limpression davoir eu trop le choix pour ma part, marmonna Blacky. Cest un miracle si je suis encore en un seul morceau.
- Jaime pas sauter seul, dit Narcam sans plus dexplication.
Il y eut une pause.
- Tiens ! Cest pas de la lumière là-haut ? fit remarquer Trevor.
- Elle descend tout doucement
La brume diffusait la lumière dans toutes les directions à la fois ; difficile de déterminer précisément sa position. Il fallut attendre une bonne minute pour la voir émerger du brouillard. Eolh se leva et hurla à pleins poumons.
- Ohé ! Nous sommes là ! Ohé !
Le rayon lumineux se braqua sur eux. Les quatre hommes protégèrent leur yeux, éblouis. Qui était-ce et comment faisait-il pour flotter ainsi ? Ca se rapprocha petit à petit, jusquà devenir visible. Cétait tout un équipage qui arrivait. Loreleï et Taufang serraient de toutes leurs forces le court manche de cet immense et étrange parapluie. Accroché comme un koala, Keren se trouvait dans le dos du vieil homme ; Gilean dans celui de la jeune femme.
- Ne mets pas ta main là, sale garnement ! cria Loreleï. Encore une fois et cest léjection.
Gilean gloussa.
- Cest moi qui ai le générateur. Et puis le sol nest plus trop loin maintenant.
- Jai connu des moyens de transport plus confortable, dit Taufang.
- Vous nallez pas vous y mettre vous aussi ! gronda Lore.
Sur la berge, les plongeurs en avaient profité pour se rhabiller, à part Black Cat qui exhibait une nouvelle fois ses muscles et poils.
Latterrissage se déroula sans encombre. La baguette magique reprit immédiatement sa forme dorigine. Loreleï la rangea dans sa ceinture, et décocha un tel regard que chacun garda ses questions pour une autre occasion.
- Ne me refaites plus jamais un coup pareil !
- Je pourrais avoir mes vêtements
sil te plaît ? dit Black Cat, penaud.
La troupe avançait en file indienne. La faible lumière ne leur suffisait pas à voir où ils posaient les mains. En tête, Keren et Gilean se relayaient la torche et le petit générateur qui devenait vite lourd. Le couloir descendait toujours régulièrement. Le murmure des tissus et le clapotis des doigts dans les flaques deau troublaient un silence pesant. Pas le moindre courant dair qui rafraîchit et emporte les idées noires ; ça nen finissait plus !
- Une question en passant, bougonna Loreleï. De quelle autonomie dispose ton générateur ?
- Il devrait pouvoir alimenter la torche pendant quarante-huit heures, la rassura Trevor.
- Ca fait peut-être déjà deux jours quon est là-dedans ! dit-elle, morose.
- Tout au plus deux heures, précisa Narcam.
- Merci de tant dexactitude !
Un cri à lavant les interrompit. Cétait la voix de Gilean.
- Une sortie ! héla-t-il. Nous sommes arrivés au bout !
- Il fait chaud vous ne trouvez pas ? dit Taufang.
Le corridor débouchait nulle part. Ou plutôt il débouchait dans une immense grotte. Le plafond devait se trouver à une petite dizaine de mètres au-dessus de leur tête. En revanche, beaucoup plus bas, une épaisse brume dissimulait le sol. Trevor tourna avec minutie le potentiomètre du générateur jusquà éclairer les parois latérales. Dautres évacuations similaires débouchaient à intervalles réguliers. Cette grotte se trouvait sous la ville, en son centre.
- Je dirais quelle fait environ trois cents mètres de diamètre, jugea Loreleï.
- Il doit y avoir un lac tout au fond, dit Trevor.
- Petite question technique, murmura Keren. Comment descendre sans se tuer ?
- Comme ça !
Gilean fit mine de le pousser dans le vide. Le sang de son copain ne fit quun tour dans ses veines.
- Ca y est ! Je sais pourquoi vous vous entendez si bien, dit Loreleï. Vous avez le même sens de lhumour : débile !
- On pourrait balancer quelque chose de lourd pour vérifier la profondeur, proposa Taufang. Jaurais dû penser à prendre une corde.
- Et vous lauriez accrochée où ? siffla Trevor, acerbe.
- Une corde de cinq cents mètres, pour être sûr
, dit Eolh sur le ton de la plaisanterie.
Chacun se tût, à sa propre réflexion. Le chaton sétait roulé en boule, en retrait, peut-être à la recherche de lillumination. Keren vérifia quaucune prise navait été aménagée pour descendre. La réponse était non. Un soupir dimpatience séchappa de Narcam.
- Vous me raconterez la fin de lhistoire, dit-il.
Il saisit le chaton dans ses bras, prit son élan et se lança dans lobscurité béante. Un miaulement de désespoir résonna un long moment.
- Mais il est complètement fou, sécria Loreleï. Blacky
- Silence ! ordonnèrent en même temps Eolh et Trevor.
Un léger « plouf » remonta jusquà eux.
- Trois cent soixante mètres à vue de nez, annonça Eolh. Une sacrée belle chute ! A mon tour !
Ladolescent aux cheveux couleur blé se jeta, en plein fou-rire. Il exécuta quelques cabrioles avant de disparaître.
- On se retrouve en-bas ! dit Trevor. Ne faites pas de bêtise ! Et surtout attention de ne pas mouiller le générateur !
Dune impulsion sèche il sauta à son tour dans la fosse. Les yeux ouverts sur des ténèbres parfaites, Trevor écarta les bras et joua un court instant avec ces frottements qui bourdonnaient dans sa tête. Plus quune seconde et
Le choc fut terrible. Malgré une entrée dans leau irréprochable, la douleur assiégea la moindre parcelle de son être. Trevor souffla entre ses dents pour chasser ces sensations et remonta aussi vite que possible à la surface. Il navait jamais eu daffinité particulière pour laquatique.
- On est là ! dit Eolh, pas très loin.
- Commencez à vous diriger vers le rivage, répondit Trevor. Jai les membres encore engourdis.
- Sil y a un rivage, dit Narcam.
- Croise les doigts pour que ce soit le cas ! Dans le cas contraire, non seulement on va mourir noyés mais il sera impossible de faire sécher nos affaires.
- Et moi je ne me débarrasserai jamais de ce chat trempé qui sagrippe nerveusement à mon chapeau, dit Narcam avec une pointe dironie.
Eolh éclata dun rire clair.
- Ca alors ! Leau gelée vous a rendu votre bonne humeur, dites-moi !
Black Cat fit la moue. Sous forme animale il ne sétait pas aperçu que le couloir était si étroit et bas de plafond. En outre la grille rouillée paraissait encore solidement ancrée dans ses gonds.
- Il se poursuit en ligne droite à perte de vue, dit Trevor.
Le faisceau lumineux se noyait très vite dans les ténèbres. Entrer là-dedans cétait se jeter dans linconnu.
- Si pour une raison quelconque leau venait à monter dans les égouts, elle pourrait sévacuer par là, dit Taufang
- Ca na pas été fait pour que des Humains y passent en tout cas, ajouta Loreleï.
- Je suis daccord avec Taufang, dit Narcam. La structure et lorientation de ce corridor en font une bouche dévacuation convenable. Vous vouliez parvenir à un niveau inférieur, voilà une solution !
- Vous voulez vraiment entrer là-dedans
? gémit Loreleï.
- Jen connais une qui risque de voir virer le vert de ses cheveux, rit Keren.
La jeune femme lui jeta un regard noir terrible. Elle croisa mentalement les doigts pour que la serrure tint le coup.
- Puisque tout le monde paraît daccord, il ny a plus quà pulvériser cette grille, dit Keren.
Il déballa son énorme marteau, en tapota quelques fois la partie métallique, et exhiba son sourire préféré.
- Je vous demanderais juste un peu de place mesdames et messieurs. Vous risqueriez de prendre un regrettable mauvais coup.
Trevor haussa les épaules de dépit. Sils devaient se faire remarquer par quelquun, cétait fait depuis longtemps. Il recula de deux pas. Le coup de Keren fut exécuté à la perfection. La grille vola sur plusieurs mètres dans le couloir ; un vacarme assourdissant.
- Vous mexcuserez ! dit Black Cat. Ce nest pas que jai peur de me salir les genoux, mais
En moins de temps quil nen faut pour le dire ses vêtements seffondrèrent sur eux-mêmes. Une petite tête de chat noir montra le bout de son nez sous lamas de tissu. Lanimal sextirpa en entier et ronronna de plaisir.
- Un jour je vais abandonner tes affaires, grogna Loreleï dégoûtée.
Blacky sengouffra dans le passage, suivi des deux enfants qui navaient quà saccroupir un peu pour avancer. A quatre pattes, les autres montrèrent moins denthousiasme à se lancer.
- Cest vraiment plus de mon âge tout ça ! soupira Taufang. Et ma belle robe
- Je fermerai la marche, coupa Narcam. Allez ! Cest sombre et humide, sûrement plein de rats, mais cest là que nous allons !
- Heureusement que tu es là pour nous encourager, dit Eolh le visage réjoui.
- Il sait trouver les mots justes, ajouta sombrement Loreleï.
Aux intersections, Taufang choisissait systématiquement le chemin qui descendait. Cette stratégie lui convint un temps. Il finit néanmoins par sarrêter, perplexe, après plusieurs heures de marche.
- Si on continue comme ça, on va finir à la mer, dit-il pour lui-même.
- Vous pourriez peut-être partager avec nous vos impressions, maugréa Trevor. Quon serve à quelque chose !
- Ce que jentends provient de beaucoup plus bas, dit Taufang. Ce nest pas en suivant les canaux que nous le trouverons, je crains. Il doit y avoir un moyen de passer sous les égouts.
Loreleï rejoignit les deux hommes.
- La ville est immense. On pourrait chercher ce passage toute notre vie sans le trouver. Devant combien de portes fermées sommes-nous passés sans nous arrêter ? Il peut y avoir une échelle ou un escalier nimporte où !
- Nous nallons pas jeter léponge après si peu de temps, sourit Taufang. Arrêtons-nous là pour manger un morceau. Si nous réfléchissons tous ensemble nous devrions résoudre ce problème.
Lidée de faire une pause ne dérangea personne. Bien entendu, le chat noir choisit de refaire apparition à ce moment-là. Il se jeta sur la nourriture que chacun lui proposait, puis seffondra de fatigue entre les jambes de Loreleï, assise en tailleur.
- Errer dans ces égouts me déplaît au plus au point, finit par lancer Trevor. Quelque chose me dit quils doivent regorger de créatures malfaisantes une fois la nuit tombée.
- Personne na dexplosif ? proposa Eolh naïvement. Si vous voulez descendre, ce peut être une solution.
Keren et Gilean pouffèrent de rire en imaginant la scène. Loreleï leva les yeux au ciel. Il ny en avait pas un pour rattraper lautre. Le chat bailla et séloigna légèrement. A quelques pas, il sétira. Avec un long miaulement aigu, il se cambra autant quil put. Un craquement sinistre fit frémir tout le monde. Soudain le chat sallongea, grossit, et perdit ses poils jusquà redevenir Black Cat ; stupéfaction sur tous les visages. Loreleï plongea la main dans son sac et jeta des vêtements noirs sur son ami.
- Habille-toi, sinon tu vas prendre froid.
Black Cat fit craquer plusieurs fois sa nuque. Il enfila rapidement sa tenue avec un grand sourire. Sans un mot il sassit à côté de Lore, comme si de rien nétait. Il attrapa un morceau de pain, planta ses dents dedans, et poussa un soupir de contentement.
- Cest une chose que ne connaîtront jamais les félins, dit-il. Les pauvres
Gilean posa la question que tous avaient sur les lèvres.
- Comment tu fais pour te transformer ?
- Jen ai toujours été capable. Jamais eu besoin de me poser la question, dit Blacky en mâchouillant.
Ses yeux séclairèrent soudain, comme sil avait eu une brillante idée.
- Ha, au fait
Jai trouvé un passage qui pourrait bien vous intéresser. Je suis tombé dessus par hasard.
- Il ressemble à quoi ton passage ? demanda Trevor, sceptique.
Black Cat enfourna une nouvelle tranche de pain. Sa tête tourna soudain dans tous les sens. Il postillonna partout.
- Heulo ioupé ! dit-il la bouche pleine.
Silence ; personne navait compris. Loreleï expira un grand coup, désespérée. Elle tendit négligemment une gourde deau à son compagnon. Une gorgée plus tard, un grand « ha » satisfait résonnait dans le couloir.
- Cétait quoi la question ? dit Black Cat.
- Trevor voulait savoir à quoi ressemblait le passage que tu avais vu, répéta Taufang avec calme.
- Une grille en fer forgé, fermée par une lourde serrure. Derrière, un couloir disparaît dans une obscurité que mes yeux de chat nont pas percée bien loin. Quelquun a-t-il pensé à prendre une lampe ?
- Jai rechargé notre petit générateur dans limmeuble cette nuit, dit Trevor. Nous naurons quà le relier à une torche.
- Vous êtes plein de ressources, complimenta Taufang.
